Frankenheimer : 5e (1966 - 1967)
Avec cette cinquième partie du dossier John Frankenheimer se referme en quelque sorte le premier acte de l'oeuvre du cinéaste, celui du succès critique comme publique et de la reconnaissance hollywoodienne. Une ère qui, après le triomphe de Grand Prix, se clôt malheureusement pour le réalisateur dans la débandade - celle, artistique, de The Extraordinary Seaman - et la douleur personnelle, à travers l'assassinat son ami Robert Kennedy et la perte des idéaux politiques qu'il incarnait. Un constat d'échec que l'on retrouvera au cœur de toutes les œuvres à venir du cinéaste.
- GRAND PRIX ( 1966 )
Avec James Garner (Pete Aron); Eva Marie Saint (Louise Frederickson); Yves Montand (Jean-Pierre Sarti); Toshirô Mifune (Izo Yamura); Brian Bedford (Scott Stoddard); Jessica Walter (Patricia Stoddard); Antonio Sabato (Nino Barlini); Françoise Hardy (Lisa); Adolfo Celi (Agostini Manetta); Claude Dauphin (Hugo Simon); Enzo Fiermonte; Geneviève Page; Jack Watson; Donal O'Brien; Jean Michaud; Albert Rémy; Rachel Kempson; Ralph Michael; Alan Fordney; Anthony Marsh; Tommy Franklin; Phil Hill; Graham Hill; Bernard Cahier; Masaaki Asukai (non crédité) Lorenzo Bandini (non crédité) Raymond Baxter (non crédité); Salvatore Billa (non crédité); Bob Bondurant (non crédité); Jack Brabham (non crédité); John Bryson (non crédité); Jim Clark (non crédité); Eugenio Dragoni (non crédité); Evans Evans (non créditée); Tiziano Feroldi (non crédité); Paul Frees (voix non créditée); Alain Gerard (non crédité); Richie Ginther (non crédité); Arthur Howard (non crédité); Gilberto Mazzi (non crédité) Bruce McLaren (non crédité) et les pilotes automobiles Chris Amon; Jean-Pierre Beltoise; Bob Bondurant; Joakim Bonnier; Jack Brabham; Ken Costello; Juan Manuel Fangio; Nino Farina; Paul Frère; Richie Ginther; Dan Gurney; Graham Hill; Phil Hill; Dennis Hulme; Tony Lanfranchi; Michael Parkes; Andre Pilette; Teddy Pilette; Peter Revson...
Scénario : Robert Alan Aurthur - Photographie : Lionel Lindon - Photographie additionnelle : John M. Stephens - Montage : Henry Berman, Stewart Linder, Frank Santillo, Fredric Steinkamp - Musique : Maurice Jarre. Durée :175 mn. Distribué par : Metro Goldwyn Mayer.
Les destins croisés de quatre pilotes automobiles au cours d'une saison de championat de Formule 1.
" Je choisis un sujet avant tout parce que j'aime l'histoire. J'ai une approche plus viscérale qu'intellectuelle. "
John Frankenheimer (1996)
Comme John Frankenheimer le dit lui-même, Grand Prix , son premier film en couleurs, est avant tout un projet personnel né de sa passion pour les voitures en général et le sport automobile en particulier. Et un projet coûteux qui va voir le cinéaste disposer, pour mettre en image ce mélodrame sportif situé dans le petit monde des pilotes de Formule 1, d'un budget record pour l'époque.
Il faut dire aussi, afin d'expliquer cette débauche de moyens mis à son service, que John Frankenheimer est alors au zénith de sa renommée critique et publique. En effet, lorsqu'il entame la production de ce Grand Prix , L'Opération Diabolique , son précédent film et premier fiasco commercial, n'est pas encore sorti en salles, et il vient d'aligner deux gros cartons au box-office ( Le Train et Sept Jours en Mai ), accompagnés d'un beau succès d'estime ( Le Prisonnier d'Alcatraz ) et d'une œuvre devenue presque instantanément culte ( Un Crime dans la Tête ).
