Derrick is not Loft Story. Loft Story is Derrick.
Essai sur la représentation du quotidien par les images
Il existe une union intime entre la célèbre série télévisée allemande, Inspecteur Derrick (1973-1997) et l’émission de télé-réalité, Loft Story. Tant dans la forme que dans le fond. Cette union est un mariage au sein duquel un seul conjoint a dit oui lors de l’homologation de sa présence et diffusion sur une chaîne de télévision. Car ce couple de la télévision est à la fois le fondateur d’un concept et l’ultime création de la destruction de ce concept. Il s’agit du début et de la fin de ce que nous pouvons nommer : la présentation du quotidien. Or, cette présentation est proportionnellement inversée dans les deux cas : Inspecteur Derrick nous propose une représentation de la médiocrité quotidienne en prenant soin de ne pas la dénaturer et Loft Story privilégie la glorification du quotidien en l’extirpant de son contexte pour la sacraliser.
Nous sommes de ce fait en présence de deux types d’images différentes dont le moteur est commun. Il y a l’image de la médiocrité du quotidien présentée comme médiocre mais réaliste, par conséquent choquante et insupportable (Inspecteur Derrick), et l’image de la banalité du quotidien proposée comme glorificatrice qui exorcise un renvoi trop brutal dans le conscient collectif (Loft Story). Mais, dans les deux cas ci-présent, le lien intime qui relie Inspecteur Derrick à Loft Story est le quotidien. Ce qui les différencie, c’est la représentation de ce quotidien et ses conséquences sur le téléspectateur. Pourtant, si Derrick n’est pas le Loft, Loft Story est Derrick.
De la scission de l’image
Le split-screen est la grammaire cinématographique de la perception et de la multiplicité du point de vue. Le logo star de Loft Story est un œil numérisé qui vous observe, qui vous regarde, qui vous renvoie (à) votre propre image. Il est l’œil de Dieu. Celui qui est partout présent dans votre quotidien. Rendu voyeur, le téléspectateur l’est de sa propre existence. En cela, Loft Story fait du public son Dieu. Car observer Loana et Jean-Edouard dans la piscine, en train de faire l’amour, est une position de voyeurisme qui renvoie son quotidien habituel à la prostitution de la perception de sa banalité. L’œil est partout présent grâce aux multiples caméras dispersées dans le loft. Par conséquent, le téléspectateur est partout présent chez lui. Il n’a plus besoin de bouger de son fauteuil pour se rendre compte de ce qui se passe à l’autre bout de son chez soi. La télévision a pris le relais. Elle lui permet de se guider dans ce labyrinthe étroit mais néanmoins complexe. Car toute la complexité de l’entreprise est de rendre attrayant, excitant, jouissif, le banal. Ce qui suppose un montage. Par conséquent, une mise en scène. Aussi, ce fameux œil-Dieu est celui qui va non pas créer artificiellement un microcosme préexistant dans l’inconscient collectif et individuel, mais recréer une situation existante, concrète, matérielle, palpable, en la rendant subjectivement objective. Ce qui peut nous renvoyer à la conception de l’univers à la Renaissance des peintres. Si l’artiste peint le monde, alors par extension, dans l’absolu imaginaire, il recrée l’univers, donc il est Dieu. Celui qui a le pouvoir de créer. Avec Loft Story , le public est censé croire qu’il invente son quotidien grâce à l’œil-Dieu. Il a la possibilité de changer sa vie. Il est Family Man . De plus, il lui est offert la possibilité de choisir les retournements de situation de sa journée grâce aux extensions de l’œil que sont les dizaines de caméras angulaires placées un peu partout.
