CINETUDES
Mercredi 14 Mai 2008
8:57

3:10 TO YUMA (3h10 pour Yuma) de Delmer Daves / 1957

Western-poême de la connaissance



3:10 TO YUMA (3h10 pour Yuma) de Delmer Daves / 1957
Scénario de Halsted Welles, d'après une histoire d'Elmore Léonard
Interprétation de Glenn Ford (Ben Wade), Van Heflin (Dan Evans), Léora Dana, Felicia Farr
Western - 88 min

A la suite de l'attaque d'une diligence et d'un meurtre, Ben Wade est arrêté. Dan Evans, un fermier au bord de la ruine à cause de la sécheresse, accepte de remettre le criminel aux mains de la justice de Yuma. Chargé de le convoyer jusqu'au train qui le conduira en prison, Dan Evans établit une étrange amitié avec Ben Wade tout au long de ce périple initiatique.

Selon le cinéaste américain Delmer Daves (1904-1977), "comprendre, c'est aimer". C'est de cette citation que nous nourrirons notre étude du western le plus connu de son auteur au sein d'une œuvre incomprise. Car toute l'œuvre de cet auteur est fondée sur la méconnaissance de ses films et l'incompréhension de trois décennies de travail, de réflexion et d'aboutissement dans les années 60 par une succession de mélodrames. Ici, il n'est pas de notre propos de dresser un catalogage abusif des films de Delmer Daves, et d'en faire un succinct résumé et une analyse trop expéditive qui nuirait probablement à son auteur.

Le cinéaste a fondé son oeuvre autour de deux thématiques sublimes et universelles : la connaissance et l'éducation. Il a nourri chacun de ses films, que ce soit le film noir (Les Passagers de la Nuit, 1947), le film de guerre (Destination Tokyo, 1944), le film dramatique (Les Diables au Soleil, 1958), le film historique (Les Gladiateurs, 1954) et le western (La Flèche Brisée, 1950), de ses réflexions qui aboutissent à la compréhension de l'autre et plus particulièrement, apprendre à l'aimer. En ce sens 3 h 10 pour Yuma est le film où convergent toutes les pensées de son auteur et où se définissent de manière la plus explicite sa personne et ses convictions. Dans ce western, le cinéaste se livre à l'introspection de valeurs qu'il replace dans un contexte qu'il connaît, par les recherches qu'il a effectuées. Ce n'est pas un film moraliste. C'est une oeuvre sur les valeurs qui fondent la morale de chaque homme. Tout le film s'articule autour de la citation de Delmer Daves. C'est par la compréhension que les enfants de Dan Evans apprennent à mieux connaître leur père et par conséquent à l'aimer plus encore, non pas pour ce qu'ils voudraient qu'il soit (un héros), mais par ce qu'il a exprimé (des valeurs et des convictions morales, notamment celle de ne pas oublier sa parole).

De même, à la différence de nombreux westerns, ce film n'est pas recentré uniquement sur le rapport entre les hommes. Il se concentre pareillement sur deux portraits de femmes, probablement parmi les plus justes de l'Histoire du Cinéma, et qui trouvent un aboutissement dans le très beau mélodrame Les Diables au Soleil (Kings Go Forth), que Delmer Daves tourna l'année suivante. Le western nous avait habitué à présenter et à explorer des portraits de femmes fortes et de meneuses d'hommes (Marlène Dietrich dans L'Ange des Maudits de Fritz Lang, et Joan Crawford dans Johnny Guitar de Nicholas Ray) ou bien de femmes qui correspondaient à l'iconographie originelle du genre (l'institutrice, la prostituée, la femme au foyer). Dans son film, le cinéaste propose une approche autre, plus moderne, plus intemporelle, plus universelle que George Stevens avait déjà illustré dans L'Homme des Vallées Perdues (1953), mais que Delmer Daves explore avec plus de sensibilité, plus de justesse et plus d'objectivité. Le cinéaste ne met point face à face deux femmes que tout oppose : la première est la femme de Dan Evans (Léora Dana, que l'on retrouve dans Les Diables au Soleil en tant que mère de Natalie Wood), femme aimante et mère, et la jeune femme du saloon (Felicia Farr), fragile dont la seule demande est un regard amoureux, et non purement sexuel.