John Frankenheimer a donc à cette époque les pleins pouvoirs à Hollywood. Et il va incontestablement se faire plaisir à l'occasion de ce Grand Prix , tournant notamment toutes les scènes de course automobiles, comme celle d'ouverture, sur le circuit de Monaco, pendant de véritables grands prix de la saison de Formule 1 1965. En outre, franchissant par là une nouvelle étape dans sa quête obsessionnelle d'hyper-réalisme, il va aller jusqu'à mélanger ses comédiens à de véritables coureurs automobiles (dont quelques légendes de ce sport telles Graham Hill ou Juan Manuel Fangio ), les faisant piloter leur propre engin sur les circuits de compétition peu avant le départ des véritables courses. Visant à toujours davantage d'impact, le cinéaste aura ensuite l'idée de disséminer des caméras à l'intérieur des cockpits de Formules 1 pendant ces mêmes courses (ce qui n'impressionne évidemment plus beaucoup aujourd'hui, mais relevait alors de la grande première). Enfin, l'ensemble sera filmé à l'aide de caméras 65 et 70 mm, afin d'offrir au spectateur les angles de prises de vue les plus larges possibles, avec à l'appui une photographie aérienne d'autant plus percutante que plus aucun hélicoptère n'est aujourd'hui autorisé à survoler d'aussi près une compétition de Formule 1.
Parmi les petites anecdotes de ce tournage épique, retenons peut-être celle relatée par l'acteur Toshiro Mifune dans l'ouvrage de Stuart Galbraith IV , The Emperor and the Wolf : la star japonaise ne tarda pas en effet à remarquer à quel point John Frankenheimer et Akira Kurosawa étaient proches dans leur professionnalisme. "(John) ne cessait de répéter : "Très bien … encore une prise ". Je me mis alors à le surnommer comme ça, et cela devint rapidement une blague récurrente sur le plateau."
John Frankenheimer sur le tournage de Grand Prix
Incontestablement, Grand Prix est une impressionnante réussite technique et esthétique. Démarrant magistralement sur un générique signé du maître du genre Saul Bass , ce neuvième film du cinéaste lui donne en effet l'occasion de se livrer, tout au long des nombreuses séquences de courses automobiles, à un véritable exercice de style narratif dont l'inventivité visuelle constante, portée notamment par un recours très inspiré à la technique du split-screen (procédé permettant de suivre deux actions différentes en simultané et qui connaîtra son heure de gloire dix ans plus tard via les films de Brian De Palma ), marque peut-être l'apogée des recherches formelles de son auteur.
Pourtant, l'ensemble demeure une vraie déception, peut-être même l'une des plus grosses déceptions artistiques de toute la carrière de son auteur. Son intrigue, tournant autour des déboires psychologico-amoureux d'une poignée de pilotes d'âge et d'origine différentes, tient en effet du pur roman photo sans commune mesure avec la force et le réalisme des scènes de compétitions automobiles. Comme dans tout bon film de John Frankenheimer , on y croise bien des individus fragiles tentant de se démarquer au sein d'un cadre rigoureusement délimité et imperceptiblement oppressant : ici celui de la compétition sportive, avec comme corollaire sa quête du toujours plus. Mais, malgré l'impressionnante maestria technique déployée à l'écran, tout cela demeure donc éminemment superficiel, et par conséquent terriblement frustrant.
Il n'empêche que le film, sorti le 21 décembre 1966 aux Etats-Unis, va rencontrer un beau succès au box-office, rentrant dans ses frais en moins d'une semaine d'exploitation et rapportant sur le seul sol américain près de 21 millions de dollars. Soit une réussite financière qui finira d'alimenter le malentendu entre Hollywood et le cinéaste, catalogué dès lors comme grand spécialiste du film d'action à gros budget. "Après (Grand Prix), tout ce que l'on m'offrait, c'était des films d'action, mais cela ne correspondait pas à ce que je voulais faire. Aussi ai-je pris les devants pour réaliser L'Homme de Kiev, Les Parachutistes arrivent, etc… ".
