Frankenheimer : 4e (1964 - 1966)
Quatrième épisode de notre grand feuilleton consacré à John Frankenheimer, avec, là encore, rien que du très bon, qu'il s'agisse du Train, superproduction guerrière pas comme les autres ou de L'Opération Diabolique, thriller fantastique saupoudré de commentaire social.
- THE TRAIN
Le Train, 1964
Avec Burt Lancaster (Labiche) ; Paul Scofield (Von Waldheim) ; Jeanne Moreau (Christine) ; Michel Simon (Papa Boule) ; Suzanne Flon (Mlle Villard) ; Wolfgang Preiss (Herren) ; Albert Remy ; Charles Millot ; Richard Munch ; Jacques Marin ; Paul Bonifas ; Jean Bouchaud ; Donal O'Brien ; Jean-Pierre Zola ; Art Brauss ; Jean-Claude Berco ; Howard Vernon ; Louis Falavigna ; Richard Bailey ; Christian Fuin ; Helmo Kindermann ; Roger Lumont ; Gérard Buhr ; Christian Remy ; Bernard Fresson (non-crédité).
Scénario : Franklin Coen, Frank Davis - Photographie : Jean Tournier, Walter Wottitz - Montage : David Bretherton - Musique : Maurice Jarre. Durée : 133 mn. Distribué par : United Artists.
Paris, Août 1944. Les troupes alliées approchent inexorablement de la capitale. Le colonel Von Waldheim, officier de la Wehrmacht, décide d'organiser un convoi ferroviaire afin de faire partir vers l'Allemagne l'inestimable collection de tableaux rassemblée au musée du Jeu de Paume. La résistance française va alors tout mettre en œuvre pour empêcher ce train chargé d'une partie du patrimoine français de franchir le Rhin.
Le Train est, du propre aveu de John Frankenheimer , le film qui "a changé le cours de [son] existence", celui qui va lui ouvrir les portes de son futur pays d'adoption, la France, et qui sera indirectement à l'origine de projets tels que Grand Prix , French Connection 2 ou bien encore Ronin . Et pourtant, assez bizarrement, cette première grosse production internationale du cinéaste, considérée à juste titre comme l'une de ses œuvres majeures, est davantage le fruit d'un concours de circonstances que celui d'un choix longuement mûri de la part de son auteur.
En effet, courant 1963, le cinéaste reçoit un appel en provenance d'Europe de Burt Lancaster . Le producteur Jules Bricken et lui viennent de remercier le réalisateur Arthur Penn avec lequel ils tournaient Le Train , un drame de la résistance s'inscrivant plus ou moins dans la vague des grosses productions guerrières américaines lancée en 1962 par le succès du Le Jour le plus Long . Et, comme il l'avait déjà fait deux ans auparavant sur Le Prisonnier d'Alcatraz , l'acteur pense à John Frankenheimer pour assurer la reprise du projet. Celui-ci récupère le script, le lit et le juge épouvantable. Il sera par conséquent réécrit avant que le cinéaste ne s'envole pour Paris, se lançant ainsi dans son premier tournage hors des Etats-Unis.
Une authentique destruction d'un site ferroviaire à l'abandon …
Un tournage compliqué et onéreux qui s'étalera sur plusieurs mois, de l'hiver 1963 au printemps de l'année suivante. Fidèle à son souci de réalisme extrême, le cinéaste n'utilisera que de véritables locomotives tout au long du film, orchestrant notamment dix à douze caméras à l'appuie, une mémorable séquence d'attaque aérienne au dessus d'un dépôt de train (et détruisant par la même occasion un site que le gouvernement français avait prévu de raser), ainsi qu'un véritable déraillement ferroviaire - sans doute la séquence la plus impressionnante du film, et la plus chère, le cinéaste y ayant involontairement sacrifié plusieurs caméras au passage. Enfin, en parallèle, John Frankenheimer trouvera le temps de se lier d'amitié avec Jean-Pierre Melville , une amitié dont on retrouvera 34 ans plus tard des échos formels dans son Ronin .