Aussi, c'est autour de ces quatre personnages que Delmer Daves aborde ses thématiques en les amenant vers une réflexion autour de la notion de passage. Car 3h10 pour Yuma est certes le film de la connaissance et de l'éducation, mais il est également le film du passage entre deux époques, entre deux modes de vies, entre deux manières d'aimer, entre deux représentations du monde et finalement, nous conte l'évolution de l'Ouest et de ses valeurs dont le train est la métaphore la plus juste, symbole du trajet ultime entre le wild jeffersonien et la ville moderne. Ce passage entre deux époques et deux mondes n'est finalement que l'une des notions qui découle des deux thématiques du cinéaste : tout au long de son film, il inscrit la connaissance comme valeur fondamentale et essentielle pour apprendre à aimer et pour aimer. Car le passage du film, c'est aussi celui des sentiments humains entre l'éducation / l'approche / la perception, et la connaissance / la certitude / la compréhension.

Aussi, 3h10 pour Yuma s'élève par-dessus les icônes du genre pour tendre vers un idéal universel que le cinéaste n'a cessé d'approcher tout au long de la première partie de sa carrière (1944-1959), au sein des différents genres hollywoodiens, qu'il conclut par le testament aboutissant de cette approche, qu'est son western ultime La Colline des Potences (1959), qu' il connaîtra, dès à présent, avec ses mélodrames des années 60, dont La Montagne des Neuf Spencer est probablement le plus représentatif. Cet idéal universel de connaissance se diffuse essentiellement chez Delmer Daves par la parole, le langage.

Notre étude du film s'articule autour de trois points fondamentaux que nous illustrons de nombreuses images du film : le passage entre deux époques, la connaissance des représentations du monde et des valeurs et l'aboutissement par la parole.



Le passage entre deux époques


Le western est la lecture mythologique de l'Histoire de l'Ouest qui plonge ses racines fondamentales dans une réalité exposée et contée par la mémoire, la littérature et la peinture. Il ne faut pas voir dans le western classique américain une succession de déformations historiques, d'omissions et de fantasmes liés à la méconnaissance profonde de cette époque et de cette géographie historique. Le western se définit avant tout comme la lecture la plus représentative des aspirations des hommes et de leurs connaissances réelles ou supposées sur l'Ouest. La représentation de l'Ouest par le western est l'aboutissement des conteurs d'histoires, des épopées grandioses à travers les grands espaces des pionniers et, par conséquent, l'issue d'une conquête vers l'ouest, lieu où la frontière était perpétuellement repoussée. Partagé entre la mythologie et la réalité purement historique, l'Ouest évoque un temps originel, la création d'un monde, d'une époque, d'une manière de vivre, avec ses valeurs et ses choix, qui ne commença à disparaître que lorsque le temps des découvreurs fut révolu et que l'époque de la ville, de l'économie et de l'industrie supplanta le wild jeffersonien ; lorsque les théories d'Alexander Hamilton (secrétaire du Trésor du gouvernement de George Washington de 1789 à 1795 et fondateur du capitalisme américain) dominèrent le mythe du rêve agrarien de Thomas Jefferson. En ce sens, au cours de cette première partie, nous placerons l'Homme au sein de l'Histoire. Car 3h10 pour Yuma nous conte le passage de l'Amérique jeffersonienne à l'Amérique économique de Hamilton dont le train est la métaphore du passage du monde horizontal au monde vertical. Or cette théorie est celle qui dominait les courants de pensée au XIXè siècle et que le western a évoqué de manière consciente ou pas au sein d'un grand nombre de films, dont Les Grands Espaces (1958) de William Wyler est le film le plus représentatif.

L'arrivée de la civilisation. Du wild jeffersonien au monde vertical.
L'arrivée de la civilisation. Du wild jeffersonien au monde vertical.
La première image du film est à ce titre évocatrice : une diligence arrive de nulle part dans un nuage constant de poussière au loin dans le monde horizontal et la caméra suit l'approche de la civilisation puis devient civilisation avec les plans en caméra subjective qui épousent le regard du conducteur.

Le générique défile et suit cette course au sein des grands espaces : de par la poussière naît le film (le générique), naît la civilisation (la diligence) et naît un nouveau monde. La diligence symbolise la liaison entre l'Ouest des pionniers et celui de la civilisation. Puis, après le générique, Delmer Daves replace son film dans celui des ranchers avec des images d'un troupeau de bêtes à cornes qui appartient à Dan Evans. Le passage d'une époque à l'autre n'est pas encore stable, consolidé. Le cinéaste ne va pas choisir entre chacune de ces époques, mais il va au contraire nous conter le moment entre ces passages. L'Ouest appartient aux hommes, aux ranchers dont Dan Evans est le personnage emblématique et aux bandits dont Ben Wade est le chef.