Le téléspectateur est un Dieu qui met en scène sa propre vie. Aussi, son existence se réduit-elle à un microcosme cérébral au sein duquel il est le cinéaste qui évolue et met en place toute une série d’arrangements et d’acteurs virtuels. Le long-plan séquence de la banalité devient une mise en scène montée. Car le montage est ici essentiel et nécessaire à l’élaboration de la recréation de sa propre vie. Par extension absolue, faire l’amour dans la piscine est à la fois mise en scène du quotidien et exorcisation de la frustration. Loft Story est l’aboutissement ultime de la représentation du quotidien par les images glorificatrices. Nous sommes passés de la représentation du médiocre par la médiocrité sans possibilité d’intervention extérieure, à la représentation du médiocre par la sacralisation divine. Sans doute, ce loft est-il l’Eden de la recréation. Le téléspectateur vit dans l’interactivité. Il a la possibilité de zapper ce qui l’ennuie ou de se complaire dans le néant. Le loft est un microcosme extériorisant de la difficulté à surmonter le quotidien dans le foyer. C’est l’aboutissement de ce que la série Inspecteur Derrick créait en 1974.
La dialectique de l’image comme témoignage
Inspecteur Derrick est une série télévisée fondatrice. C’est la première à ne pas fonder sa dramaturgie sur les retournements de situations, mais sur des idées et des actes du quotidien. Comme Loft Story , cette série présente un microcosme dénué d’actes de bravoure ou héroïques. Inspecteur Derrick incarne la fascination quasi-complaisante pour la banalité et une certaine forme de médiocrité. L’acteur principal lui-même, Horst Tappert , n’a strictement pas le charisme des héros américains. Il est banal. Ce qui est saisissant dans cette série, c’est son emprise dans la plus terne des vies. Tous les personnages sont des gens médiocres à tous les niveaux : criminels, voleurs, corrupteurs, menteurs, milieux pauvres comme haute-bourgeoisie, jeunes comme plus vieux, actifs et inactifs, hommes et femmes. Ce sont des personnages sans saveur aucune, sans aucun mérite, ils n’effectuent aucun exploit. Ils vivent dans une impasse. D’ailleurs, dans cette série, celui qui tue ou vole, c’est celui qui est dans cette impasse et dont la transgression de la loi est l’ultime rempart pour se soulager de sa médiocrité. La lassitude est omniprésente. Il y a une forme perpétuelle d’immobilité, d’inamovibilité, de refus d’épanouissement et d’incapacité à transfigurer.
L’enquête policière de l’inspecteur et de son adjoint Harry Klein ( Fritz Wepper ) est un prétexte pour nous proposer un témoignage amer sur l’Allemagne des années 70 jusqu’aux années 90 : chômage, perte de repères, aucune volonté à vouloir se sortir de l'obstacle. Les jeunes ne se font aucune illusion sur le futur et les plus âgés attendent la mort dans des demeures ancestrales au sein desquelles ne règnent même plus les souvenirs. Il y a une froideur constante dans ces images. Les prises de vue médiocres servent encore plus à délimiter et témoigner de ce présent terne. Il y a un recentrage de la société au sein des intérieurs : appartements ouvriers, grandes demeures de la bourgeoisie provinciale. Ne pouvant se libérer de leurs contraintes, les personnages évoluent dans une société allemande qui se réduit à ces quelques intérieurs. L’extérieur est de ce fait inexistant. N’existe que le dedans. Au dehors, le ciel est gris. Il pleut ou neige. Les murs des immeubles sont gris et les personnages étranges. Des fantômes errants qui passent le temps d’un plan décadré, pris au hasard. Puis, le réalisateur revient à ce qui l’intéresse : le microcosme interne, le plus intime. Car Inspecteur Derrick nous présente les recoins les plus sombres de l’esprit humain.
