Aldrich : Vera Cruz
Adversaires-miroirs et ambivalence des personnages dans le cinema d'Aldrich
Nous poursuivons l’étude du cinéma de Robert Aldrich à travers son quatrième film, réalisé la même année que Bronco Apache. Ce film sera l’occasion d’aborder deux figures clefs de son œuvre : le duel et la caractérisation du héros. En introduction à cette étude, je vous invite à vous rendre ici : critique DVD Classik où la genèse du film et une critique du DVD vous attendent.
Mexique 1966. La rébellion, menée par Juarez, combat sans merci l’empereur Maximilien, dont le pouvoir est soutenu par les armées française et autrichienne. Benjamin Trane (Gary Cooper) rejoint le Mexique après avoir fuit les Etats-Unis où il est recherché en tant qu’ancien officier sudiste. Il rencontre Joe Erin (Burt Lancaster), qui à la tête d’une bande de malfrats, cherche à faire fortune. Trane et Erin passent d’un camp à l’autre, dans le seul souci de trouver celui qui leur profitera le plus. Ils acceptent au final d’escorter la comtesse Marie Duvarre à Vera Cruz pour le compte du marquis de Labordere. Ils découvrent en fait que le convoi n’a pas pour objet de transporter la comtesse saine et sauve jusqu’au port, mais de convoyer une grande quantité d’or… Jeux de dupes, traîtrises, vont dès lors être les maîtres mots de cette épopée…
Le film repose sur l’affrontement entre Burt Lancaster et Gary Cooper. Aldrich n’oppose pas deux figures antinomiques représentant le bien et le mal, mais charge ses deux protagonistes d’une amoralité totale. Ils font du cynisme et de l’égoïsme les conditions de leur survie. Ils ne se reposent pas sur des concepts comme l’amitié, la fraternité, la justice. Cette figure du duel, Aldrich la décline tout au long de sa carrière. Jack Palance contre Eddie Albert dans Attack !, Kirk Douglas contre Rock Hudson dans El Perdido, Bette Davis contre Joan Crawford dans Baby Jane, Lee Marvin contre Ernest Borgnine dans Emperor of the North… On peut même voir dans les nombreux films prenant comme cadre le sport, la continuation de cette thématique (The Big Leaguer, The Longest Yard, All the Marbles). Ces duels permettent au réalisateur de s’approcher au plus près de ses personnages. Ils exacerbent leur folie, leur peur. Ils font ressortir les limites morales qu’ils sont prêts à transgresser dans leur lutte. Ils marquent la frontière entre l’humain et l’animal, entre l’instinct de survie et la civilisation.
Emperor of the North : Ernest Borgnine et Lee Marvin
Le duel prend plusieurs formes, et possède des origines variées. Rivalité amoureuse dans Ten Seconds from Hell et El Perdido, où les couples Jack Palance/Jeff Chandler et Kirk Douglas/Rock Hudson se battent pour la même femme. Lutte de pouvoir et de domination dans Emperor of the North, Baby Jane, The Legend of Lylah Clare ou encore The Big Knife. Confrontation éthique, morale dans Attack ! et Ten Seconds from Hell. Dans son avant dernier film, Frisco Kid, l’affrontement entre deux hommes, soit deux conceptions du monde, (le rabbin incarné par Gene Wilder et le bandit joué par Harrison Ford) se fait pour la première fois sur un ton léger, le ton d’une fable. Ses deux dernières réalisations montrent un Robert Aldrich apaisé, qui semble réconcilié en partie avec le genre humain. Il en pointe toujours les dysfonctionnements mais de manière légère et amusée.
En haut à g. All the Marbles, suivi de Bronco Apache - En bas, Baby Jane
Le cinéma d’Aldrich est un cinéma éminemment physique. Il observe les corps en mouvement (les bonds de Massaï dans Apache), est fasciné par leur chorégraphie (l’importance du sport dans sa filmographie, les combats de catchs de All the Marbles pour citer les plus impressionnants). Le duel est une figure qui lui permet d’exacerber la lutte des corps. Même infirme (Joan Crawford dans Baby Jane) ou touché par la vieillesse (Bette Davis toujours dans Baby Jane), ils se révèlent être d’une force hors du commun.
Eddie Albert dans Attack !
Les troubles et les angoisses des héros d’Aldrich passent par la captation de leurs gestes. Frénétique, Jack Palance dans The Big Knife et tourne comme un fauve en cage, empoigne violemment les choses. Eddie Albert dans Attack ! calme ses angoisses en se recroquevillant sur son corps ou sur de véritables objets transitionnels (pantoufle, bouteille d’alcool…). Le duel est également un prolongement de la figure du double qui innerve l’œuvre d’Aldrich. Ainsi les films se répondent : The Big Knife/The Legend of Lylah Clare, Baby Jane/Hush Hush, Sweet Charlotte (écrits tous deux par Henry Farrell, Aldrich voulait que les deux actrices reprennent leurs rôles mais inversés), Attack !/Too Late for Heros, Apache/Ulzana’s Raid…
Cette figure se retrouve également dans des dédoublements de personnalité (Baby Jane, The Killing of Sister George, The Legend of Lylah Clare), le lesbianisme (The Killing of Sister George). Cette figure du miroir est encore celle qui est à l’œuvre dans le célèbre générique inversé de Kiss Me Deadly…
Le duel, quand il n’est pas dû au heurt des morales ou à la conquête d’un amour féminin, est une manière pour les protagonistes de se sentir exister. Baby Jane pleure sur sa jeunesse et sa gloire perdue. C’est dans sa volonté de détruire sa sœur qu’elle trouve encore la force de vivre. Il en est de même pour Charlie Castle dans The Big Knife, qui ne peut retrouver sa liberté, sa raison de vivre, qu’en s’opposant au nabab tout puissant incarné par Rod Steiger. Seulement ces luttes sont éphémères. Même si le héros sort vainqueur du duel (ce qui est loin d’être la règle dans le cinéma d’Aldrich), il en ressort orphelin, se retrouve face au vide de son existence, de nouveau confronté à la solitude.
