CINETUDES
Vendredi 16 Mai 2008
17:30

Alfred Hitchcock et l'œuvre dans l'ombre



Hitchcock sur le tournage du Rideau déchiré (Universal)
Hitchcock sur le tournage du Rideau déchiré (Universal)
Quel titre pourrions-nous accorder aux films les plus méconnus du cinéaste anglais qui fit de son nom le mythe hollywoodien le plus cinéphilique de l'Histoire du Cinéma. Dissocier chaque film d'Alfred Hitchcock de son œuvre reviendrait à s'égarer sur les vertiges doucereusement fascinants de l'interprétation abusive. Car l'œuvre d'Alfred Hitchcock se compose de 53 films, dont seuls quelques uns sont passés à la postérité. Ce qui est paradoxal lorsque nous évoquons le cinéaste anglais, c'est la connaissance unanime dont son nom jouit auprès de cinéphiles ou néophytes, et en même temps la méconnaissance de la quasi-intégralité de son œuvre. Car si Psychose , Fenêtre sur Cour , Vertigo , Les Oiseaux , L'Homme qui en savait trop , L'Ombre d'un Doute , L'Inconnu du Nord-Express sont ses films les plus connus et les plus appréciés, généralement ceux qui hantent les sommets des listes de références des opus du cinéaste, cette poignée de chefs d'œuvre fait le plus souvent de l'ombre à des films majeurs et d'autres chefs d'oeuvre ( Les Enchaînés , Les Amants du Capricorne , Marnie ) ou à des films mineurs mais nullement inintéressants et qui demeurent comme la phase exploratrice des thématiques obsessionnelles du cinéaste et la quintessence de l'art premier chez Hitchcock : l'utilisation du langage cinématographique et sa fascination pour la création artistique de l'image comme langage et comme discours authentique. Nommer ses films méconnus de "mineurs" est exaspérant, car cela consiste une nouvelle fois à les déconsidérer. Plutôt parlerions-nous de films de l'ombre, souvent de petits bijoux cachés, abandonnés au profit de la gloire hollywoodienne.

Affiche de Chantage édité par Studio Canal
Affiche de Chantage édité par Studio Canal
La période anglaise du cinéaste tout comme sa fin de carrière sont les époques les plus méconnues et obscures de la carrière hitchcockienne. Malgré la multitude d'ouvrages de référence rédigés sur son œuvre ( Donald Spoto , les entretiens avec Truffaut , Bill Khron ) et les multiples études, analyses consacrées aux films d'Alfred Hitchcock , les chefs d'œuvre cités ci-dessus continuent de cacher la beauté du méconnu. La période muette (1925-1929) ne jouit que d'un seul film passé à la postérité, The Lodger et d'un deuxième devenu le premier de son œuvre parlante (car tourné à une période charnière de la transformation du cinéma), Chantage . Il y a un début et une fin à cette période où l'entre est intégralement oublié : Easy Virtue , The Manxman , La Fermière , The Mountain Eagle et surtout The Ring . De Chantage à La Taverne de la Jamaïque , le constat est identique. Les pièces de théâtre que Hitchcock a transposé au cinéma n'apparaissent jamais nulle part ( Junon et le Paon , The Skin Game , Murder ), les premiers films d'espionnage et policiers pas plus ( Quatre de l'espionnage , Numéro 17 ), les drames psychologiques encore moins ( A l'Est de Shanghaï , Valses de Vienne ).

Au cours de la période hollywoodienne, les films des années 40 sont finalement très peu passés à la postérité, dont notamment Mr and Mrs. Smith , Lifeboat , La Maison du Docteur Edwardes , La Corde (pour des raisons complexes) et seuls demeurent les grands classiques jusqu'à Marnie . Après ce film malade, selon François Truffaut et Alfred Hitchcock , c'est une œuvre de l'errance, plus disparate, plus conceptuelle, moins réussie car plus expérimentale. Le cinéaste cherche une nouvelle forme de langage cinématographique, en phase avec son temps. Ce langage qu'il a lui-même créé se dissout dans la révolution culturelle qui anime les milieux artistiques dans les années 60. L'éclatement du système des studios, en même temps que celui des conventions hollywoodiennes, affecte profondément le cinéma hitchcockien qui est en quête d'une approche nouvelle, plus fondamentale du cinéma politique, dans un premier temps avec Le Rideau Déchiré et L'Etau puis le retour aux sources du discours avec Frenzy , et enfin une explosion des icônes du cinéma d'Alfred Hitchcock avec Complot de Famille qui n'est ni une parodie de son cinéma, ni une auto-dérision, sans doute une auto-critique, une remise en cause bafouée du sérieux, en le contextualisant dans le domaine de l'éphémère, de la préciosité et celui des apparences théâtrales.

