On a envie de reprendre au compte de la réalisatrice le désir avouée de Jean dans The Weight of Water : arrêter le temps. En l’occurrence ce dernier film, plus que tous les autres, tente par tous les moyens de l’abolir en cherchant à confronter le passé et le présent et de rendre de plus en plus fine la frontière qui les séparent. Lorsque l’on voit la lune et les nuages qui défilent en accéléré au-dessus d’une ligne d’horizon, c’est difficile de ne pas penser au générique de Near Dark (3). Pendant toute la durée du film, la réalisatrice va tenter d’être fidèle au bain d’intemporalité que fantasme son générique de début : ce qu’elle aime dans le roman d’Anita Shreve , c’est le fait qu’à sa lecture il soit difficile parfois de savoir à quelle époque on se trouve, que l’on ne se rende pas compte des sauts d’un moment à un autre. Visuellement elle cherche véritablement à rendre parfois cette sensation déboussolante… Mais assez éloigné des littératures de Proust ou de Virginia Woolf , The Weight of Water se rapprocherait plutôt du cinéma onirique de Raoul Ruiz en définissant le passé comme un contrechamps constant du présent, à la présence aussi mystérieuse que fantastique. Le temps d’un plan sur l’éclat d’un pare-brise, d’une invasion de flou dans le cadre (4), les repères temporels deviennent très subtilement beaucoup plus étroits. Les reflets du soleil dans l’eau apparaissent comme d’infimes cristaux deleuziens (*1). Bigelow a vraiment conçu cette œuvre comme un "deux films en un", deux moyens métrages aux montages chronologiquement autonomes (la partie "passé" se base sur un classique récit en flash back durant un procès), avec des identités très différentes de mise en scène. Mais c’est en cherchant à jouer habilement sur les raccords et des effets forts mais discrets qu’un sentiment d’ambiguïté est créé, et nous fait croire finalement que toute cette histoire tient de l’autre. The Weight of Water est sans doute le film le plus expérimental et le plus sur le fil du rasoir de tout l’œuvre de Bigelow . Mais au fil des visionnages, il gagne véritablement en lisibilité…