La première qualité du Train , la plus évidente en tous les cas, reste sans doute son soucis constant d'authenticité : authenticité du cadre : le film, en limitant au maximum les scènes de studio au profit d'extérieurs parisiens et provinciaux, s'éloigne en effet de l'habituelle imagerie d'Epinal propre aux films hollywoodiens tournés en France. Mais également authenticité de la trame. Celle-ci, basée sur le roman plus ou moins autobiographique de Rose Valland (interprétée par Suzanne Flon dans le film), Le Front du Rail , dépeint effectivement un bon nombre de faits historiques avérés, de l'occupant allemand ayant transformé pendant la guerre le musée du Jeu de Paume à Paris comme lieu de stockage de tous les tableaux de maître de la capitale (dont de nombreux confisqués à des familles juives françaises) aux efforts, finalement récompensés, de la résistance française pour stopper le précieux convoi ferroviaire en partance pour l'Allemagne. Seule falsification de l'Histoire : au lieu de faire revenir au point de départ leur train, au terme d'une grande boucle ferroviaire effectuée dans l'Est de la France, ainsi que le relate le film, la résistance française, après avoir noyée l'occupant sous un déluge de paperasse afin de retarder le plus possible le départ du convoi, se contentera en fait de faire tourner celui-ci autour de Paris dans l'attente de l'arrivée des Alliés. Sur cette liberté prise avec la réalité, le cinéaste s'explique dans l'ouvrage que lui a consacré Charles Champlin , John Frankenheimer : A conversation with Charles Champlin : " Aucun des décors naturels (autre que celui de la gare de Rive Reine) ne fonctionnait. (Nous) avons compris qu'il nous fallait rester ici. Nous avons donc révisé l'Histoire et prétendu que la résistance avait changé le nom des stations afin que le train fasse un cercle et revienne finalement à sa gare de départ ".
Souci du détail qui sonne juste, longues séquences en simili temps réel, utilisation minimaliste de la musique, le tout filmé dans un noir et blanc tranchant : John Frankenheimer semble presque reprendre à son compte les techniques du néo-réalisme italien des années 50. Toutefois, l'intérêt du film ne s'arrête pas à la seule virtuosité de ses remarquables plans-séquences. Au–delà des prouesses purement techniques de la réalisation, comme de l'intérêt historique de l'intrigue ou de l'aspect spectaculaire de bon nombre de ses séquences, Le Train demeure passionnant parce qu'il s'inscrit véritablement au cœur d'une des thématiques centrales de l'oeuvre de John Frankenheimer , celle de l'individu se soulevant seul contre une armée (ici au sens propre comme figuré). Comment, en effet, ne pas voir dans le personnage de Labiche, résistant sommé d'arrêter, à tout prix, un train chargé de tableaux de maître, une nouvelle variation du thème de l'homme pris au piège d'une mécanique socio-politique qui le dépasse et l'écrase inexorablement, mécanique représentée ici par la guerre en général et le régime nazi en particulier.
… un véritable déraillement (au prix de quelques caméras) …
A travers les personnages de Von Waldheim, officier allemand amateur d'art dont l'arrogance et l'obstination nous renvoient directement au personnage du Général Scott de Sept Jours en Mai , dans une version encore plus effrayante, et Labiche, résistant pragmatique, visiblement inculte dans le domaine de l'art et, pourtant, prêt à mourir pour ce qui ne représente rien à ses yeux, John Frankenheimer nous décrit deux malheureux qui, prisonniers pour l'un d'une obsession proche de la folie, pour l'autre d'une mission dont il ne peut se soustraire, semblent finalement se rejoindre dans les efforts dérisoires qu'ils déploient pour atteindre leurs buts respectifs.
Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'on ne saura finalement rien de ce Labiche, comme de Von Waldheim. Aucun background chez eux, seul point de repère : cette volonté inébranlable qui semble les animer, guidée pour l'un par le patriotisme, pour l'autre par ses idéaux de grandeur. Et nul besoin de grand discours d'ailleurs : ces deux figures symbole de l'état de guerre n'ont quasiment pas d'existence propre et leur gesticulation incessante témoigne magistralement de leur incapacité à s'évader d'un monde étouffant de devoirs et de désirs.
et une véritable collision : autant de témoignages du souci permanent d'authenticité de John Frankenheimer sur Le Train
Dans les rôles principaux, Burt Lancaster , le résistant, et Paul Scofield , l'officier allemand, signent deux prestations magistrales. Le premier, trouvant sans doute là l'un des rôles les plus physiques de sa carrière, assura lui-même l'intégralité de ses nombreuses cascades. Et, comble de l'ironie, c'est hors tournage, pendant une banale partie de golf, qu'il va se blesser au genou, obligeant alors John Frankenheimer à réorganiser son planning de tournage en fonction de l'état de récupération de l'acteur et à injecter dans l'histoire un nouveau rebondissement : cette balle de tir allemand que reçoit Labiche lorsqu'il abandonne le train juste avant la collision en gare de Rive-Reine.