Si le décor est quasi-inexistant, ne se réduisant qu’au strict nécessaire fonctionnel, c’est parce que les personnages occupent tout l’espace du plan. Des visages filmés au plus près, une caméra qui scrute chaque geste, chaque mouvement du regard. Elle épie chaque fait entre la cuisine et le salon. Un verre qui se renverse est un retournement de situation. Une montre qui disparaît ( La Peur , 1975), un deuxième lit que l’on déplace ( Le Sous-locataire , 1981), une soupe qu’une jeune femme fragile, sous la terreur de son mari, refuse de servir (encore La Peur ), une bicyclette appartenant à la victime qui disparaît et réapparaît ( La Tentation , 1975), un mot dans une lettre qui sous-entend une vérité qui ne doit pas se dire ( Le Don de Soi , 1994), la vente d’un porc ( Le Bus de Minuit , 1976). Tout a une valeur. Le plus infiniment banal devient le plus absolument essentiel. Le téléspectateur évolue au sein d’un monde autre, qui n’est pas rattaché à la vie extérieure. Un monde à part, qui ne parvient pas à évoluer, à se soustraire de cette immobilité permanente qu’entretiennent ces personnages ordinaires. Ce qu’il y a de terrifiant dans ces images, c’est l’extrême représentation de la médiocrité générale. Tout (mise en scène, scénario, personnages, histoire) converge vers ce petit microcosme que les personnages ont construit. Dans cette série, il n’y a pas de tueur en série (et quand il y en a un, comme dans l’épisode Le Tueur de la Nuit , 1983, ses crimes sont liés à son quotidien, à son monde), les trafics de drogues ( Le Monde de Billie , 1993), de fausses-monnaies ( Faussaires , 1978), les problèmes de société en général sont résumés au quotidien. Il n’y a pas d’ampleur. Il n’y a que renfermement. Les portes sont closes, les silences bruyants, les non-dits révélateurs. Le téléspectateur explore dans Inspecteur Derrick son propre quotidien poussé à sa plus grande extrémité : des cris, des pleurs, des souffrances. Car tous les personnages de la série souffrent d’une manière ou d’une autre. Repliés sur eux-mêmes, ne pouvant se détacher de leur foyer.
Le seul extérieur intervenant dans ce microcosme délimité et structuré est l’intrusion de l’inspecteur Derrick . Il est celui qui va faire imploser (et non exploser) ce noyau imperméable. Ce microcosme n’y résiste pas. L’intervention de l’extérieur détruit ce milieu. Car ces crimes crapuleux et drames conjugaux présents tout au long des 278 épisodes de la série (le voisin qui viole et assassine la fille de son meilleur ami dans La Tentation, le beau-fils qui tue la mère de sa fiancée pour hériter dans Un petit coin tranquille , 1977, l’ex-femme qui fait assassiner la nouvelle épouse de son mari dans L’Affaire Goos , 1985) n’existent que parce qu’ils peuvent évoluer dans ce microcosme fermé à la société, à la police, à la justice. Tout se passe dans des sortes de souterrains mentaux. D’où l’importance des non-dits et des silences. A la fin de chaque épisode, la dernière image nous montre des personnages détruits par la douleur, les remords, les souffrances.
Les fins dans cette série ne proposent aucun optimisme. Seul le pessimisme existe. Il n’y a aucun espoir, aucune possibilité de s’échapper. Or si les images de la série sont aussi terrifiantes à regarder, c’est parce qu’elles traduisent en pire un quotidien banal et nous présente toutes les terribles révélations et actes qui peuvent se commettre dans ce microcosme, le nôtre. C’est un miroir accablant de l’existence humaine. Les couleurs dénaturées, réduites à un dégradé de gris, le refus de la beauté et la contemplation de la laideur et du banal renforcent cette sensation d’épuisement à la fin de chaque épisode. Le montage des plans successifs (surtout des gros plans) refuse de donner du rythme ; car le rythme dans Inspecteur Derrick gâcherait la force réaliste de ces témoignages. La lenteur des gestes et des faits prédomine et traduit l’immobilité du tout. La profondeur de champ est de même quasi-inexistante afin de ne pas perdre les personnages et de leur confier toute la place dans cet univers étrange. De même, cela traduit l’impossibilité pour eux de reculer ou de s’enfuir et les confine plus encore dans leurs intérieurs. Les personnages étouffent, suffoquent, se meurent dans leur lassitude.