De la poussière naît l'Amérique moderne. Cycle de l'évolution d'un monde en perpétuel mouvement.
De la poussière naît l'Amérique moderne. Cycle de l'évolution d'un monde en perpétuel mouvement.

Dans ce monde en pleine évolution, rien est figé, tout est en constant mouvement : Ben Wade et sa bande se déplacent vers le Sud, Dan Evans est à la recherche d'une pluie salvatrice pour ses champs, qui peut alimenter une rivière qui nourrira ses bêtes. Si les hommes sont en déplacement, la caméra de Delmer Daves l'est également car elle est celle qui exprime explicitement cette évolution et ses perpétuels mouvements : l'image n'est pas figée, elle évolue, fusionne avec l'Histoire et les hommes et épouse l'évolution de l'Ouest. Les sentiments des hommes évoluent également. Vers cette connaissance qui caractérise la pensée de Delmer Daves.

Lorsque Thomas Jefferson arriva au pouvoir en 1800, certains ont parlé de "révolution jeffersonienne", mais dans les faits historiques il n'y a eu aucun bouleversement radical dans le domaine politique et social. Lorsque j'invoque Thomas Jefferson pour ce western, je ne renvoie en rien à la politique concrète du président démocrate-républicain. J'évoque plus précisément l'idéal jeffersonien, celui de l'Amérique libre, sans barrières, celle de la liberté des individus et dont Ben Wade est probablement l'un des derniers représentants. L'Ouest est libre et Ben Wade refuse l'enfermement de la prison de Yuma, de laquelle il s'est déjà échappé à de nombreuses reprises. L'idéal de Jefferson auquel se réfèrent Ben Wade et ses hommes est une représentation perpétuelle du mouvement, la liberté de choisir et finalement la sensation de pouvoir s'exprimer et vivre sans contraintes. Dans l'esprit de Ben Wade, la conception de Jefferson est la volonté de choisir son camp (le Bien et le Mal), son mode de vie (dévaliser les diligences) et sa manière de séduire.

La réussite rapide de ranchers au sein de l'idéal jeffersonien. La femme aimante et mère.
La réussite rapide de ranchers au sein de l'idéal jeffersonien. La femme aimante et mère.
En évoquant Jefferson et Hamilton pour nous conter son histoire, Delmer Daves ne juge pas et n'ancre pas ses personnages dans l'un ou l'autre idéal. A ce titre, le personnage de Dan Evans est celui qui représente le mieux, et le plus douloureusement, le passage d'une époque à l'autre. Sa demeure en bois est le symbole d'une réussite rapide au sein des grands espaces que viennent soutenir des troupeaux et des champs.

Il est à ce titre un pionnier, celui qui a travaillé de ses mains et par son courage pour construire sa représentation du monde. Dans une Amérique plus agrarienne, il n'avait aucune difficulté pour résister, mais dans un monde qui tend vers le capitalisme et l'industrialisation, Dan Evans, sa famille et son ranch ne vivent plus mais survivent : l'argent est nécessaire pour pouvoir nourrir les bêtes, cultiver et bien évidemment faire vivre sa famille. Dan Evans a la solution d'emprunter, mais il refuse cette possibilité. Il attend la pluie salvatrice, divine et Delmer Daves, à la fin de son film, symbolise la perpétuation d'une époque, et non la recréation de l'idéal jeffersonien, par cette eau qui alimente les sentiments, purifie les esprits et permet à Dan Evans de continuer à faire vivre son ranch.

Delmer Daves a symbolisé ce passage d'une époque à une autre par le train, symbole de l'Amérique en marche vers le monde vertical. Le train est le moteur de tout le suspense du film, et non de l'histoire proprement dite. Premier symbole de l'industrialisation de l'Amérique, le train est la représentation "industrielle" du cheval. Delmer Daves ne nous montre en aucune manière la déshumanisation de l'Ouest, mais il nous fait participer à son évolution vers la modernité et le progrès économique. De toute évidence, le cinéaste évite le piège du choix judicieux pour ses personnages, et en ce sens se démarque de l'Histoire pour tendre vers la perpétuation d'un idéal jeffersonien qui apprend à s'accepter avec les conditions hamiltoniennes : le train se dirige vers Yuma, la ville, un monde clos, une impasse - peut-être - pour la civilisation, la fin des découvertes, la privation de certaines libertés de l'Ouest des pionniers, la direction vers le progrès et la fin des mythes, mais Ben Wade ne manque pas de déclarer à Dan Evans qu'il va s'échapper de la prison de Yuma. Le cinéaste laisse l'Histoire se poursuivre, mais son personnage va se décontextualiser de l'Histoire, conserver ses propres idéaux et sa propre conception du monde.