Van Waldheim et Labiche : la folie douce pour l'un, l'enfer du devoir pour l'autre
L'un des aspects les plus surprenants du Train demeure certainement son audacieuse construction, en forme "d'entonnoir", qui réduit progressivement un sujet à grand spectacle, avec sa large galerie de personnages secondaires, à une intrigue minimaliste étonnement dépouillée, description clinique de l'affrontement à mort entre deux hommes. Les quinze dernières minutes du film, magistral anti-climax exempt de toute concession, comptent d'ailleurs parmi ce que John Frankenheimer a filmé de plus fort, de plus brut, dans toute son oeuvre. Une réussite à laquelle il convient également d'associer Burt Lancaster . En effet, le script d'origine prévoyait une classique confrontation armée entre les personnages de Labiche et Von Waldheim. Mais, l'heure venue de filmer celle-ci, John Frankenheimer décida qu'il fallait trouver une issue à cette histoire plus axée sur la réflexion et le suspense que sur l'action, quelque chose de "plus en accord avec le personnage de Von Waldheim et la personnalité de son interprète, Paul Scofield". C'est alors que Burt Lancaster lui suggéra de faire commettre à Von Waldheim une sorte de "suicide verbal". " Pourquoi on ne ferait pas parler (Scofield) jusqu'à ce qu'il en meurt ? ". " C'est-à-dire ? " lui rétorqua le cinéaste. "Et bien pourquoi on ne lui donnerait pas un long monologue dans lequel ce qu'il dirait reviendrait en fait à réclamer de la part de Labiche une exécution sommaire ". L'idée fut retenue et déboucha sur le résultat pré-cité.
Cette ultime intervention de Von Waldheim a en outre le mérite de brillamment synthétiser la réflexion centrale du film, sur l'art, la vie, et la valeur qu'on leur attribue : " La beauté appartient à l'homme qui sait l'apprécier … là, à cet instant, vous ne pourriez pas me dire pourquoi vous avez fait ce que vous avez fait …" lance le Colonel Von Waldheim à Labiche dans une ultime tentative de justification des actes barbares qu'il a commis tout au long du film. La réponse de Labiche, immédiate, radicale, laisse sagement cette réflexion en suspens, John Frankenheimer se gardant bien, comme à son habitude, d'interférer dans les débats qu'il aime à soulever. Et, finalement, ne se dégage des derniers plans du film qu'une froide lucidité, une sourde inquiétude caractéristique des meilleurs travaux du cinéaste.
L'art ou la vie ?
Témoignage d'une démarche exigeante et exemplaire au sein d'un genre – la superproduction guerrière – bien souvent englué dans les conventions du cinéma hollywoodien et généralement peu propice aux expérimentations visuelles et autres réflexions de fond, Le Train sera néanmoins principalement perçu à sa sortie en Amérique, au début du printemps 1965, comme un simple film d'action à gros budget. Celui-ci n'en offrira pas moins à John Frankenheimer son second succès consécutif au box-office, avec plus de 6,8 millions de dollars de recettes sur le sol américain, et un total de 15 millions de dollars au terme de son exploitation mondiale. Nominé aux Oscars 1965 dans la catégorie meilleur scénario, Le Train placera en outre brusquement son réalisateur en tête des spécialistes du film d'action à grande échelle, marquant malheureusement le début d'un terrible malentendu entre celui-ci et la majeure partie de la critique.
Un final d'une étonnante sobriété
Ce qu'ils en ont dit :
Gripping WW2 actioner (…) High powered excitement all the way.
( Leonard Maltin's movie and video guide )
Edition DVD - Zone 2
Éditeur : MGM
Format image : 1.85:1, Cinémascope / 1.33:1, Plein écran
Format son : Français (Dolby Digital 2.0 Mono), Anglais (Dolby Digital 2.0 Mono), Allemand (Dolby Digital 2.0 Mono).
Sous-titres : Anglais, Français, Allemand, Danois, Hollandais, Norvégien, Grec, Portugais, Suédois.