De l’image du temps présent
Inspecteur Derrick et Loft Story , ce sont des images du quotidien. Le premier est celui de la présentation directe de la banalité dans sa plus simple expression. Il y a fascination et exaspération face un miroir beaucoup trop noir de sa propre réalité. De l’autre, il y a une transformation de la réalité en une jouissance perpétuelle (l’importance de la personne qui fera la vaisselle). Si le point de vue est unique dans Inspecteur Derrick afin de ne pas mentir ni tricher sur les situations, il est multiple dans Loft Story . En cela, cette émission est l’aboutissement de Inspecteur Derrick . L’évolution de notre société et l’emprise permanente des images justifient que nous ne pouvons plus cacher notre quotidien, mais que nous avons besoin de le montrer et de le partager pour l’exorciser et se déculpabiliser de ses erreurs. Les moments de joie et de fêtes dans la vie sont ainsi placés au même niveau que le préposé à la vaisselle. Ce n’est plus qu’une affaire d’appréciation et de justification du besoin. Le besoin de se libérer de son fauteuil pour voyager dans son univers. Dramatiser les disputes entre les candidats du Loft réduit la perception des crises au sein du couple. Observer deux êtres faisant l’amour dans une piscine justifie quelques fantasmes cachés de chacun. Le Loft, c’est une libéralisation de la frustration, des envies et des colères enfouies. L’importance du verre cassé est réduite à néant par la relativisation de l’acte. Le délassement est source de réalisation. Une vie par procuration en l’espace d’une heure chaque soir. Si Derrick fait peur par ses images sombres de la réalité, Loft Story excite par cette possibilité de se mouvoir sans se déplacer.
L’image comme émotion interactive
Si dans la série télévisée, l’émotion ne doit pas être transmise au téléspectateur, elle est omniprésente dans l’émission. Lorsque pleurent les candidats, ceux qui assistent à l’émission doivent être plongés dans le même état de souffrance. L’émotion est interactive. Cette mise en scène de l’émotion est destinée à trouver dans le public une réception qui l’amène à vivre, par images interposées, la vie des candidats. D’autant que si les moments de joie bénéficient d’un montage rapide des plans, les scènes de pleurs pâtissent d’une lourdeur insistante de l’image. Le rythme se ralentit et l’image demeure insistante sur la personne, accompagnée d’une musique qui alourdit plus encore ce moment. Ce ralentissement du rythme a pour objectif l’apitoiement du téléspectateur. Le temps s’est ralenti dans le Loft et retrouve la tradition fondatrice de la série Derrick : le temps présent qui ne s’écoule plus et n’a plus d’impact sur le quotidien. Car dans la série, l’anéantissement du temps présent s’est effectué au profit de l’étirement du poids du temps passé. Le présent est soumis à un passé éternisant. Dans ce cycle d’évolution entre la série et le Loft , le temps, au sein de ce dernier, est présent et vif, mais son ralentissement rejoint la tradition derrickienne de l’emprise du passé sur le présent qui nuit à l’épanouissement des personnages et de leur microcosme.
Dans Inspecteur Derrick , l’interactivité est inexistente. Elle est contextualisée dans un lieu clos (le microcosme) et n’évolue que par lui et pour lui. Le téléspectateur est en présence d’une image qui le rend stérile et qui ne crée pas le lien entre la série et lui. Ce principe est poussé à son évolution la plus aboutie dans Loft Story dans la mesure où le public est invité à interagir par l’image. Ce qui induit la notion de manipulation, de choix, de décision et de voyeurisme interactif. En plus de gérer et d’observer, le public décide de ce qui lui convient ou pas. C’est une optique résolument contemporaine de la notion d’immédiateté. Au sein d’un suspense inexistant et passif présent dans la série, l’image de Loft Story offre une tension immédiate, fondée sur l’empressement. Ce n’est pas tant le suspense que colporte l’image du Loft , mais plutôt la conséquence de l’organisation dialectique de celui-ci. Ce raisonnement est induit par les appels téléphoniques et les rappels incessants de l’incapacité à départager les deux candidats en lice pour la sortie.