3h10 pour Yuma, sur le plan purement historique, est le film du juste équilibre entre deux époques. Film du passage, il évoque aussi bien l'idéal jeffersonien que l'économie hamiltonienne. Delmer Daves se refuse de choisir et laisse la liberté à chacun de réfléchir sur la représentation du monde qu'il préfère ; le cinéaste nous en a présenté les deux faces, par ses hommes (le bandit et l'homme droit), par ses femmes (la femme aimante et la jeune femme du saloon), sa géographie (les grands espaces et la ville corruptrice), par son Histoire, par ses modes de vies. C'est de la poussière que naît ce monde et c'est par la fumée qui se dégage du train qu'il évolue et peut-être également, se conclut. La noblesse des sentiments de Delmer Daves et sa volonté permanente de comprendre et de connaître les choix des hommes qui les poussent à se haïr ou à s'aimer, définissent 3h10 pour Yuma, comme une fable universelle sur l'évolution de l'Histoire et les représentations du monde.



La connaissance des représentations du monde


Delmer Daves est le cinéaste de l'homme et de son rapport à la nature mais surtout à sa propre nature. La connaissance de soi chez ce cinéaste renvoie à la devotio moderna de la Renaissance par cette méditation sur sa propre existence et à la compréhension de ses choix les plus intimes, à sa manière de vivre, à sa façon de se représenter soi-même et par rapport aux autres. Cette connaissance de soi est dictée chez le cinéaste par l'éducation et sa propre éducation qui est nourrit originellement par le conflit (qu'exposent les adolescents qui ont vécu la folie meurtrière d'un père dans La Maison Rouge, 1946).

La conception même de la connaissance, de l'éducation, dans l'œuvre et l'esprit de Delmer Daves, cinéaste libéral lincolnien, se rapproche très certainement de la pensée des philosophes des Lumières, et qu'atteste La Flèche Brisée (1950) par le désir de connaissance du langage des Indiens et de leur mode de vie. Cependant, cette nécessité de la connaissance chez le cinéaste, se traduit surtout par des convictions morales exemplaires d'ouverture aux autres, de cette volonté permanente de comprendre. Cette volonté passe par l'éducation. Dans 3h10 pour Yuma, elle est omniprésente lors de plusieurs scènes importantes entre Dan Evans et ses enfants. Car elle répond chez Delmer Daves par un choix de vie et des représentations du monde différentes, opposées mais aucunement incompatibles.

  • Les Hommes (Dan Evans et Ben Wade)

    En proposant une étude et une définition des personnages de Dan Evans et de Ben Wade, qui peuvent apparaître comme deux personnages antinomiques, nous pourrons nous apercevoir que ses deux personnages sont semblables en de nombreux points, qu'ils ont finalement un idéal très proche et que seule la barrière de la loi sépare, et ce pourquoi ils sont ennemis. C'est en apprenant à se connaître qu'ils se rendront compte qu'au final, ils sont semblables.

Dan Evans et ses enfants. L'image du père et sa représentation par ses enfants.
Dan Evans et ses enfants. L'image du père et sa représentation par ses enfants.
Dan Evans a choisi la stabilité : une famille, un travail nourri de sa passion, un idéal et des convictions morales. Il se définit comme un homme droit et juste, mais souvent en proie au doute de sa propre personne, par méconnaissance de lui, et que viennent contredire la parole et la foi de sa femme, en ce qu'il est en tant qu'homme et non en tant que ce qu'elle voudrait qu'il soit. Les enfants, en revanche, considèrent leur père au travers d'une représentation imagée de héros ("Tu ne tentes rien ?" disent-ils à leur père lorsqu'ils assistent à l'attaque de la diligence).