Vera Cruz introduit ainsi dans l’œuvre d’Aldrich le duel de façon magistrale. Les deux héros se combattent, mais leur opposition naît de ce qui les rapproche plutôt que de ce qui les oppose. Au fur et à mesure du film, on ressent le manque qui anime le personnage de Burt Lancaster. Et lorsque le duel final s’achève sur sa mort, Benjamin Trane n’en retire aucune satisfaction. Il a perdu cette relation d’amour/haine qui le liait à Joe Erin et lui donnait la force d’avancer. Des héros cyniques et nihilistes donnent à Vera Cruz toute son originalité, ébranlent un genre peu habitué à voir de telles figures prendre en charge le récit. Ce cynisme est une constante du film noir, mais ce genre repose tout de même sur une acceptation morale qui n’a pas œuvre ici. Même si Benjamin Trane n’a pas totalement désespéré de l’homme et croit toujours en une forme de fraternité, son parcours moral va lui faire constater que seul l’égoïsme est garant de la survie dans un monde sans lois.
Déjà dans Apache, Aldrich faisait de Massaï un personnage complexe et ambivalent, auquel le spectateur était dans l’impossibilité de s’identifier sans retenue. Sa violence, son orgueil étaient autant de barrières. Le réalisateur ne facilite jamais l’adhésion du spectateur. Ses héros ne sont jamais monolithiques. Ce sont des êtres moralement blessés, troubles, qui se révèlent souvent antipathiques, voire haïssables. Le spectateur est ainsi confronté à son adhésion au héros, une adhésion qui est habituellement complète et qui l’intègre dans le film et son discours. Aldrich aime mettre le spectateur à mal, le questionner sur cette adhésion, la mettre en perspective par rapport à un discours qui s’avère complexe, que le réalisateur parle de pouvoir, de violence, de morale, de guerre… C’est tout le sujet de The Dirty Dozen, qui le confronte à son idée de l’héroïsme, à ses fantasmes de courage et d’abnégation. En présentant ses protagonistes comme autant de symboles des vices de la société humaine, Aldrich questionne en profondeur le sens de la guerre :
" Je pense que la guerre réveille à la fois le meilleur et le pire en l’homme, mais pas seulement le pire. Prenez la séquence où Jim Brown sprinte à travers la cour du château, laissant tomber des grenades dans les systèmes de ventilations aspergés d’essence : j’ai essayé de dire là que ce ne sont pas seulement les Allemands qui commettent des actions particulièrement atroces et que les Américains agissent de même. La guerre est déshumanisante : il n’y a pas de guerre propre".
Cette ambivalence du héros (ou plus largement de l’héroïsme) se retrouve encore dans Apache : " Je suis un guerrier et un guerrier ne vaut rien sans la haine ; tous les blancs, tous les indiens sont mes ennemis. Je ne puis les tuer tous, un jour c’est eux qui me tueront ". Ce discours, qui sort de la bouche de Massaï, ne peut que choquer, marquer le spectateur part son jusqu’au-boutisme, et paradoxalement par sa vérité profonde.
Cette figure du héros trouve sa quintessence dans le Mike Hammer de Kiss Me Deadly. Le détective est un être détestable en tous points. Violent, bestial, machiste. Cependant dans cet univers où la survie passe par un égoïsme exacerbé, le spectateur fait sienne les positions excessives et amorales du héros qui lui est présenté, d’autant que Mike Hammer fait parfois preuve d’une compassion qui emporte l’adhésion du spectateur. Aldrich : " Je répugne à montrer des personnages méprisables sans nuancer. Il s’agit moins de trouver des excuses que des explications." Le cinéaste ne dépeint pas de simples antihéros mais des êtres complexes, à la fois haïssables et proches de chacun de nous. Des reflets et non des icônes gravées dans le marbre. Ces figures abondent dans le cinéma d’Aldrich, de James Stewart dans The Flight of the Phoenix aux inspecteurs de The Choirboys.
Attack ! et Baby Jane
Au-delà de ces personnages ambivalents, une autre constante de l’œuvre d’Aldrich est la peinture de héros névrosés, à bout de force. Jack Palance incarne par deux fois ces figures détruites par leur environnement, le Charlie Castle de The Big Knife et le lieutenant Joseph Costa d’Attack !. Ce sont également Bette Davis dans Baby Jane ou de nouveau Sam Lyles dans The Choirboys et James Stewart dans The Flight of the Phoenix. Ces héros brisés sont le reflet du monde dans lequel ils vivent. Un monde dont nous tenterons de définir la vision soutenue par Aldrich dans la prochaine partie de ce dossier consacrée à Kiss me Deadly.
A SUIVRE : Kiss me Deadly
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