L’interaction pour le candidat choisi pour rester est de ce fait véhiculé par une image formatée qui encadre et contrôle la pression chez le téléspectateur. L’œil-Dieu du générique dont le public est la métaphore, à la fois Dieu, cinéaste et décideur, demeure avant tout celui capable de créer et de contempler. La pénétration dans une intimité inféodée aux contraintes de la télévision (disputes et sexe) replace le public dans la situation de celui qui provoque et par conséquent, anticipe l’émission qui modèle ses rebondissements en fonction du désir émotif de celui-ci. En ce sens, la manipulation de l’image émotive est cyclique en passant par trop d’intercesseurs :
- la production qui crée
- le public qui active
- le Loft qui subit
L’émotion est nourrie par ces trois intercesseurs et se module en fonction de ceux-ci. C’est une émotion ergonomique qui se moule sur le corps matérialisé de l’image par la pensée hautaine d’un public en quête de miroir absolu. Par conséquent, nous sommes en présence d’une déchronologie temporelle. Le public décide du choix qui lui est imposé. La soumission est ainsi doublement interactive : celle des candidats et celle du public.
Inspecteur Derrick ne véhicule pas une image condescendante. Il s’agit plutôt d’absolution de l’émotion par la nécessaire contrainte du renvoi inexistant par le miroir informatif et émotionnel. Le pardon de l’interactivité manquante est compensée par la présence organique du corps dans l’image. Si l’image est distanciation dans le Loft , remplacée par l’interactivité, dans la série l’image est charnelle, une sorte d’excitation physiologique du corporel. Ce n’est pas la grâce du mouvement, c’est la beauté de l’immobilité. Si le Loft se fonde sur l’immédiateté, Inspecteur Derrick se nourrit de la lenteur du quotidien, non perçue par soi, mais par l’autre, celui qui nous regarde (l’œil-Dieu et Ménippe de Lucien ). C’est la contemplation de l’inexistante mouvance des corps. L’image subit mais n’agit pas, au contraire de celle de Loft Story . Les drames conjugaux sont filmés en détails, mais plus encore que l’acte lui-même (meurtre ou dispute), c’est l’avilissement de la réaction et de la conséquence qui est perpétuée comme fondation redéfinie de la chorégraphie inexistante des corps en mouvements. L’image ne bouge pas, pas plus que les corps. L’instabilité ne se situe pas dans l’action du temps présent, mais dans l’anticipation du moment-présent de la conséquence. L’acte est inconséquence (au contraire du Loft dont l’acte sexuel dans la piscine est conséquence), mais la conséquence est résultat de l’acte. En ce sens, si Derrick remplace l’interactivité non-créée (et non voulue), il fonde ce principe de la réception par le téléspectateur du quotidien lent, Loft Story achève ce processus démiurgique par l’interactivité qui entre dans une phase d’interaction entre les trois intercesseurs définis ci-dessus.
Par conséquent, l’émotion chez Derrick est diffusée par une image immobile et inactive, mais qui demeure conséquente sur le téléspectateur non comme identification mais comme appréhension (le personnage pleure dans la série et le public accepte sans pour autant partager). Dans Loft Story cette même image de l’émotion intime se doit d’être vécue et partagée par le public. C’est l’interactivité de la souffrance.
L’image perceptive
Le montage dans Loft Story est à ce titre une mise en scène. Les images sont multiples, se succèdent et cernent comme dans Derrick ces petits moments anodins qui transforment une journée paisible en un drame existentiel. Dans le Loft, les personnages évoluent dans un monde qu’ils se créent eux-mêmes, à l’égal du microcosme de Derrick. A la différence que Inspecteur Derrick témoigne de manière la moins subjective grâce au point de vue unique d’une caméra immobile, alors que Loft Story par la multiplicité des points de vue et des mouvements de caméra, fragilise l’objectivité au profit de la subjectivité. Les plans sont souvent en plongée (toujours le point de vue de Dieu), celui qui voit d’en haut, observe, à la manière de Ménippe , le personnage de Lucien (auteur du IIIè siècle), qui offrait le point de vue de Dieu et celui des Enfers. Or, Derrick est celui des Enfers, d’en bas, et le Loft, celui d’en haut : conserver la banalité pour le premier, la saisir ; la transformer pour le deuxième. Il faut du rythme dans le Loft pour animer et divertir. Ce que refuse Derrick. Car notre société se développe vite et plus particulièrement les images.