Les enfants vivent dans un monde exclusivement peuplé de mythes (dont celui du héros) et tentent de faire fusionner cette image avec celle de leur père. Aussi, lorsque celui-ci décide de ne pas intervenir, ils ne peuvent être que déçus. Ce qui apparaît pour des adultes comme de la prudence et l'acceptation par soi-même d'une incapacité à intervenir, devient pour les enfants comme une marque de faiblesse, voire de lâcheté. Aux yeux de ses enfants, Dan Evans a de trop grandes faiblesses qui l'empêchent d'accéder au statut de héros. Comprenant cette attitude, Dan Evans va entreprendre de convoyer Ben Wade, au péril de sa vie, vers ce train qui le conduira vers la prison. Si Dan Evans accepte ce contrat oral pour de l'argent, il le fait surtout pour prouver à ses enfants qu'il peut être un héros qui ne déroge pas à ses convictions d'honnêteté et de droiture et plus encore sûrement pour pouvoir mieux se connaître et s'accepter en tant qu'homme. L'acceptation par les enfants et en tant qu'homme culmine au cours de deux instants essentiels dans le film : le premier se situe au début du film, lorsque Dan Evans, après l'attaque de la diligence retourne au sein de sa famille, explique à sa femme que la sécheresse ruine tout son travail et qu'il doit emprunter de l'argent. Dan Evans repart à Bisbee (ville où est arrêté Ben Wade) ; Delmer Daves dans un lent mouvement de grue descendant filme de dos sa femme et ses deux enfants, et Evans repartant. A cet instant, l'acceptation n'est toujours pas faîte. Le deuxième instant se caractérise au moment où Evans et Ben Wade repartent de la demeure de Dan : sa femme et plus encore ses enfants sont fiers de voir en leur père, l'homme qui a arrêté Ben Wade.

La non acceptation par le départ (image de gauche) - L'acceptation par le retour (image de droite)
La non acceptation par le départ (image de gauche) - L'acceptation par le retour (image de droite)

L'acceptation est naissante, encore fragile, mais elle demeure présente. Ce trajet vers la gare est un voyage initiatique pour Dan Evans qui part à la connaissance de son propre soi, à travers la connaissance de son double antinomique (Ben Wade) et de sa capacité à transcender sa parole / son contrat en un acte concret. Au cours de cette quête labyrinthique, peuplée de tentations (la corruption morale et matérielle par Ben Wade qui lui propose de l'argent en échange de sa fuite), de remise en cause de l'idéal (la place de l'honnêteté et de la justice dans une situation délicate) et personnelle (l'acceptation par les autres, et notamment par sa famille), Dan Evans apprend à raisonner sur soi-même et à ne pas se contredire. Il reste un homme qui ne trahit point son idéal. Il se situe, pour schématiser de manière outrancière, du côté morale de la barrière de la loi.

Ben Wade pourrait être considéré comme la figure antinomique de Dan Evans. Sa représentation du monde se situe de l'autre côté de la loi. Il est un bandit, attaque les diligences, tue et séduit les jeunes femmes puis les laisse tomber, poussé par la contrainte plus que par la raison pure. Son monde pourrait se situer à l'opposé de celui de Dan Evans. Or, malgré leurs différences, ils sont semblables en de nombreux points et la connaissance mutuelle de chacun leur fera prendre conscience de cette similitude.

La similitude entre les deux hommes. La foi et le respect en son idéal.
La similitude entre les deux hommes. La foi et le respect en son idéal.

Car chacun répond à un idéal et le respecte, luttant contre la contrainte pour Ben Wade et la tentation pour Dan Evans. Les deux scènes centrales où Dan Evans comprend qu'il n'est pas si différent de Ben Wade sont celles du dîner, chez lui avec sa femme et ses enfants. Ben Wade prend le dessus et offre à sa femme des rêves d'insouciance que ne peut lui offrir Evans et le rabaisse en lui déclarant : " Votre femme devait être belle, avant de vous rencontrer ". Cette phrase crée chez Evans une humiliation qui va le pousser à vouloir plus encore mener à son terme cette mission, pour prouver à sa femme qu'avec lui, elle n'est pas réduite à n'être qu'une femme au foyer.

La deuxième scène se situe dans la chambre d'hôtel au sein de laquelle se sont réfugiés les deux hommes dans l'attente du train. Ben Wade se fait tentateur pour Dan Evans, lui propose de l'acheter en échange de sa fuite. Les deux hommes discutent de leur conception du monde et de la vie. C'est en cet instant que Evans prend conscience que Wade respecte ses propres valeurs autant que lui-même s'y attache. Les deux hommes vivent dans leur propre représentation, mais chacun est prisonnier de celle-ci et a atteint ses propres limites. Pour Evans, ces limites sont son incapacité à se dégager d'une contrainte morale de droiture et d'honnêteté qui le pousse à agir, dans un premier temps, consciemment pour sa famille et dans un deuxième temps, de manière plus ou moins inconsciente, pour sa propre personne.

