Frankenheimer : 3e (1962 / 1964)
Parole de Stefan Rousseau, s'il y a bien une partie à ne pas manquer dans notre dossier consacré à John Frankenheimer, c'est incontestablement cette troisième, s'intéressant aux deux thrillers politiques les plus renommés du cinéaste, Un Crime dans la tête et Sept jours en Mai, pour un voyage au coeur de la guerre froide.
- THE MANCHURIAN CANDIDATE
Un Crime dans la Tête, 1962
Avec Frank Sinatra (Major Bennett Marco) ; Laurence Harvey (Raymond Shaw) ; Janet Leigh (Eugenie Rose Chaney) ; Angela Lansbury (Mrs Iselin); Henry Silva ; James Gregory; Leslie Parrish ; John McGiver ; Khigh Dhiegh ; James Edwards ; Douglas Henderson ; Albert Paulsen ; Barry Kelley ; Lloyd Corrigan ; Madame Spivy ; Whit Bissell (non-crédité) ; Nicky Blair (non-crédité) ; Helen Kleeb (non-créditée) ; Reggie Nalder (non-crédité).
Scénario : George Axelrod - Photographie : Lionel Lindon - Montage : Ferris Webster - Musique : David Amram. Durée : 126 mn. Distribué par : United Artists.
Une patrouille de soldats américains est enlevée par l'armée soviétique pendant la guerre de Corée. De retour au pays, les survivants affirment devoir leur vie à la bravoure du sergent Raymond Shaw. Mais le capitaine Marco et le caporal Melvin font le même cauchemar. Ils se voient prisonniers de l'ennemi dans une véranda où de vieilles dames prennent le thé. Marco s'aperçoit que Shaw a été conditionné, à l'aide de cartes à jouer (la dame de carreau provoque un réflexe de soumission instantanée), par l'agent chinois Yen Lo (formé à l'Institut Pavlov !), afin d'assassiner le futur président des États-Unis.
" Bien qu'il s'agisse là avant tout d'un thriller, c'est sans doute la satire politique la plus élaborée jamais produite par Hollywood ." (Pauline Kael)
Tant par ses qualités intrinsèques que par le contexte dans lequel il sortit, Un Crime dans la Tête , adapté d'une nouvelle écrite en 1959 par Richard Condon , est devenu au fil des décennies un grand classique du cinéma américain, l'un de ces films troublants entretenant avec son époque des relations ambiguës, dont on ne saurait dire si celles-ci tiennent plus du témoignage inconscient d'une peur imperceptible (et prémonitoire) ou de ce que l'on a coutume d'appeler l'ironie du sort.
Toujours est-il qu'au moment où la réalisation d'Un Crime dans la Tête commence à être sérieusement envisagée, il règne comme un doux parfum de complot au dessus de Washington. En effet, depuis 1960 et le fiasco de la Baie des Cochons – opération militaire visant à déstabiliser le gouvernement castriste de Cuba - fiasco que la toute puissante CIA ne pardonnera jamais à JFK, les frères Kennedy, John et Robert, n'ont qu'une seule idée en tête : en finir avec Fidel Castro. On recensera ainsi, de 1960 à 1963, entre 8 et 25 tentatives d'éliminations du leader communiste organisées, avec l'approbation de la Maison Blanche, par la CIA, les plus délirantes allant du cigare explosif à l'injection de désherbant sur la fameuse barbe du chef militaire cubain. Entre outre, l'Amérique n'en a pas encore tout à fait fini à cette époque avec le traumatisme causé dans les mentalités par la chasse aux sorcières du sénateur MacCarthy, laquelle, dans les années 50, pouvait s'abattre sur n'importe quel citoyen américain accusé, à tort ou raison, de sympathies communistes. Privé de son emploi, inscrit sur la fameuse liste noire du bureau des activités anti-américaines, celui-ci devenait dès lors une sorte de paria, un exclu forcé de vivre en marge de la société.
