Par cette idée de dépendance et de transformation via les extensions du monde moderne, le cinéma de Kathryn Bigelow se positionne dans la culture contemporaine de son époque, en particulier tout un aspect cyberpunk qui n’est pas sans évoquer William Gibson , David Cronenberg ou Shinya Tsukamoto . Dès Blue Steel , en fétichisant via de très gros plan la mécanique de l’arme à feu, le métal et le revolver apparaissent comme des continuités de l’individu et de la société, la machine est une forme de gangrène. Bien évidemment, Strange Days est le film qui va se réclamer le plus franchement de toute cette démarche, rappelant le Videodrome de Cronenberg . La technologie des "clips" du film permet à toute personne d’enregistrer "la vie" via un casque on ne peut plus léger, au branchement tellement mystérieux qu’il devient on ne peut plus organique. Le tout dissimulé sous une perruque pour passer inaperçu, cette nouvelle création permet à la société de vivre tous ses interdits sur commande, elle en tombe donc résolument accroc en même temps qu’elle semble, aux portes de l’an 2000, être prête à sombrer dans le chaos et l’apathie. Lenny Néro s’impose comme le héros névrotique qui se "shoote" littéralement grâce à ses clips (8). Plutôt que de faire le deuil de son histoire d’amour avec Faith, il préfère la revivre inlassablement grâce à ses enregistrements… Bigelow met en scène l’utilisation et la vente de ces clips comme si c’était une drogue comme une autre : vente sous le manteau, état de transe du shoot, bad trip. Le brillant teaser du film est d’ailleurs fait sous forme d’une fausse publicité pour les casques qu’il met en scène !