Frankenheimer : 1e (Première période 1957/1967)
Il y a des réalisateurs qui, consciemment ou non, font tout pour se mettre à dos le public et la critique en ne faisant jamais ce que l'on attend d'eux au moment souhaité. John Frankenheimer fait partie de ceux-là. Un esprit d'indépendance, et quelques faux pas, qu'il a donc chèrement payés en se trimballant pendant plus de 30 ans, après une gloire précoce au début des années 60, une triste et collante réputation d'espoir déçu du cinéma américain.
Il est donc grand temps de se pencher un peu plus sérieusement sur le cas Frankenheimer. Ce que se propose de faire ce dossier balayant, film après film, la passionnante carrière de ce cinéaste globe-trotter ouvertement libéral dont l'oeuvre cinématographique demeure intimement liée à son parcours personnel peu ordinaire.
Né le 19 février 1930 à New York, USA Décédé le 6 juillet 2002 à Los Angeles, USA
"Many of my films concern the individual trying to find himself in society and trying to maintain his individuality in a mechanised world. I do feel that society wants everybody to be exactly the same. It's so much easier. I think the theme of the indomitability of the human spirit is very much there, and the fight against regimentation."
"Un bon nombre de mes films parle d’individus essayant de se définir au sein de la société, d’individus tentant de conserver leur identité à l’intérieur d’un monde moderne inhumain. Je pense réellement que la société cherche à étouffer l’individualité. C’est tellement plus simple. Le thème de l’insoumission de l’esprit humain est omniprésent chez moi, ainsi que celui de la lutte contre toute forme d’aliénation de la personnalité."
Frankenheimer : The Cinema of John Frankenheimer de Gerald Pratley, 1969
Malaise existentiel, terrorisme et intégrisme religieux : trois des plus grands maux de nos sociétés actuelles que l’on retrouve au cœur des meilleurs films de John Frankenheimer et qui expliquent sans doute l’impact particulier, à long terme, de ses travaux, leur portée universelle associée à une volonté quasi-obsessionnelle d’intégrité et, dans certains cas, à un étrange goût de prophétie. Car, si l’on ne peut certes pas contester l’aspect inégal de son oeuvre, impossible en revanche de lui nier son caractère malheureusement bien trop souvent visionnaire.
1950-1960 : L’enfant de la télé
Né le 19 février 1930 à Malba, état de New-York, d’un père courtier d’origine juive allemande et d’une mère irlandaise catholique, John Frankenheimer passe son enfance dans le quartier new-yorkais du Queens. Sa première caméra, il la touche au début des années 50, lorsqu’il intègre, à la fin de ses études, la section cinéma de l’US Air Force. Pour l’anecdote, et afin d’immortaliser sur pellicule l’évènement pour le compte de l’armée, il sera dans le premier engin à franchir le mur du son (faisant de lui, par conséquent, la seconde personne à avoir dépassé le mur du son). A la même époque, il partira également combattre en Corée. A sa démobilisation en 1953, il retourne à New-York et décroche un poste d’assistant réalisateur à CBS. Rapidement, il se voit confier la réalisation des bulletins météo de la chaîne, puis remplace Sidney Lumet aux commandes de la série documentaire "You are there". Enfin, il accède à la mise en scène de programmes de fiction tels que Person to Person, See it Now, Danger, Climax ! et Playhouse 90. Dirigeant dès lors des comédiens aussi talentueux que Jack Palance, Jason Robards, Mickey Rooney, Eli Wallach, Cliff Robertson, Piper Laurie, Sterling Hayden, Ingrid Bergman, Jack Lemmon ou encore John Gielgud dans des dramatiques en direct de plus en plus ambitieuses – adaptations d’œuvres de Shakespeare, Eugene O’Neill, Arthur Miller, F. Scott Fitzgerald, Henry James et Ernest Hemingway - il va rapidement voir sa réputation grimper en flèche dans les milieux de la télévision.
A la fin des années 50, avec un palmarès de 154 fictions au compteur et une poignée de récompenses en prime, John Frankenheimer est considéré comme l’une des personnalités majeures du petit écran américain, symbole de toute une nouvelle génération de metteur en scènes prêts à en découdre avec le cinéma hollywoodien traditionnel de papa et, pour la plupart, armés d’évidentes préoccupations sociales et intellectuelles. Parmi eux se trouvent Robert Altman, Martin Ritt, Ralph Nelson, Franklin J. Schaffner et Robert Mulligan, pour les plus célèbres, mais également quelques futurs ciné-téléastes aux carrières intéressantes comme Jack Smight, Buzz Kulik, Tom Gries, Paul Bogart, Ted Post, Fielder Cook ou encore Sheldon Reynolds. Seule petite ombre au tableau de cette glorieuse décennie pour le cinéaste : sa première expérience cinématographique "Mon Père, cet Etranger". Là, privé d’une grande partie de la liberté créatrice dont il disposait à la télévision, John Frankenheimer découvrira dans la douleur et les frustrations les dures lois de l’industrie hollywoodienne, préférant au final renier son travail plutôt que d’assumer une œuvre non conforme à sa volonté.