Dan Evans est partagé entre son désir de réussir à tout prix pour démontrer à ses enfants (et à sa femme) son courage, et pour se prouver qu'il peut rester honnête et droit en toutes circonstances. Il est prisonnier d'une fausse liberté d'agir que la contrainte morale réprime ardemment. Sa possibilité d'action est très réduite. Ce qu'il pensait être une sécurité à la préservation de son soi et de sa famille, devient une prison morale de laquelle il doit s'extraire pour réussir la mission. Ben Wade est également un prisonnier, mais de sa propre liberté. Si la morale réprime l'action de Evans, la trop grande liberté de Wade, héritée de celle des pionniers, est également un danger car à tout moment il peut outrepasser la loi. Il est prisonnier de sa propre morale. Sa trop grande capacité d'agir est véritablement inquiétée par la loi, même si le shérif est absent. En ce sens, Dan Evans et Ben Wade se rejoignent : ils sont chacun prisonniers de leur propre représentation du monde. Deux conceptions en apparence antinomiques, mais qui sont régies par les mêmes principes. Les deux hommes se rejoignent sur un autre point essentiel : le respect de ceux qui les entourent ; sa famille pour Evans et sa bande pour Wade. C'est par la connaissance et la parole que chacun des deux hommes apprendra à se connaître et à se respecter. De ce respect mutuel, naît la loyauté de Wade envers Evans.

  • Les Femmes (Mme Evans et la Fille du Saloon)

    Mme Evans (Léora Dana) est une femme mûre et accomplie, aimante et mère de famille protectrice. Elle est la valeur sur laquelle Dan peut le plus compter. Elle ne peut tromper son mari et accepte sa condition non par la contrainte mais par le désir, car elle a foi en son mari et croit en sa capacité de réussir.

    La jeune femme du saloon (Felicia Farr) accepte sa condition non par le désir, mais par la contrainte. Echappée d'un saloon où elle se prostituait, elle n'attend des hommes qu'un seul regard et un peu de sincérité pour à nouveau se considérer comme une femme. L'envie d'être aimée un instant est ce qui fait naître chez elle ses sentiments envers Ben Wade. A ce titre, la scène de séduction dans le saloon vide de toute autre présence, reste probablement le plus beau moment du film et certainement l'un des plus émouvants de toute l'Histoire du Cinéma. Si Delmer Daves a fait de la chambre d'hôtel un lieu fortement masculinisé et moralement violent, il a réussi à recréer la définition iconographique du saloon en le féminisant, en le faisant devenir le berceau d'un moment de pure douceur.

    Par conséquent, les représentations du monde et les lieux qui les symbolisent (la demeure d'Evans, la chambre d'hôtel de Wade et le saloon de la jeune femme) sont, à l'image du passage d'une époque à une autre, en perpétuelle évolution. Delmer Daves dépasse le simple stade de la définition du western et de ses codes, pour recréer un monde de représentation où chacun fait de son lieu sa propre conscience au sein de laquelle il ne recherche que le confort et la paix. Car, après la lutte, chez Delmer Daves, la paix et l'harmonie, à l'image de la nature, se doivent de reposer les esprits et les hommes. En nous proposant deux représentations du monde (plus les deux des femmes), le cinéaste nous incite à réfléchir sur la possibilité de communiquer entre celles-ci. Le passage d'un monde à un autre, l'intercommunication, la propension ultime des hommes et des femmes à se comprendre et à partager un même instant de bonheur, le choix de non plus conserver sa propre personne mais de la faire partager aux autres. La fin de 3h10 pour Yuma est en ce sens une métaphore universelle sur la capacité de l'homme à vaincre les conflits, ses propres pulsions, et à tendre vers un idéal universel dans un instant de paix et de bonheur partagé. Le sens de la phrase de Delmer Daves, " comprendre, c'est aimer ", prend par conséquent toute sa valeur. Il n'y pas de renoncement de sa propre représentation du monde, il y a juste une acceptation de l'autre.


L'aboutissement par la parole


Dans son Traité des Sensations, Condillac rédigeait : " Toutes nos connaissances viennent des sensations ". Cette formule convient parfaitement à notre propos et au cinéma de Delmer Daves. Car les sensations, de toute nature, sont essentiellement présentes dans le film : sensation du désir entre la jeune femme du saloon et Wade qui imprégna leur mémoire mutuelle, sensation de lâcheté pour Evans qui l'amena à se remettre en cause, sensation de victoire sur les conflits par l'espoir et la conviction.