Bonus : Bande-annonce originale
- SECONDS
L'Opération Diabolique, 1966
Avec Rock Hudson (Antiochus 'Tony' Wilson) ; Salome Jens (Nora Marcus) ; John Randolph (Arthur Hamilton) ; Will Geer (Old Man) ; Jeff Corey (Mr. Ruby) ; Richard Anderson (Dr. Innes) ; Murray Hamilton (Charlie) ; Karl Swenson (Dr. Morris); Khigh Dhiegh; Frances Reid; Wesley Addy; John Lawrence; Elisabeth Fraser; Dodie Heath; Robert Brubaker; Dorothy Morris; Barbara Werle; Frank Campanella; Edgar Stehli; Aaron Magidow; De De Young; Françoise Ruggieri; Thom Conroy; Nedrick Young; Kirk Duncan; William Wintersole.
Scénario : Lewis John Carlino - Photographie : James Wong Howe - Photographie additionnelle : John M. Stephens - Montage : David Newhouse, Ferris Webster - Musique : Jerry Goldsmith. Durée : 106 mn. Distribué par : Paramount.
Arthur Hamilton, riche banquier vieillissant, mène une vie paisible mais vide de sens. Charlie, un ancien ami, lui téléphone et le met en contact avec une organisation secrète dont l'activité consiste à changer l'identité d'hommes haut placés.
Souvent rattaché à Un Crime dans la Tête et Sept Jours en Mai dans la filmographie de John Frankenheimer , L'Opération Diabolique partage avec eux ce climat oppressant et poisseux de sourde paranoïa, climat que John Frankenheimer s'applique d'ailleurs à retranscrire presque physiquement à l'écran à travers, dans chacun de ces trois films, des plans appuyés sur ses personnages transpirant à grosses gouttes : John Randolph ici, Edmond O'Brien dans Sept Jours en Mai , Frank Sinatra dans Un Crime dans la Tête . Et, incontestablement, il s'agit là encore de l'une des œuvres majeures du cinéaste, ainsi que, dixit John Frankenheimer lui-même, " le seul film que j'ai fait qui soit passé du statut d'échec à celui de classique sans jamais avoir eu le moindre succès ".
Première clef de la réussite de ce film d'allure pourtant plutôt mineure dans l'œuvre du cinéaste : l'extrême qualité de son script, signé Lewis John Carlino (futur scénariste du magistral Le Flingueur de Michael Winner avec Charles Bronson ). En effet, rarement le cinéaste aura bénéficié d'un sujet proposant au spectateur autant de niveaux de lecture. En surface, L'Opération Diabolique peut se voir comme un conte fantastique contemporain, sorte d'épisode étiré de la série de Rod Serling La Quatrième Dimension . Même incursion progressive et implacable du fantastique dans la réalité, envisagée comme une distorsion du réel, précipitant son pantin de personnage principal au bout d'un cauchemar sans retour. Soit une intrigue fantastique jouant plus sur l'atmosphère et le suspense que sur l'accumulation de rebondissements.
Voilà pour les apparences. Pour le sens, cette histoire de banquier aspirant à une vie d'artiste se présente tout d'abord comme une nouvelle réflexion sur le mythe du rêve américain (combinée à une savante variation sur le personnage de Faust), thématique neuve dans l'œuvre de John Frankenheimer mais qui, par le biais des évènements personnels que celui-ci va bientôt traverser, deviendra l'un des sujets récurrents de son œuvre. Et c'est déjà le doute - et un profond pessimisme - qui incontestablement l'emporte dans cette première approche. John Frankenheimer y fustige la recherche obsessionnelle de la réussite commerciale et de l'éternelle jeunesse (que, détail significatif, Arthur Hamilton/Tony Wilson part chercher du côté de Malibu, en Californie), jusqu'à un final qui, à en croire le cinéaste, ne laisse aucun doute quant au caractère illusoire de toute tentative visant à échapper à ce que l'on est, et, par extension, à son environnement.
Rock Hudson dans la peau de Tony Wilson
Imprégné de la même vision paranoïaque du monde qu'Un Crime dans la Tête et Sept Jours en Mai , L'Opération Diabolique rejoint également ces deux films dans la forte résonance politique de son contenu qui, à travers sa description de l'effrayante compagnie commerciale avec laquelle va pactiser Arthur Hamilton, s'attaque en fait à l'ensemble de la société capitaliste américaine (et plus largement occidentale). Ainsi les différents interlocuteurs que rencontre le personnage principal dans sa démarche de changement d'identité apparaissent-ils tous comme autant d'icônes représentatives des diverses formes d'aliénations créées par nos sociétés modernes dans le but de museler l'individu : du cadre supérieur agressif, amoral et vorace - symbole du phénomène de la consommation de masse - au grand patron paternaliste, sentimental et complaisant - représentatif du monde politique et patronal - en passant par le pasteur rationaliste, cynique et hypocrite – figure représentative de l'influence anesthésiante des religions occidentales dans nos sociétés, religions fondées en grande partie sur la notion de culpabilité.