C'est donc dans ce climat de délire paranoïaque anti-rouge que le libéral John Frankenheimer se voit proposer la réalisation d'Un Crime dans la Tête, film sur lequel il va avoir, pour la première fois de sa carrière, un contrôle total. Ce projet, sa future star, le crooner américain Frank Sinatra , y tient particulièrement. Au point même de demander à son ami John F. Kennedy d'intervenir en sa faveur auprès d'Arthur Krim , patron de la United Artists, pour accélérer la mise en route du film. " Je pense que cette histoire pourrait faire un bon thriller " aurait alors dit JFK à Arthur Krim.
John Frankenheimer voit, lui, dans l'adaptation que va en faire le scénariste George Axelrod un savant cocktail d'humour noir, de suspense psychologique et de film d'espionnage, avec pour toile de fond une guerre qu'il connaît bien pour y avoir servi à l'époque où il était cameraman dans l'Air Force : la guerre de Corée, ainsi qu'une critique à peine masquée du MacCarthysme, à travers le personnage du sénateur anti-communiste fantoche Iselin, audacieuse caricature du véritable Joseph MacCarthy.
Sur le tournage, les relations entre John Frankenheimer et Frank Sinatra furent, aux dires du cinéaste, excellentes. Le chanteur acteur n'aimait guère faire plusieurs prises de suite. Il le fit donc savoir à son réalisateur : " Je suis un homme de scène. Je suis meilleur la première fois. Ceci dit, je ferai autant de prises que tu voudras ". John Frankenheimer opta alors pour de longues répétitions avec Frank Sinatra , afin que l'équipe technique puisse en parallèle s'organiser autour de l'acteur. De cette façon, lorsque le tournage d'une scène démarrait réellement, tout le monde, acteurs et techniciens, étaient parfaitement au point et le cinéaste n'avait généralement pas de seconde prise à faire.
Le résultat, devenu en quelque sorte le prototype du thriller psychologique tel qu'on le connaît aujourd'hui (et tel qu'il revint en force au début des années 90), figure donc parmi les plus éclatantes réussites de son auteur. L'inventivité de son style grand-angulaire, trouvant là pour la première fois un support apte à son épanouissement, y éclate pleinement dans un déferlement de cadres experts développant la profondeur de champs et l'échelle des plans (vue de deux personnages : l'un en gros plan et l'autre en plan rapproché ou moyen). De façon toute aussi ingénieuse, le réalisateur en rajoute dans la paranoïa ambiante en jouant également avec le médium de la télévision via l'intégration, dans sa mise en scène, des points de vue de la caméra à celles des moniteurs de télévision au cours des séquences de shows politiques (le cinéaste exploitera à nouveau cette idée dans les scènes de discours politique de son film suivant Sept Jours en Mai ).
Paradoxalement, Un Crime dans la Tête apparaît pourtant dans son contenu comme beaucoup moins contestataire politiquement que bon nombre de films ultérieurs du cinéaste, même si tout aussi chargé de sens. Ses outrances voulues, agrémentées de savoureux petits détails (l'assassinat du jeune soldat par Raymond Shaw, avec le plan des giclures de sang sur l'affiche de Staline... : séquence entièrement imaginée par le réalisateur) ainsi que son côté grotesque mais néanmoins effrayant, en faisant plus le témoignage halluciné d'une époque où l'assassinat d'un leader politique, par cigare interposé, était sérieusement envisagé dans les plus hautes sphères de l'état (et au sein d'un gouvernement pour lequel John Frankenheimer affichait alors de réelles sympathies) qu'une véritable charge contre le pouvoir politique en place (comme ce sera le cas dans les années 80 avec Paiement Cash ou Dead Bang ). Certes il y a là évidemment une critique du communisme. Mais le film s'attaquant également, et avec autant de violence satirique, à l'hystérie anti-communiste des années 50, il demeure difficile au final de tirer de véritables conclusions quant aux prises de positions des auteurs du film. Tout juste peut-on dire que le film renvoie violemment dos à dos deux doctrines antagonistes : le communisme et l'extrême droite.
Un Crime dans la Tête marque enfin la troisième et dernière collaboration entre John Frankenheimer et le compositeur David Amram . Dans la lignée de certains des travaux de Jerry Goldsmith et Leonard Rosenman de la même époque, sa partition mélange curieusement jazz, classique, et, à travers son utilisation minimaliste du clavecin, baroque, avec même certains passages versant dans l'atonal lors des séquences de rêve et de tensions psychologiques.