Les images ont deux pouvoirs différents dans ces deux exemples représentatifs d’un tenant et d’un aboutissant : la platitude des prises de vue comme métaphore du banal pour Inspecteur Derrick et montage dynamique avec des angles différents dans le Loft comme métaphore de la diversité. Le point de vue unique de Derrick offre une subjectivité plus objective à moins que cela ne soit une objectivité moins subjective. Dans le Loft, l’interactivité offre la possibilité de sélectionner les images. Les images choisies par la production se doivent d’être porteuses et par conséquent ne sont aucunement objectives. Ce qui est considéré comme un fait dramatique dans le salon entre deux personnages, ne l’est sans doute pas dans la chambre. La subtilité grossière de cette émission est de nous faire croire que chaque personnage est concerné. D’où la banalisation du fait. Les images captent des regards en les sortant de leur contexte. Là où il y a tricherie, c’est dans la mesure où le montage rejette le tout au profit du « un peu ». Ce fameux « un peu » (le plus souvent, une dispute) est dramatisé sur la durée de toute l’émission afin de commenter une dégradation du comportement des lofteurs. Par conséquent, que retient le téléspectateur-metteur en scène-œil de Dieu ?, cette synthèse subjective et racoleuse. Le drame attire les préoccupations. Par conséquent, des images sélectionnées de cette manière trompent en réduisant la notion d’espace temps. L’action est recentrée dans une chambre sur une dispute. Où sont les autres images qui nous montrent deux autres personnages discutant ensemble ? Le montage détruit ainsi toute forme de vraisemblance. Nous aboutissons par conséquent au même constat que Brian De Palma : les images sont manipulables et manipulées. L’image unique filmée par une caméra en un long plan-séquence de 24 heures ne pourrait offrir la possibilité de truquer le quotidien. Seul le montage choisi et réfléchi le peut. Dans Inspecteur Derrick , le microcosme identique ne propose aucune autre alternative. Nous ne pouvons pas choisir, il nous faut subir.
Inspecteur Derrick et l’anticipation du partage interactif
Par conséquent, lier sous forme de tenant et d’aboutissant Inspecteur Derrick et Loft Story nous permet de conclure de la manière suivante :
- Dans les deux cas, il y a un microcosme présenté avec des personnages définis, évoluant dans une réalité relative
- Dans les deux cas, un seul regard est source de dramatisation
- Cependant, les images nous proposent deux discours différents :
- dans Inspecteur Derrick , la banalité est exploitée pour être réaliste. Elle n’est pas transformée, juste jouée en un point de vue, caméra immobile
- dans Loft Story , la banalité est glorifiée et dramatisée à outrance afin d’être porteuse de sensations, en plusieurs points de vue, sous des angles différents. Les images sont montées.
- Dans les deux, l’intervention extérieure bouleverse la situation initiale :
- dans la série, lorsque intervient l’inspecteur, le microcosme implose (révélations…)
- dans l’émission, lorsque le public décide d’éliminer tel ou tel candidat, les amitiés construites ou les relations sont fragilisées
- dans les deux cas de figure, le microcosme ne supporte pas l’ouverture vers l’extérieur. Dans le cas du Loft, l’extérieur réel est remplacé par un réseau plus souple, moins violent, la virtualité.
Si Inspecteur Derrick était le fondateur de l’image du microcosme comme lieu d’inamovibilité du quotidien, Loft Story est celui de l’aboutissement final de ce concept du temps présent. Si nous pouvons ni sortir ni entrer dans le monde de Derrick, nous ne pouvons que sortir dans celui du Loft (puisque l’objectif de l’émission est d’éliminer tous les candidats, pour qu’il n’en reste qu’un ou deux). Au sein de ces deux exemples, sur un même fond (le microcosme du quotidien), les images peuvent glorifier ou juste témoigner.
NB : La série Inspecteur Derrick est diffusée du lundi au vendredi sur France 2 à 13h50. L’émission Loft Story, du fait de son succès a connu une suite l’année suivante.
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