Enfin, L'Opération Diabolique demeure sans doute, à posteriori, l'œuvre la plus autobiographique de son auteur. Non seulement certains détails de l'histoire – Arthur Hamilton avouant avoir rêvé d'une carrière de tennisman professionnel, tout comme John Frankenheimer dans sa jeunesse – le laisse clairement ressentir. Mais la trame générale du film elle-même, celle d'un individu se retrouvant au bout du compte tiraillé entre deux existences, l'une confortable mais sans enjeu et l'autre plus créative mais beaucoup plus frustrante, entretient de troublantes similitudes avec le parcours de John Frankenheimer dans ses relations avec Hollywood. Cinéaste à la recherche de succès mais également d'une véritable reconnaissance artistique, ce dernier imprégnera en effet une grande partie de son œuvre, de la fin des années 60 jusqu'à ses ultimes travaux, d'une inconsciente mais néanmoins indélébile sensation de frustration créative, comme, d'autre part, d'une recherche de plénitude artistique quasi-utopique, à l'image du rêve de seconde chance d'Arthur Hamilton.
Ne serait-ce qu'à travers ce seul contenu, L'Opération Diabolique tient donc déjà de l'oeuvre de première importance pour son auteur. Mais celle-ci se double d'une éclatante réussite formelle. Le film démarre sur un générique magistral, l'avant-dernier issu de la fructueuse collaboration entre John Frankenheimer et le maître du genre Saul Bass , nous plongeant au cœur du mal être de l'homme moderne. Puis le cinéaste va multiplier, dans un somptueux noir et blanc, les trouvailles visuelles et formelles propres à générer le malaise et la claustrophobie, grandement épaulé dans cette démarche par le légendaire directeur de la photographie James Wong Howe ( Le Grand Chantage ). A son sujet John Frankenheimer déclarera d'ailleurs : " Le choix de l'objectif et du cadrage n'a rien à voir avec le directeur de la photographie (dans mes films). Il vient de moi. La seule chose que je laisse à ses soins est l'éclairage. Ceci étant dit, L'Opération Diabolique fut la grande exception de ma carrière. James Wong Howe fit un travail fantastique sur ce film et reste le meilleur directeur de la photographie avec lequel j'ai eu l'occasion de travailler ". Déclaration à laquelle on ne peut que souscrire au regard de la cohésion totale qui s'opère dès les premières images entre les jeux de déformations expressionnistes et de lumières baroques de James Wong Howe (assisté ici de deux futurs grands de la photographie : John Alonzo et William A. Fraker ) et la réalisation angoissée de John Frankenheimer , fourmillant d'effets de style savamment réfléchis (succession de plans très courts, utilisation d'objectifs inhabituels, recours régulier au très gros plan, distorsion de l'image …).
Le film enchaîne ainsi les séquences visuellement saisissantes : celle d'ouverture, une filature au cœur de Grand Central, la gare New-Yorkaise, dans laquelle John Frankenheimer , attachant une caméra à la taille de l'acteur John Randolph , va expérimenter une technique de prise de vue proche de celles filmées aujourd'hui à la steadicam ( Martin Scorsese réemploiera à l'identique ce procédé dans une scène mémorable de son Mean Streets ), l'étouffante scène intimiste entre Arthur Hamilton et sa femme, et son écrasant plan de la chambre conjugale filmé en angle extra large par une caméra collée au plafond, l'inquiétante et quasi onirique traversée des abattoirs (symbole de la standardisation des corps) par Arthur Hamilton ou encore l'ultime et hystérique séquence finale, qu'Adrian Lyne décalquera avec un certain bonheur 24 ans plus tard dans son meilleur film, L'Echelle de Jacob . La liste des séquences mémorables est ainsi très longue (on pourrait également citer la scène de l'opération de chirurgie plastique ou encore celle, étonnement osée pour l'époque, de l'orgie hippie dans la cuve à vin – scène retenue intégralement dans la version distribuée en Europe et qui, selon John Frankenheimer , dans sa version américaine tronquée, s'avérait finalement plus obscène, car plus suggestive, que dans la version intégrale européenne) et témoigne, de la part du cinéaste, d'une impressionnante richesse créative en accord parfait avec le contenu de son film.