- THE YOUNG STRANGER
Mon Père, cet Etranger, 1957
Avec James MacArthur (Harold James 'Hal' Ditmar), Kim Hunter (Helen Ditmar), James Daly (Tom Ditmar), James Gregory (Police Sgt. Shipley), Whit Bissell (Grubbs), Jeffrey Silver, Jack Mullaney, Tom Pittman, Gary Vinson...
Scénario : Robert Dozier - Photographie : Robert H. Planck - Montage : Edward Biery Jr., Robert Swink - Musique : Leonard Rosenman. Durée : 84 mn. Distribué par RKO.
A la suite d’une mauvaise blague, Hal Detmar, un adolescent de 17 ans, se retrouve impliqué dans une bagarre à l’intérieur d’un cinéma. Et, bien qu’ayant frappé le propriétaire des lieux en état de légitime défense, le voilà aussitôt coupable aux yeux de tous : de ses parents à la police en passant par ses camarades de lycée. Dur, dur d’être un ado dans les années 50 !
Adaptation par son auteur, Robert Dozier, de la pièce Deal a Blow, pièce que John Frankenheimer avait déjà filmé deux ans auparavant pour la télévision sous un format plus court, Mon Père, cet Etranger fut une première expérience plutôt douloureuse pour son auteur. D’un point de vue purement technique, le jeune cinéaste eut tout d’abord beaucoup de mal à s’adapter aux spécificités d’un tournage pour le cinéma, et notamment au fait de ne filmer qu’avec une seule caméra. Il rencontra ensuite de gros problèmes de communication avec son directeur de la photographie, le vétéran Robert H. Planck (Les Trois Mousquetaires de George Sidney, Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, Le Voleur du Roi de Robert Z. Leonard) qui, selon lui, ne faisait jamais ce qu’il lui demandait. Enfin, il finit par se disputer également avec son producteur, le futur réalisateur Stuart Millar (Une Bible et un Fusil avec John Wayne et Katherine Hepburn), découvrant à cette occasion, et à ses dépends, le pouvoir impérial du producteur de cinéma sur son réalisateur (à la différence de la télévision où, à cette époque, le metteur en scène demeurait seul maître à bord).
Bref, il n’en fallut pas plus pour convaincre John Frankenheimer de s’en retourner à la télévision dès le tournage de Mon Père, cet Etranger achevé. Et cela malgré un accueil critique plutôt enthousiaste à sa sortie en février 1957. Invisible en France, à la télévision ou ailleurs, depuis des lustres, Mon Père, cet Etranger n’est sans doute pas une œuvre majeure dans l’œuvre de son auteur. Mais n’y voir qu’une simple petite copie de La Fureur de Vivre de Nicholas Ray serait injuste. On y retrouve déjà, à travers le personnage d’Harold Ditmar qu’interprète le débutant James McArthur, une figure typique du cinéma de John Frankenheimer, celle de l’individu luttant pour conserver son intégrité, sa personnalité, au sein d’une société injuste et souvent écrasante de conformisme. Selon les propres dires de son réalisateur, bien que pénible sur le moment, cette première expérience cinématographique s’avéra au final bénéfique dans le sens où l’assurance qu’il acquit en cours de tournage le poussa, une fois revenu à la télévision, à davantage d’exigence et d’ambition dans le choix de ses projets, lui permettant ainsi de devenir, aux côtés d’ Arthur Penn et de son mentor Sidney Lumet, la troisième grande figure de ce qui deviendra l’âge d’or de la télévision américaine.
Cette période riche d’apprentissage pour le cinéaste sera toutefois de courte de durée, l’apparition du show pré-enregistré, au début des années 60, mettant rapidement fin à la production de dramatiques télé live et poussant dans la foulée John Frankenheimer à revenir malgré lui au cinéma. "J’étais comme dans un village de forgerons après l’invention de l’automobile" déclarera t’il plus tard en évoquant la disparition programmée de ce type de spectacles.