La critique fut, elle, plus divisée que le public, soulignant en général l'absence de véritables enjeux du scénario, voire même l'aspect "catalogue de techniques de mise en scène" de la réalisation. Ceci dit, aussi frustrant soit l'ensemble, il n'en reste pas moins, à ce jour, probablement le meilleur film jamais réalisé sur le monde des courses automobiles sur circuit. L'une des rares autres incursions cinématographiques dans le domaine - le 100% synthétique Driven de Renny Harlin avec Sylvester Stallone – tiendra d'ailleurs, trente-cinq ans plus tard, de la catastrophe intégrale. Signalons enfin que le film récolta tout de même trois Oscars techniques (dont un pour le monteur en chef Fredric Steinkamp ), par ailleurs amplement mérités.
Ce qu'ils en ont dit :
Big cast is saddled with rambling script (…) Use of split screen and spectacular sequences won't mean much on TV. Deservedly won Oscars for the editing and sound effects people.
( Leonard Maltin's movie and video guide )
- THE EXTRAORDINARY SEAMAN ( 1967 )
Avec David Niven (Lt Commander Finchhaven, R.N.); Faye Dunaway (Jennifer Winslow); Alan Alda (Lt J/G. Morton Krim); Mickey Rooney (Cook 3/C W.J. Oglethorpe); Jack Carter; Juano Hernandez; Manu Tupou; Barry Kelley; Leonard O. Smith; Richard Guizon; John Cochran; Jerry Fujikawa.
Scénario : Phillip Rock, Hal Dresner - Photographie : Lionel Lindon - Montage : Fredric Steinkamp - Musique : Maurice Jarre. Durée : 79 mn. Distribué par : Metro Goldwyn Mayer.
Août 1945 : dans le Pacifique Sud, des soldats américains égarés rencontrent un ex-officier de la marine britannique. Celui-ci se propose de les conduire jusqu'en Australie.
Difficile de s'enthousiasmer pour ce drôle d'Extraordinary Seaman , comédie militaire pour le moins bancale et sans grand lien avec le reste de l'œuvre de son auteur. Disons cependant, pour sa défense, que John Frankenheimer cumula les problèmes personnels et professionnels au cours de sa gestation, qui s'étala sur tout de même près de deux ans.
Tout d'abord, la vie privée du cinéaste connut de tragiques bouleversements à cette époque. Politiquement très proche du parti démocrate – la vision d'Un Crime dans la Tête et de Sept Jours en Mai suffirait largement à s'en convaincre si besoin était – le cinéaste était devenu un proche du frère de John F. Kennedy, le sénateur Robert Kennedy . Au point même qu'il assura, en parallèle à sa carrière, toute la campagne publicitaire télé de celui-ci lorsqu'il décida de se présenter au poste de gouverneur de l'état de Californie, en 1968.
Et c'est d'ailleurs chez John Frankenheimer que, le 5 juin 1968, jour du vote de ces fameuses élections primaires californiennes, le candidat pu savourer l'annonce de sa victoire. Par la suite, c'est également le cinéaste qui, un peu plus tard dans la soirée, conduisit Robert Kennedy à l'hôtel Ambassador de Los Angeles pour y célébrer une nomination qui lui garantissait le plus prometteur des avenirs politiques. "Je te veux sur le podium à mes côtés " aurait alors lancé Robert Kennedy à son ami. Lequel lui répondit : " Je sais, Bobby, mais je ne pense pas que cela soit très bon pour ton image, d'apparaître ainsi aux côtés d'un cinéaste hollywoodien ". John Frankenheimer préféra donc rester dans le hall de l'hôtel, se contentant d'apprécier le discours de Robert Kennedy à la télévision. C'est à ce moment qu'il croisa Sirhan Sirhan , le futur assassin du nouveau gouverneur. Finalement, quelques minutes plus tard, alors qu'il attendait le candidat victorieux devant l'Ambassador, le cinéaste appris son assassinat … et celui de l'homme qui se tenait à ses côtés sur le podium. De son propre aveu, sa carrière et lui en furent aussitôt profondément affectés.
Et, en effet, l'évolution de son œuvre va indiscutablement demeurer, au moins jusqu'au milieu des années 90 (époque marquant justement le grand retour des démocrates à la Maison-Blanche, via la victoire de Bill Clinton ), étroitement liée à cet évènement. S'étant fortement identifié à la frange libérale du parti démocrate américain tout au long des années 60, il se laissa alors s'effondrer en même temps que celle-ci. Et commença à boire. "Je me sentais brûlé de l'intérieur" avouera t'il plus tard. Puis il s'enfonça progressivement dans la dépression. Finalement, peu de temps après cette tragédie, accompagné de sa femme, l'actrice Evans Evans , il décida d'émigrer en Europe.