Le film sort en salles le 10 novembre 1962. L'accueil que lui réserve la critique n'est guère enthousiaste. On reconnaît certes au cinéaste une certaine maestria côté mise en scène, et l'actrice Angela Lansbury (qui, pour l'anecdote, n'avait seulement que trois ans de plus que Laurence Harvey, son fils dans le film) est tout de même nominée à l'Oscar du meilleur second rôle féminin pour son effrayante performance de mère manipulatrice. Mais le film quitte l'affiche très rapidement. Certains parleront ensuite d'une querelle entre Frank Sinatra et Arthur Krim comme étant à l'origine de ce retrait prématuré des salles obscures.
Bref, la carrière d'Un Crime dans la Tête aurait dû se conclure là, sur le banal constat d'échec financier d'une œuvre un peu trop en marge de la production américaine courante. Pourtant, le 22 novembre 1963, un évènement de taille va changer la donne et remettre le film sur le devant de la scène. En effet, alors qu'Un Crime dans la Tête circule encore dans quelques salles d'Amérique du Nord, le Président Kennedy est assassiné à Dallas. Le parallèle troublant entre la fiction de John Frankenheimer et la réalité va très rapidement transformer le film en œuvre culte, d'autant plus culte qu'en dehors de quelques rares diffusions à la télévision celle-ci va presque disparaître totalement de la circulation pendant près d'un quart de siècle. John Frankenheimer va en outre se retrouver au centre d'une véritable controverse : " La question sous-jacente à laquelle je devais répondre était : Est-ce que vous vous sentez responsable de la mort du Président ? Bien sûr que non. Tout cela n'avait rien à voir avec mon film ". D'autres pensèrent néanmoins différemment, à l'image de Frank Sinatra , proche de JFK et initiateur du film, qui lui fut réellement anéanti par cette polémique.
Le film va donc sommeiller dans les tiroirs de ses producteurs pendant 25 ans, se bâtissant dans l'intervalle une solide réputation de testament cinématographique majeur de l'époque de la Guerre Froide. Et puis, en 1988, sous l'impulsion de Frank Sinatra , Un Crime dans la Tête va connaître une sorte de seconde vie, ressortant triomphalement dans les salles sous les éloges tardifs d'une critique opportuniste. " Les félicitations arrivent généralement lorsque vous êtes mort ou trop vieux pour travailler encore " lâchera à cette occasion un John Frankenheimer plutôt amer.
John Frankenheimer avec Angela Lansbury
Au regard de tout cela, Un Crime dans la Tête demeure donc non seulement l'une des œuvres majeures de son auteur, mais également un film clef du cinéma américain, cumulant les fonctions d'analyse cinglante des angoisses de toute une époque et de vision prophétique d'une décennie américaine à venir placée sous le signe de l'assassinat politique, celui de JFK évidemment, mais également ceux de son frère Robert, de Martin Luther King ou bien encore de Malcolm X. Quant au mot de la fin, il pourrait revenir à l'écrivain Robert Condon , qui, accusé tout comme John Frankenheimer d'avoir sa part de responsabilité dans l'assassinat de JFK, répondit ceci à son interlocuteur : " Au même titre que tous les Américains, j'ai contribué à modeler le comportement de l'assassin (de JFK) ; tout comme ce futur assassin, et tous les Américains avec lui, ont contribué à me pousser à écrire la nouvelle (The Manchurian Candidate) ".
Ce qu'ils en ont dit :
Tingling political paranoia thriller. Harrowing presentation of Richard Condon story. (Leonard Maltin's movie and video guide)
Les images de John Frankenheimer atteignent ici une intensité surréalisante dans l'insolite, dans l'humour noir aussi … En fait, on retrouve toutes les qualités du réalisateur, transposées ici dans un registre sardonique, et qui survivent fort bien à l'extravagance du propos. [Une] étrange et brillante fantasmagorie politique. On croit rêver, même si l'on sait que la réalité parfois dépasse la fiction.