Enfin, pour en revenir au film lui-même, si son équipe technique est majoritairement composée de vieux routiers d’Hollywood, la distribution rassemble, elle, essentiellement des acteurs venus du petit écran. De Kim Hunter à James Daly (lesquels se retrouveront d’ailleurs 10 ans plus tard sur La Planète des Singes ) en passant par Whit Bissell, la plupart d’entre eux avaient d’ailleurs déjà collaboré avec le cinéaste sur les séries Danger, Climax ! et Playhouse 90. A noter enfin que le générique de début est signé Saul Bass, véritable génie créatif avec lequel John Frankenheimer collaborera régulièrement tout au long des années 60 (voir les époustouflants génériques de L’Opération Diabolique et Grand Prix).
Ce qu’ils en ont dit :
Excellent drama (…) Surprisingly undated, sincere little film; MacArthur’s impressive screen debut (and director Frankenheimer’s, too) (Leonard Maltin’s movie and video guide).
1960-1970 : The times they are a-changin’...
En 1960, John Frankenheimer, alors seulement âgé de 30 ans, possède en poche le plus impressionnant des CV de réalisateurs télé de son époque. Mais le petit écran est en profonde mutation : fini l’époque des dramatiques télé en direct et autre spectacle culturel, l’heure est maintenant au divertissement, à la série télé et, bientôt, au téléfilm. Sentant sans doute ces nouvelles orientations peu en phase avec ses ambitions, John Frankenheimer décide alors de se tourner vers le cinéma. Et la décennie qui s’annonce va sans nul doute être la plus tumultueuse de toute son œuvre, ainsi que celle qui conditionnera jusqu’au bout, jusqu’à son ultime film, Path to War, sur la politique de Lyndon B. Johnson et l’engagement des Etats-Unis dans le conflit Vietnamien, la quasi intégralité de ses choix de cinéaste.
Une période bouillonnante au cours de laquelle John Frankenheimer connaîtra à la fois la renommée (telle qu’il ne la retrouvera jamais par la suite) et le succès, avec Sept Jours en Mai, Le Train et Grand Prix, mais aussi, à partir de 1966, le rejet critique associé à quelques uns de ses échecs commerciaux les plus cuisants (L’Opération Diabolique, L’Homme de Kiev, Les Parachutistes arrivent). Enfin, et surtout, à travers les relations privilégiées qu’il va entretenir avec une partie du clan Kennedy au cours de cette époque pivot de l’histoire américaine, John Frankenheimer va se retrouver à plusieurs reprises dans une situation unique pour un cinéaste de sa trempe : celle d’acteur à part entière des tragédies de son temps. Ce qui s’en suivra – l’assassinat de Robert Kennedy et, plus globalement, la crise identitaire américaine de la fin des années 60 – affectera de ce fait directement le cinéaste, lequel choisira l’exil en France, à partir de 1969.
- THE YOUNG SAVAGES
Le Temps du Châtiment, 1961
Avec Burt Lancaster (Hank Bell), Dina Merrill (Karin Bell), Edward Andrews (R. Daniel 'Dan' Cole), Vivian Nathan (Mrs. Escalante), Shelley Winters, Larry Gates, Telly Savalas, Pilar Seurat, Jody Fair, Roberta Shore, Milton Selzer, Robert Burton, David J. Stewart, Stanley Kristien, John Davis Chandler, Neil Nephew, Luis Arroyo, José Pérez, Richard Velez...
Scénario : Edward Anhalt, J. P. Miller - Photographie : Lionel Lindon - Montage : Eda Warren - Musique : David Amram. Durée : 103 mn. Distribué par : United Artists.
Le district attorney Dan Cole, candidat au poste de gouverneur, est bien décidé à assainir le quartier d’Harlem au cœur de New-York. Aussi, lorsqu’un jeune portoricain de la bande des "Centaures" est poignardé par trois "Thunderbirds" italiens, c’est à son assistant Hank Bell, fils d’émigrés italiens connaissant bien les quartiers pauvres, qu’il confie l’enquête.
Le Temps du Châtiment est le premier des cinq films de John Frankenheimer interprétés par Burt Lancaster. Le début d’une fructueuse collaboration qui ne démarra pourtant pas sous les meilleurs auspices. En effet, Burt Lancaster se trouvait à cette époque dans une situation financière très délicate. Sept ans auparavant, il avait fondé sa propre compagnie de production afin de pouvoir alterner films tout publics (Trapèze) et projets plus risqués (Le Grand Chantage). Mais, ses associés ayant dépensé sans compter, il devait maintenant une grosse somme d’argent à l’United Artists. Ne pouvant rembourser ses dettes et afin d’échapper à une action en justice, l’acteur se retrouvait donc dans l’obligation d’interpréter quatre films pour le compte de la firme d’Arthur Krim. En outre, sur chacun de ces films, il se voyait contraint d’accepter un salaire d’environ 15% seulement de sa valeur sur le marché. Bref, Le Temps du Châtiment faisant partie du deal imposé par l’United Artists à l’acteur, et celui-ci n’était par conséquent guère enthousiaste à l’idée de s’y impliquer, son seul souhait en fait étant de boucler le tournage aussi rapidement que possible.