John Frankenheimer entouré d'Alan Alda et Mickey Rooney.
Aussi , dans un tel contexte, on comprend aisément que The Extraordinary Seaman ne bénéficia pas de la part de son auteur de toute l'attention nécessaire à sa réussite artistique. Qui plus est, finissant d'aggraver les choses, la MGM s'occupa seule de monter le film pour finalement le sortir en catimini au cours de l'année 1969, soit près de deux ans après sa réalisation. Et, comme l'on pouvait s'y attendre, tout cela se solda par un échec cuisant.
Qu'en est-il donc du film ? Et bien, sans être aussi dur que John Frankenheimer lui-même, qui le juge tout simplement épouvantable, il faut bien admettre qu'il n'y a pas grand-chose qui fonctionne ici. La guerre est un sujet que le cinéaste avait déjà abordé à travers certains de ses précédents travaux, soit partiellement ( Un Crime dans la tête , Sept Jours en Mai ), soit frontalement ( Le Train ). Mais avec toujours pour toile de fond ses répercutions sur l'individu, le montrant généralement pris au piège d'une mécanique qui le dépasse. Là, on peut certes considérer le personnage du Lt Krim comme l'un de ces héros typiques du cinéma de John Frankenheimer , fragile mais déterminé à se sortir coûte que coûte d'une situation pour le moins désespérée (et celle que nous sert le climax en est incontestablement une). Mais cette nouvelle odyssée n'aboutie à aucune véritable réflexion. De la même façon, les extraits d'images d'informations propagandistes qui ponctuent le récit, bien que plutôt drôles, demeurent dépourvus de toute signification vis-à-vis du récit. Et même si celles-ci, alliées à des dialogues parfois savoureux, apportent finalement à l'ensemble un ton iconoclaste agréable préfigurant un peu le M*A*S*H que réalisera Robert Altman trois ans plus tard (l'un des scénaristes de cet Extraordinary Seaman , Hal Dresner , travaillera d'ailleurs par la suite régulièrement sur la série télé M*A*S*H , retrouvant à cette occasion l'acteur Alan Alda ).
Reconnaissons toutefois, au bénéfice des auteurs, que l'intrigue a sans nul doute dû souffrir considérablement du charcutage opéré au montage par le studio. Tout ce qui touche à la relation entre Jennifer et le Lt Krim semble notamment être passé presque entièrement à la trappe, laissant apparaître d'énormes trous au sein de l'intrigue. Et cela sans parler du final, complètement bazardé, comme de la révélation faite sur le personnage du Commandant Finchhaven, révélation qui, sans faire de jeux de mots, tombe de ce fait totalement à l'eau.
Enfin, d'un point de vue strictement formel, la mise en scène de John Frankenheimer est loin de compter parmi ses plus belles réussites. L'ensemble est soigné, fidèle au style visuel extra large du cinéaste (au point même de souvent noyer les personnages dans le cadre, David Niven mis à part) mais l'inspiration ne semble pas vraiment là, à une ou deux scènes près jouant habilement sur la profondeur de champ (celle réunissant Jennifer, le Lt Krim et le commandant Finchhaven dans la salle de commande du bateau, à mi-film). Et même les quelques scènes d'action du film – les soldats américains pris sous les tirs de Jennifer, le navire de Finchhaven attaqué par un avion japonais – manquent de punch, c'est dire !
Enfin, pour l'anecdote, cette triste aventure marque la fin d'une collaboration de longue date pour le cinéaste, celle avec le directeur de la photo Lionel Lindon , qui signe d'ailleurs là son ultime travail pour le grand écran.
Ce qu'ils en ont dit :
Extraordinarily muddled (…) shows signs of tampering from original conception of film. Barely received theatrical release .
( Leonard Maltin's movie and video guide )
[A SUIVRE...]http://www.cinetudes.com/Frankenheimer-6e-Deuxieme-periode-1968-1979-_a92.html
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