(50 ans de cinéma américain)
Il y avait matière à un palpitant thriller politique mais, après un départ cauchemardesque, qui, curieusement, évoque la célèbre série télévisée Le Prisonnier, le film bascule dans le grotesque et un psychologisme familial délirant (…) Ici les séquelles de la guerre froide semblent avoir traumatisé les auteurs de ce film et lavé leur cerveau au point de les faire sombrer dans un ridicule tellement grandiloquent que The Manchurian Candidate a tous les défauts requis pour devenir un grand film culte.
(Première n°141 – Décembre 1988)
Edition DVD - Zone 2
Éditeur : MGM
Format image : 1.85:1, Cinémascope
Format son : Français (Dolby Digital 2.0 Mono), Anglais (Dolby Digital 2.0 Mono), Italien (Dolby Digital 2.0 Mono), Espagnol (Dolby Digital 2.0 Mono).
Sous-titres : Anglais, Français, Italien, Espagnol, Danois, Hollandais, Finlandais, Norvégien, Polonais, Portugais, Suédois.
Bonus : Bande-annonce
NB : The Manchurian Candidate sera traité plus en profondeur dans la section Films Etudiés prochainement.
- SEVEN DAYS IN MAY
Sept Jours en Mai, 1964
Avec Burt Lancaster (James Mattoon Scott) ; Kirk Douglas (Colonel Martin "Jiggs" Casey) ; Fredric March (Président Jordan Lyman) ; Ava Gardner (Eleanor Holbrook) ; Edmond O'Brien (Sénateur Raymond Clark) ; Martin Balsam (Paul Girard) ; Andrew Duggan ; Hugh Marlowe; Whit Bissell; Helen Kleeb; George MacReady; Richard Anderson; Bart Burns; John Houseman (non-crédité); Rodolfo Hoyos, Jr. (non-crédité); Malcolm Atterbury (non-crédité); Victor Buono (non-crédité); William Challee (non-crédité); Thom Conroy (non-crédité); Walter Coy (non-crédité); Joseph Crehan (non-crédité); Mimi Dillard (non-créditée); Joel Fluellen (non-crédité); Kevin Gregor (non-crédité); Tom Harris (non-crédité); Douglas Henderson (non-crédité); Stuart Holmes (non-crédité); Clegg Hoyt (non-crédité); Colette Jackson (non-créditée); John Larkin (non-crédité); Michael Masters (non-crédité); Tyler McVey (non-crédité); Charles Meredith (non-crédité); Jack Mullaney (non-crédité); Dorsey Grayson (non-crédité); Leonard Nimoy (non-crédité); Joyce Nizzari (non-créditée); Hildy Parks (non-créditée); Bill Raisch (non-crédité); Irvin Richardson (non-crédité); Joe Walls (non-crédité); Charles Watts (non-crédité); Stewart Dillard (non-crédité); Fredd Wayne (non-crédité); Henry Whitney (non-crédité); Ferris Webster (non-crédité); Mike West (non-crédité).
Scénario : Rod Serling - Photographie : Ellsworth Fredricks - Montage : Ferris Webster - Musique : Jerry Goldsmith. Durée : 118 mn. Distribué par : Warner Bros.
Le général américain James Mattoon Scott, hostile à un traité de désarmement nucléaire avec la Russie, projette de renverser le gouvernement des Etats-Unis. Son bras droit, le colonel Casey, pressentant le danger, décide d'avertir le Président.
" La politique ne m'attire pas et les partis m'ennuient. Ce qui m'intéresse, c'est de montrer comment la société essaie de briser les individus ." ( John Frankenheimer )
Second thriller politique pour John Frankenheimer après Un Crime dans la Tête , Sept Jours en Mai fut, dit-on, un projet soutenu par le Président Kennedy lui-même auprès de la United Artists, estimant qu'une telle œuvre aiderait à faire prendre conscience aux Américains des "dangers de l'extrême droite". Il autorisa d'ailleurs l'équipe du film à investir la Maison Blanche, au cours de l'été 1963, afin de photographier les lieux pour, ultérieurement, les restituer fidèlement en studio. Il faut dire qu'un an seulement après la crise des missiles de Cuba, cette histoire de coup d'état mené par des généraux hostiles à un programme de désarmement nucléaire des Etats-Unis semblait tomber à point nommé pour venir soutenir la politique de réchauffement entamée à cette époque par JFK. Un soutient dont il ne profitera pas puisque le film sortira le 19 février 1964, soit trois mois après son assassinat.