Rock Hudson et Salome Jens
Côté casting, John Frankenheimer souhaitait au départ un seul acteur pour jouer le rôle d'Arthur Hamilton/Tony Wilson. Son choix se porta tout de suite sur Laurence Olivier . Mais le studio refusa. A leurs yeux, l'acteur ne jouissait alors pas d'une notoriété suffisante pour assurer le succès du film. John Frankenheimer se retrouva donc avec Rock Hudson qui, ne voulant pas interpréter les deux "versions" du personnage central, contraint son réalisateur à employer l'ex-black-listé John Randolph afin d'interpréter le rôle d'Arthur Hamilton.
L'Opération Diabolique va en outre permettre à John Frankenheimer de retrouver le compositeur Jerry Goldsmith deux ans après Sept Jours en Mai . Avec, là encore, à la clef, une réussite exemplaire. Soit l'une des partitions les plus sombres et singulières du légendaire artiste, mélange insolite de Bach et de Bartok aux accents de marche funèbre.
Aussi comment expliquer le rejet à la fois critique et public du film à sa sortie. Le film souffre certes d'une seconde partie globalement plus faible que la première, passé les fascinantes 40 premières minutes consacrées au personnage d'Arthur Hamilton. " Je pense que le problème avec (Seconds) était que nous n'avions pas de second acte. En d'autres termes, nous n'avons pas su expliquer vraiment pourquoi (Tony Wilson) ne s'accommode pas de sa nouvelle existence " reconnut à ce sujet John Frankenheimer . Et il est vrai que malgré quelques séquences remarquables – Tony Wilson retournant chez sa femme ou bien évidemment la séquence finale – le film semble alors plus s'appuyer sur sa technique que sur la progression dramatique de son intrigue, comme en témoigne la scène de la party chez Tony Wilson (filmée dans la véritable villa de John Frankenheimer , sur Malibu Beach), scène où le brio frôle presque le tape à l'œil.
Toutefois, s'il faut véritablement trouver une raison à l'échec total du film, sans doute est-ce plus du côté de sa thématique générale – la quête d'identité de l'être humain, et ce sentiment diffus de parfois se sentir comme dans la peau d'un d'autre (thème qui reviendra régulièrement dans le cinéma américain trente ans plus tard, au travers de films comme Fight Club ou Vanilla Sky ) – que l'on doit aller la chercher. En proposant une réflexion devançant de quelques années les préoccupations de son public - en 1966, l'Amérique n'était alors pas encore totalement plongée dans le chaos identitaire provoqué par son intervention au Vietnam - L'Opération Diabolique prit un peu par surprise son audience et sans doute la déconcerta plus qu'elle ne l'intrigua. Toujours est-il qu'après les éloges récoltés sur Sept Jours en Mai et Le Train , ce fut la douche froide pour John Frankenheimer . Présenté à Cannes, le film y fut si mal accueilli que le cinéaste renonça à participer à la traditionnelle conférence de presse accompagnant la projection publique. Et, effrayée par la réception cannoise du film, la Paramount préféra, aux dires du réalisateur, bazarder la distribution du film, précipitant ainsi son échec commercial.
Reste donc qu'aujourd'hui L'Opération Diabolique est considéré comme l'une des œuvres majeures du cinéaste, aux côtés d' Un Crime dans la Tête , du Prisonnier d'Alcatraz et de Sept Jours en Mai . De même qu'elle aura sans doute offert à Rock Hudson , le roi de la comédie sentimentale guimauve des années 60, le rôle le plus ambitieux de toute sa carrière. Un rôle qui, à la lumière de la tragédie personnelle de l'acteur – star à la réputation de séducteur cachant son homosexualité au grand public, celui-ci sera l'une des premières personnalités d'Hollywood à décéder du SIDA au début des années 80 - dresse un troublant parallèle pour le spectateur entre les aspirations de vie nouvelle de son personnage dans le film et les propres angoisses intérieures de la star, obligée de mener une double existence tout au long de sa vie.
Ce qu'ils en ont dit :
Fascinating from start to finish, with good performance, striking camera work by James Wong Howe.
( Leonard Maltin's movie and video guide )
Macabre sci-fi thriller.
( Pauline Kael )
Toute la première partie [du film] est (…) passionnante, filmée avec un sens aigu de l'insolite du quotidien, et de la façon dont la caméra peut le saisir et le mettre en valeur
( 50 ans de cinéma américain )
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