Par la parole naît le désir. Le désir d'aimer par le regard. Par la parole et le regard s'épanouit la tendresse. La femme bafouée devient la femme aimée.
Par la parole naît le désir. Le désir d'aimer par le regard. Par la parole et le regard s'épanouit la tendresse. La femme bafouée devient la femme aimée.

La parole est chez Delmer Daves la notion qui va permettre aux hommes de se connaître et de se comprendre, et par conséquent, d'apporter la paix et l'harmonie ainsi que la réussite. Dans tous les films du cinéaste, la parole, l'échange, le dialogue, sont la source de la compréhension et de l'apaisement. Dans La Maison Rouge, c'est par la parole que Edward G. Robinson fit connaître le fardeau qui le ronge depuis des années et qui lui permit de vaincre ses démons. Dans Les Passagers de la Nuit, Humphrey Bogart et Lauren Bacall, lors d'un langoureux dîner, échangèrent quelques mots et apprirent à s'aimer. Dans La Flèche Brisée, Delmer Daves fait établir le dialogue entre l'homme blanc et les Indiens. Dans Cow-boy, Jack Lemmon et Glenn Ford, au cours de longues soirées dans les grands espaces et dans l'épreuve, s'acceptèrent. Dans Les Diables au Soleil, le personnage de Tony Curtis ne pu aimer et respecter Natalie Wood car il ne prit pas le temps de mieux la connaître et refusa les origines afro-américaines de la jeune femme. Plus précisément dans ce dernier film, c'est par une chanson, Sous le Ciel de Paris, interprétée par des enfants, que Frank Sinatra et Natalie Wood retrouvèrent la sérénité.

3h10 pour Yuma est le film de la parole. Ce ne sont pas de longs dialogues ou des monologues qui amènent les personnages à se comprendre. C'est dans de simples mots chuchotés (Ben Wade à la jeune femme du saloon) ou une conversation entre Evans et Wade qui amenèrent les hommes à retrouver la paix. Certaines phrases dites sont terribles pour celui qui les entend, tel Evans par son fils : " Tu ne tentes rien ? ". D'autres sont sources de sincérité, " Je me moque de la couleur de vos yeux " dit Wade à la fille du saloon. La parole engendre d'abord l'incompréhension dans le film, mais assure un retour à l'équilibre émotionnel. La dimension humaine du film et l'exaltation de grandes valeurs, amènent les personnages à se confronter une fois ultime dans l'action afin de pérenniser les volontés émises dans la parole.

La pluie salvatrice. Le retour à la paix. L'ultime passage entre deux représentations du monde.
La pluie salvatrice. Le retour à la paix. L'ultime passage entre deux représentations du monde.

L'action dans le film se concentre autour de ce labyrinthe urbain que doivent emprunter Evans et Wade de la chambre d'hôtel à la gare. Les paroles se transforment en acte, se concrétisent en même temps que la nature pèse sur le destin des personnages. Cet orage qui gronde depuis l'entrée dans la chambre d'hôtel est la métaphore de la naissance douloureuse d'un accomplissement mutuel. Les confrontations sont toujours attisées entre Evans et Wade par la force de leur caractère et de leurs valeurs, mais au fil des minutes, ce n'est point la mort qui sera l'aboutissement de cette fausse dualité, c'est la délivrance. Les hommes de Wade se mettent en place pour tuer Evans, mais au détour de chaque coin de rue, sur le quai de la gare, les interventions de la nature et par extension, divines, se manifestent de plus en plus fréquemment et redessinent les parcours de chacun des hommes. Le troupeau de vaches et la fumée du train sont autant de signes qui (dé-)dramatisent l'instant en le faisant se prolonger. L'action se resserre sur les deux hommes, cette ville est leur propre projection mentale. Ils sortent de leur enfermement mental que symbolisait la chambre, pour se diriger dans les rues étroites vers la sortie de ce labyrinthe, en évitant les derniers dangers, grâce à l'entraide, puis par loyauté Wade sauve Evans de ses hommes. La parole est devenue action et l'action va se muer en une succession d'images qui évoquent l'aboutissement, la victoire, la délivrance, la connaissance, la compréhension qui se définissent par l'amitié entre Evans et Wade et le retour à une vie harmonieuse entre Evans et sa femme. La pluie s'abattant sur les personnages est purificatrice. Les résonances bibliques évoquent l'idée du lavement des haines, des conflits et le retour à la paix avec soi-même, les autres et la nature. Delmer Daves a établit l'ultime passage entre deux époques, entre deux représentations du monde qui se sont comprises par la parole, l'action et l'image.