De son côté, après les différents artistiques qui l'avait opposé à Burt Lancaster quelques années auparavant, John Frankenheimer dû affronter cette fois le caractère fantasque d'Ava Gardner sur le plateau. Dans son livre de mémoire "Le Fils du Chiffonnier" , Kirk Douglas relate en effet qu'un jour, après plusieurs verres, la légendaire diva hollywoodienne accusa le cinéaste d'entretenir avec lui une liaison homosexuelle. Percevant, à l'écoute de ces propos, un certain étonnement chez John Frankenheimer, Kirk Douglas se contenta de rassurer son réalisateur en ces termes : " Ecoute, je connais Ava depuis des années, elle doit être juste un peu pompette".
Le plan large en contre plongée : la Frankenheimer's touch
Reste qu'à l'occasion de ce film, John Frankenheimer va réunir l'une des plus belles distributions de sa carrière. Avec, au coeur de celle-ci, une troisième fructueuse collaboration entre le cinéaste et Burt Lancaster , la star hollywoodienne endossant cette fois l'uniforme d'un général "faucon" fomentant le renversement d'un gouvernement qu'il juge par trop timoré. " Il y a à l'époque beaucoup d'Américains qui partageaient la philosophie du Général Scott. Je n'étais pas de cela. Mais nous avons essayé de le présenter comme un personnage tout à fait sain d'esprit, bien que dangereux" dira ultérieurement John Frankenheimer de ce militaire aux obsessions anti-rouges et rêves de pouvoir annonçant la folie des grandeurs dans laquelle sombreront par la suite les Von Waldheim du Train et autre Dr Moreau .
En coulisses, Sept Jours en Mai aurait également, toujours selon Kirk Douglas , véritablement marqué le début de l'amitié entre John Frankenheimer et son interprète du Prisonnier d'Alcatraz . S'étant à nouveau quittés en mauvais termes à la fin du tournage de ce dernier film, les hommes n'étaient en effet pas appelés à retravailler ensemble et ce n'est que sous la pression de Kirk Douglas , co-producteur de ce Sept jours en Mai , que le cinéaste accepta de réemployer l'acteur. Kirk Douglas raconte en outre qu'une fois son ami Burt officiellement impliqué dans le projet, il poussa la courtoisie jusqu'à lui proposer de choisir entre les rôles de Scott et Casey celui des deux qu'il préférait interpréter.
Les 51 jours du tournage se déroulèrent aux dires de John Frankenheimer sans incident notable. Une seule séquence aurait en définitive posé problème au cinéaste, et encore au seul niveau de l'écriture : celle du rendez-vous de Casey chez Eleonor Holbrook. S'inspirant d'une rumeur persistante ayant courue quelques années auparavant sur une tentative d'élimination du candidat Truman par son rival Eisenhower via l'utilisation de lettres amoureuses envoyées par le premier à une ancienne maîtresse, cette scène sera au final réécrite par un vieil ami du réalisateur, le scénariste Ned Young ( Jailhouse Rock , The Defiant Ones ).
La télévision, omniprésente dans les arcanes de la politique américaine
L'ensemble n'en porte toutefois pas moins fermement la patte du légendaire auteur Rod Serling , une vieille connaissance du réalisateur, de l'époque de Playhouse 90 , que la série La Quatrième Dimension rendra célèbre au début des années 60. Le scénario, adaptation d'une nouvelle de Fletcher Knebel et Charles W. Bailey , est, dans un style beaucoup plus grave que celui d'Un Crime dans la Tête , un nouveau petit bijoux d'audace, d'intelligence et d'acuité mis au service du réalisateur, lequel fit d'ailleurs remarquer quelque trente ans plus tard qu'il ne serait certainement plus possible de produire un tel film au sein du système hollywoodien.