The Skin Game (édité par Studio Canal)
The Skin Game (édité par Studio Canal)

Le cinéma d'Alfred Hitchcock est un discours sur l'art de créer l'image, hitchcockienne, par excellence, celui qui a su le mieux faire de l'image un discours authentique. Ses films les plus méconnus, ceux de l'ombre, ne dérogent pas à la règle. Etrangement, au cours de la période américaine, les films les moins popularisés sont ceux qui expérimentent le plus et qui demeurent les moins accessibles : nous citons notamment La Corde , succession de douze plans-séquence, dont le thème est très noir, le meurtre par pur jeu intellectuel. Il y a aussi La Loi du Silence , au sein duquel le cinéaste explore toute son éducation jésuite et les notions du bien et du mal. Le transfert de culpabilité sur un homme de foi ne cesse d'interroger le cinéaste sur les véritables représentations du bien et du mal au sein de l'esprit des hommes, mais aussi de toute la conception chrétienne. Le Faux Coupable , récit minutieux et d'un réalisme confondant, du chemin christique d'un innocent accusé de vols qu'il n'a jamais commis, confirme les tentations réalistes et existentialistes du cinéaste, après La Loi du Silence , qui prennent leurs sources dans les films de la période anglaise, notamment The Lodger , dont l'une des dernières scènes présente le personnage principal suspendu à une grille, lynché par la foule, The Manxman , mélodrame amoureux naturaliste qui exprime une poésie faussement rousseauiste, et surtout Agent Secret , thriller psychologique d'une profonde noirceur et d'une violence terrifiante, tourné en plein centre de Londres et qui annonce encore plus clairement l'utilisation des espaces urbains et le tournage en extérieurs de La Loi du Silence , de Faux Coupable , de Vertigo , et des films de fin de carrière. Car si le cinéaste a utilisé le verbe théâtral dans ses premières œuvres parlantes ( Junon et le Paon , The Skin Game ), qui fonde tout le fond du cinéma hitchcockien, il a fait de ce verbe le support au langage cinématographique pur, celui des images, la traduction par l'image du fait, de l'évènement, de l'émotion.

En somme, The Skin Game , drame entre deux propriétaires terriens, que beaucoup considèrent comme atrocement bavard et loin des préoccupations du cinéaste, est en fait l'exemple le plus représentatif de la manière hitchcockienne : l'utilisation du dialogue, du confinement en intérieurs, pour développer toute une réflexion sur la capacité de l'image à transcender le verbe et à devenir un discours unique et authentique. Par ailleurs, la transposition cinématographique de pièces chez Alfred Hitchcock ne se limite pas aux films anglais, puisque le cinéaste réitèrera cela avec La Corde , Le crime était presque parfait , notamment. En ce sens, la période anglaise est une phase expérimentale au cours de laquelle le cinéaste explore toutes les possibilités visuelles dont regorge une pièce unique, toutes les manières de placer la caméra pour créer ce fameux discours. L'influence de l'expressionnisme allemand, notamment de Murnau sur ses premiers films, permet à Alfred Hitchcock d'explorer l'espace intérieur et d'en saisir toutes les capacités pour créer des innovations visuelles, stylistiques et esthétiques.

L'espace intérieur, si présent durant la période anglaise, du moins jusqu'aux 39 Marches , n'est pas pour le cinéaste qu'un simple jouet artistique. Le cloisonnement dans des maisons, appartements, pièces est chez Hitchcock une thématique majeure : la projection mentale des troubles des personnages, de l'ambiguïté de l'histoire, se ressent au sein de tous les intérieurs. C'est précisément le cas dans Jeune et Innocent où la maison de la jeune fille à la très stricte éducation est parfaitement rangée, claire et respire l'entente, mais en même temps ne s'épanouit pas, et la demeure sur la falaise du mari qui va assassiner sa femme, filmée en désordre et qui reflète exactement la crise du couple. Chez Hitchcock, par conséquent, cette thématique est présente dès The Lodger , les personnages sont prisonniers de leurs actes, de leur culpabilité, de leurs émotions propres. Aussi, la pièce de théâtre ne peut qu'asseoir cette obsession personnelle du cinéaste.

Par conséquent, il existe chez Alfred Hitchcock , deux genres de films dans l'ombre :

- ceux de la période anglaise où le cinéaste expérimente et explore son cinéma propre, écrit son discours cinématographique qu'il ne cessera de développer tout au long de son œuvre

- les films de la période américaine, réalistes et existentialistes, d'une confondante noirceur, dont Agent Secret est la source originelle, qui aboutissent à une relecture du langage hitchcockien par les films de l'errance à la fin des années 60 et au cours des années 70.

Ces films qui expérimentent, cherchent, sont en quête d'une autre lecture du cinéma hitchcockien, sont ceux qui nous intéressent pour notre dossier. Nous désirons ardemment explorer ces films méconnus, mésestimés et bafoués, afin de mettre en lumière toute leur richesse et toute leur nécessité pour pouvoir comprendre et appréhender toute la complexité, l'ambiguïté et l'intégralité du cinéma d'Alfred Hitchcock . Ce dossier, qui comprendra des analyses et des études de ses films (mentionnés ci-après), est dirigé par Hughes et Guillaume Bryon.

Les films étudiés, commentés et analysés seront les suivants :

The Lodger - 1926
Easy Virtue - 1927
The Ring - 1927
Downhill - 1927
Champagne - 1928
The Manxman - 1928
Chantage - 1929
Meurtre - 1930
Junon et le Paon - 1930
The Skin Game - 1931
A l'Est de Shanghaï - 1932
Valses de Vienne - 1933
Agent Secret - 1936
Quatre de l'espionnage - 1936
Jeune et Innocent - 1937
La Taverne de la Jamaïque - 1939
Mr. And Mrs. Smith - 1941
Lifeboat - 1943
Les Amants du Capricorne - 1949
Le Grand Alibi - 1950
La Loi du Silence - 1953
Le Faux Coupable - 1957
Le Rideau Déchiré - 1966
L'Etau - 1969
Frenzy - 1972
Complot de Famille - 1976


Alfred Hitchcock et l'œuvre dans l'ombre
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Mercredi 07 Septembre 2005
Hughes et Guillaume Bryon

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