Film de la connaissance, de l'exaltation des valeurs humaines de loyauté, de paix et d'harmonie, et du passage, la terre au début du film, sèche, aride, que su si bien nous faire ressentir le cinéaste est devenue le berceau d'une nouvelle naissance. 3h10 pour Yuma devient une fable universelle. L'absolue sincérité du cinéaste et sa foi dans les valeurs humaines ont magnifié ce western d'une pureté cinématographique comme rarement atteinte dans le genre. Le cinéaste ni ne dissimule, ni ne trompe, il ne veut même pas nous convaincre, il nous montre la communion de plusieurs personnages qui s'affrontent puis s'apaisent, il nous apprend à mieux connaître pour mieux comprendre et plus aimer.

D'une profonde sensibilité dans les rapports entre les personnages, le film l'est également par l'image. La beauté et la fluidité des mouvements de caméra, jamais gratuits, toujours porteurs d'un message ou plus généralement symboliques, sont magnifiés par l'une des dernières images du film, et probablement l'une des plus belles qu'il m'ait été donné de voir : ce plan bouleversant en plongée sur Léora Dana, ouvrant ses bras vers le ciel pour y accueillir la pluie salvatrice. Rarement dans le genre une image fut aussi esthétiquement belle et contenant autant de force pour la compréhension du film et de l'Histoire. Il y a aussi la scène de la séduction de Ben Wade, dans le saloon, d'une profonde émotion. Car c'est dans ce film que se traduit le plus explicitement, et avec autant de force, la sensibilité de Delmer Daves.

Cette sensibilité est belle et émouvante, et disons-le, sublime, car elle est fondée sur la simplicité des rapports humains, qu'ils soient amoureux ou traduisant une simple amitié. Ce qui compte dans cette simplicité, c'est la chaleur humaine. Ceux qui ont et qui parlent toujours de sentimentalisme pour ce film, et l'œuvre de Delmer Daves, se trompent lourdement sur le propos et la volonté du cinéaste. Il croit en l'homme et à ses grandes valeurs. Delmer Daves, en plus de nous conter l'Histoire de l'évolution de l'Ouest américain, à juste voulu nous prouver, que malgré toutes leurs différences, c'est par la connaissance et l'éducation que les hommes pourront s'entendre et s'aimer. Un message universel qui n'est absolument pas démodé et ne le sera probablement jamais. Un chef d'œuvre profondément humain. Tout simplement.



Critique du DVD Zone 1 sur dvdenfrançais
Critique du DVD Zone 2 sur ecranlarge

  • La liste ci-dessous recense les films de Delmer Daves disponibles en DVD Zone 2 :

Destination Tokyo - 1944
Edité chez Warner Bros.
Film de guerre interprété par Cary Grant

La Maison Rouge (The Red House) - 1946
Probablement L'Odyssée du Cinéma
Scénario de Delmer Daves, d'après le roman de G. Chamberlain. Film dramatique psychologique interprété par Edward G. Robinson et Judith Henry.

Les Passagers de la Nuit (Dark Passage) - 1947
Edité chez Warner Bros. Excellente qualité d'image.
Scénario de Delmer Daves, d'après le roman de David Goodis.
Film noir interprété par Humphrey Bogart et Lauren Bacall.

Les Gladiateurs (Demetrius and the Gladiators) - 1954
Edité chez 20th Century Fox. Qualité d'image très correcte.
Scénario de Philip Dunne.
Film historique interprété par Victor Mature et Susan Hayward.

3h10 pour Yuma (3:10 to Yuma) - 1957
Edité chez Columbia Pictures
Superbe qualité d'image qui rend justice au travail du directeur de la photographie.

Cowboy - 1958
Edité chez Columbia Pictures. Qualité d'image assez médiocre.
Scénario d'Edmund H. North
Western interprété par Glenn Ford et Jack Lemmon

Les Diables au Soleil (Kings go Forth) - 1958
Edité chez MGM. Image de bonne qualité.
Scénario de Merle Miller
Mélodrame interprété par Frank Sinatra, Tony Curtis, Natalie Wood et Léora Dana.




  • Direction le forum pour en discuter !




Lundi 27 Septembre 2004
Jérôme Reber (Hughes)

Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte



Nouveau commentaire :

Nom*
Adresse email* (non publiée)
Site web

Commentaire
Me notifier l'arrivée de nouveaux commentaires
Votre adresse IP sera enregistrée avec votre message : 38.103.63.16

Dans la même rubrique :

|1| >>