Dans l'ombre de ce récit, plane une fois encore le spectre du MacCarthysme : Casey, découvrant l'imminence de la trahison de Scott, dont il partage pourtant les idées, doit-il dénoncer son supérieur ? John Frankenheimer insiste tout autant sur ce douloureux cas de conscience que sur le discours anti-nucléaire que développe en filigrane une intrigue brûlante d'actualité, les Etats-Unis vivant alors la peur constante d'une attaque soviétique. L'analyse politique proposée par le film s'avère d'autant plus pertinente qu'elle pointe du doigt des pratiques peu scrupuleuses, aujourd'hui largement rentrées dans les moeurs, et, à travers son plaidoyer pour le désarmement nucléaire, anticipe avec une certaine clairvoyance l'évolution des mentalités et, dans une moindre mesure, celle des décisions internationales prises dans le domaine du nucléaire appliqué au secteur de la défense. Enfin, on retrouve en toile de fond l'une des angoisses récurrentes du cinéma de John Frankenheimer : la peur de l'extrémisme, ici celle de l'extrême droite, incarnée par le Général James Matton Scott.
Quant à la forme, elle témoigne d'une richesse créative exemplaire. A l'instar d'Un Crime dans la Tête , la caméra de John Frankenheimer joue brillamment avec la profondeur de champs dans de nombreuses séquences. Exemple type de ce style grand angulaire propre au cinéaste : la scène où Kirk Douglas quitte le bureau ovale après avoir fait part de ses craintes au Président Lyman concernant les projets de Scott. Dans le même cadre, on aperçoit en gros plan les hommes du président s'interrogeant sur la véracité des propos de Casey tandis que celui-ci, en arrière-plan, attend l'ascenseur tout en jetant de brefs regards vers les deux hommes, sachant pertinemment que ceux-ci s'entretiennent de lui sans toutefois pouvoir les entendre. Il en résulte une tension, un climat de paranoïa, qui plane tout au long de cette scène, et que John Frankenheimer développe de façon similaire d'un bout à l'autre de son film.
Le général James Mattoon Scott : un nouveau visage de l'extrême droite dans l'œuvre de John Frankenheimer
Autres aspects novateurs pour l'époque, sinon extrêmement efficaces, de la réalisation : sa mise en abîme de l'action - source d'une réflexion implicite sur la manipulation par l'image - via plusieurs séquences suivant une action se déroulant à l'intérieur même d'un poste de télévision (le discours politique du général Scott, la déclaration finale du Président Lyman), ainsi que son recours dans plusieurs séquences à la caméra portée à l'épaule – procédé aujourd'hui galvaudé mais pour l'époque plutôt inhabituel – qui en rajoute un peu plus dans le malaise tout en visant à faire naître cette sensation d'hyper réalisme cher à son auteur. Avec, dans ce registre, une séquence mémorable : celle d'ouverture du film, une manifestation virant à l'émeute face à la Maison Blanche (filmée par des caméramans en rollerskates !!).
Des cadres complexes distillant savamment un sourd climat de paranoïa
Marquant la première collaboration entre John Frankenheimer et le producteur Edward Lewis , collaboration qui s'étalera sur huit films jusqu'à The Iceman Cometh en 1973, Sept jours en Mai est en outre l'occasion pour John Frankenheimer de retrouver celui qui avait collaboré à ses côtés dans les années 50 à quelques soixante épisodes des séries Climax ! et Playhouse 90 : le compositeur Jerry Goldsmith . Des retrouvailles pas entièrement spontanées néanmoins puisque le compositeur n'intervint en fait sur le film qu'après le désistement de son confrère David Amram , auteur des partitions du Temps du Châtiment et d' Un Crime dans la Tête . A noter enfin que Sept Jours en Mai a fait l'objet d'un remake, en 1994, tourné pour le câble et interprété par Forest Whitaker , Jason Robards et Sam Waterston sous la direction de Jonathan Darby .
Ce qu'ils en ont dit :
Absorbing, believable story of military scheme to overthrow the government. Fine cast (…) intelligent suspense.
(Leonard Maltin's movie and video guide)
Mise en scène dépouillée et tendue. (50 ans de cinéma américain)
A SUIVRE...
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