Bancal, Snow falling on cedars, le roman de David Guterson ne l’est sûrement pas, et c’est ce qui sans doute a pu faire son succès. Traité dans une forme très classique mais gorgée de valeurs fortes de la littérature américaine, l’œuvre a permis au public WASP de pouvoir s’y identifier. Le principe du roman est à mettre à l’actif de cette réussite : ce n’est pas l’internement en soit qui y est traité, mais plutôt le traumatisme d’une tâche pour l’Amérique, qui la hante profondément. L’aboutissement de cette œuvre apporte rédemption et réconfort au public, lui montre la possibilité de pouvoir tourner la page. Et celà parce qu’une communauté américaine imaginaire s’en est libérée, même si symboliquement via un procès et l’issue d’une histoire d’amour. Pourquoi alors l’adaptation qu’en a faite le cinéaste Scott Hicks n’a-t-elle pas permis une communion identique du public avec cette histoire ?
A travers le cinéma, l’œuvre de Guterson perd quelque peu la rationalité de son récit. Comme dans Come see the Paradise, mais de manière différente, Scott Hicks ne fait peut-être pas non plus un film historique à l’état pur en ce sens qu’il n’invite pas à réfléchir sur un sujet comme le fait David Guterson. Au-delà de la forme romanesque, la logique du récit devient diffuse. Il amplifie tout ce qui peut être de nature au questionnement philosophique sur le Temps et la Mémoire dans son caractère universel, c’est de cela dont parle essentiellement la version filmique de Snow falling on cedars, et ce qu’elle cherche à faire ressentir à son spectateur. A l’idée de rédemption pour l’internement des Nippo-américains se substitue davantage un thème cher au cinéaste océanien : apprendre à vivre dans une temporalité qui nous dépasse, à se confronter avec un passé que l’on refuse d’admettre. Dans ses figures de style que certains ont jugé envahissantes, Scott Hicks cherche à illustrer le temps et la mémoire comme s’ils tenaient de notre âme, notre intériorité, et donc sur un niveau qui se révèle plus esthétique, sensitif ou émotionnel. Pour ce faire, son film se base sur des images qui sont celles des représentations datant de l’époque des faits, lesquelles ne sont qu’une vision biaisée de la réalité. Il ne cherche jamais à recréer visuellement ce qui est de l’ordre du non déjà représenté. Quel est alors l’intérêt sur un plan historique de tels procédés ? C’est par exemple de revivre une scène d’évacuation avec des figurants qui sont de vrais rescapés de ces évènements et fantômes incarnés de ces images ; ou encore d’être bâti sur une construction en forme de mosaïque, une représentation de ce qui se trouve être le sujet pour l’Amérique : une tâche enfouie qui remonte difficilement à la surface, hantant la communauté. Mais avant la réflexion, il s’agit de faire ressentir l’idée du Temps au spectateur, celui dont l’Histoire n’est plus qu’une composante. L’image a la force de nous confronter avec une symbolique du vécu.