C’est alors que John Frankenheimer arriva sur le projet. Et sa première décision fut de déplacer une partie du tournage, planifié sur 35 jours, d’Hollywood à New-York, au grand dam de Burt Lancaster qui, de toute façon, ne voyait pas l’intérêt de s’éloigner de la côte ouest pour un film selon lui aussi mineur. Sortant tout juste du succès critique et public d’Elmer Gantry de Richard Brooks, et se trouvant ainsi extrêmement bien placé dans la course aux Oscars de l’année 1961, l’acteur considérait en effet ce Temps du Châtiment - film qui plus est signé par un réalisateur venu de télévision - comme un véritable renoncement artistique au sein de sa carrière. Et il ne se priva pas de le faire savoir à son metteur en scène : "Il ne fut jamais vraiment incorrect. Je veux dire, il n’y eut jamais véritablement de disputes entre nous. Mais nous nous trouvions l’un et l’autre dans une situation très inconfortable. J’étais constamment sur la défensive avec lui. Et nous ne nous sommes même pas dit au revoir à la fin du film (…) la dernière scène bouclée, il a disparu du plateau, c’est tout …".
Le tournage du Temps du Châtiment ne fut donc pas une partie de plaisir pour John Frankenheimer. Sa préparation connut elle aussi son lot de désagréments, notamment lorsqu’il se vit refuser l’emploi de l’acteur blacklisté John Randolph dans le rôle du co-équipier de Burt Lancaster (John Frankenheimer retrouvera John Randolph cinq ans plus tard sur L’Opération Diabolique), rôle qui finalement reviendra à un débutant bientôt célèbre : Telly Savalas, le Kojak du petit écran des années 70. Complétant sa distribution, John Frankenheimer s’assura une fois sur place, du côté d’Harlem Est, de la participation des membres d’un véritable gang de jeunes (le réalisateur offrit d’ailleurs dans la foulée son premier job au futur réalisateur Sydney Pollack : celui de coach pour acteurs non professionnels).
Adapté de la nouvelle " A Matter of Conviction" d’ Evan Hunter (auteur plus connu sous le pseudonyme d’ Ed McBain), Le Temps du Châtiment reçut à sa sortie un accueil plutôt favorable de la part de la critique, même si celle-ci, dans sa majorité, se contenta de ne voir là qu’une sorte de West Side Story sans musique. De façon un peu plus pertinente, ce second film de John Frankenheimer permet en fait à son auteur de se frotter à son thème favori : celui de l’individu – le procureur Hank Bell en l’occurrence – en lutte contre un "système" oppressif, système représenté ici par une machine politico-judiciaire peu scrupuleuse recherchant davantage ses intérêts que ceux de ses concitoyens. Avec, à sa tête, le personnage de Dan Cole, juge avide de pouvoir aux opinions tendance fascistes. Et déjà, comme dans chacun de ses plus grands travaux, le cinéaste évite soigneusement de livrer au spectateur une conclusion facile et rassurante, le verdict sur lequel s’achève le film, d’une grande lucidité, laissant finalement tout le monde insatisfait : le gouverneur, les Italiens comme les Portoricains. Enfin, Le Temps du Châtiment peut également se voir chez le cinéaste comme le second volet d’un triptyque consacré à la jeunesse délinquante et à l’environnement social dans lequel celle-ci se développe, triptyque entamé avec Mon Père, cet Etranger et que John Frankenheimer conclura l’année suivante via le décevant Ange de la Violence.
Ce qu’ils en ont dit :
At times brutal, too often pat ( Leonard Maltin’s movie and video guide).
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- PRODUCTEUR – Filmographie :
Path to War (2002) (TV) (producteur exécutif)
George Wallace (1997) (TV)
Andersonville (1996) (TV) (producteur exécutif)
The Burning Season (1994) (TV)
Seconds – L’Opération Diabolique (1966) (producteur)
Grand Prix (1966) (producteur exécutif)
Seven days in May – Sept jours en mai (1964) (co-producteur)
The Manchurian Candidate – Un Crime dans la tête (1962)
- ACTEUR – Filmographie :
Listen with your eyes (2000) .... Lui-même
The General’s Daughter – Le Déshonneur d’Elisabeth Campbell (1999) .... Général Sonnenberg
Reflections on Citzen Kane (1991) (TV) .... Lui-même
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