CINETUDES
Samedi 11 Octobre 2008
1:02
Films Etudiés

GREMLINS de Joe Dante / 1984



GREMLINS de Joe Dante / 1984




Pour Noël, Billy Peltzer, un jeune adulte, se voit offrir un mogwaï. Une créature trouvée par son père à Chinatown. Cependant, trois règles sont nécessaires à "l’entretien" de Gizmo, le mogwaï : ne pas l’exposer à la lumière, ne pas le mettre au contact de l’eau, et ne pas lui donner à manger après minuit. Bien sûr, les règles seront transgressées. Au contact de l’eau, d’autres mogwaïs, plus agressifs, vont apparaître. Et ils finiront par être nourris après minuit, ce qui va les faire muter en Gremlins, petites créatures visqueuses et dentues, qui vont semer l’anarchie dans la ville de Kingston Falls un soir de Noël…






Gremlins , à la base, n’avait rien pour devenir le film-culte qu’il est aujourd’hui. Son réalisateur, Joe Dante , n’était alors considéré que comme un habile faiseur de séries B, un technicien issu de l’école Corman dont les deux premiers films, Piranhas et Hurlements , ne laissaient en rien penser que le bonhomme pourrait suivre la voie tracée par les deux plus prestigieux élèves de Corman : Francis Ford Coppola et Martin Scorsese . Piranhas (1978) n’était qu’un brillant succédané des Dents de la Mer , dont la carrière aurait pu être brisée si Steven Spielberg n’avait pas demandé aux avocats de la Universal d’abandonner leur poursuites judiciaire pour plagiat. Du reste, cet événement permettra à Spielberg de découvrir Dante , avec qui il sympathisera, et avec qui il entretiendra des relations professionnelles privilégiées, malgré leurs divergences d’opinions respectives.

GREMLINS de Joe Dante / 1984


Quoi qu’il en soit, Dante réalisera plus tard Hurlements (1981), toujours pour la New World, avant de quitter le giron de Corman et de rejoindre Spielberg et Landis sur La Quatrième Dimension le film (1983). Il réalisera là un épisode totalement braque, ainsi que la conclusion. Son épisode permit à Dante de prouver qu’outre une totale maîtrise de la réalisation, il était capable de faire autre chose que des films de monstres de séries B. En l’occurrence ici, il signe un véritable cartoon horrifique live, profondément irrévérencieux.


GREMLINS de Joe Dante / 1984
Cela dit, entre-temps, il fut aussi contacté, à son grand étonnement, pour un projet nommé Gremlins , toujours pour Steven Spielberg . Un projet à priori destiné à ne pas sortir Dante de la voie tracée par Piranha et Hurlements . Un film de monstres, un film d’horreur pur et dur. Le script, signé Chris Colombus (alors un jeune de 25 ans pas encore atteint par la maladie de la guimauve) faisait des Gremlins des espèces de piranhas sur pattes, sans une once d’humour. Gizmo y compris, qui devait également devenir un Gremlin (à l’origine, tout comme les autres mogwaïs, il mangeait après minuit et ne refusait pas le poulet de Billy), même si en combat perpétuel avec ses deux penchants. Ainsi, dans ce script original, le chien se faisait tuer, de même que Pete le gamin interprété par Corey Feldman (alors le gamin-acteur le plus en vogue) et que la mère de Billy, qui, lorsqu’elle montait dans la chambre de son fils découvrir les cocons éclos, se faisait décapitée, sa tête étant au passage balancée au bas de l’escalier. Bref, rien de très grand public là-dedans.

Un script plus cormanien qu’autre chose. Avec une simplicité de scénario certaine, simplicité que l’on retrouve d’ailleurs encore partiellement dans la version finale, notamment avec les trois règles. Trois règles absurdes, source des principales craintes de Dante lors de la sortie de son film. Car quand même, si le coup de la lumière peut passer, que dire de la règle au sujet de l’eau et de celle disant de ne pas nourrir les mogwaïs après minuit ? Le film se passant dans un environnement enneigé, et la neige étant de l’eau, ça coince… De même que d’une certaine façon, même à 23 heures, on est après minuit (idée qui sera reprise dans Gremlins 2 , lorsqu’un technicien du building, sceptique et hilare, demande ce qu’il se passe avec le décalage horaire)… Dante contournera ceci avec la nouvelle orientation de son script. Une nouvelle orientation à n’en pas douter également initiée par Spielberg lui-même. Tellement, en réalité, que beaucoup virent en Dante l’équivalent de ce que fut soi-disant Tobe Hooper pour Poltergeist : un pantin. Ce qui bien sûr est archi-faux, tant les éléments thématiques des œuvres qui suivront dans la carrière de Dante sont nombreuses. Mais tout de même, l’apport de Spielberg se fait ressentir. C’est lui qui prit la décision de ne pas transformer Gizmo en Gremlin. Une décision purement en faveur du grand-public, qui ne manquerait inévitablement pas d’être ému par cette mignonne boule de poil, comme il fut ému par E.T. , l’extra-terrestre amical, deux ans avant la sortie de Gremlins , en 1982. Et également une occasion de gérer le côté marketing, florissant au début des 80’s, avec les inévitables ventes de produits dérivés, comme les peluches, par exemples…

Bref Spielberg désirait faire de Gremlins une œuvre plus familiale. Surtout que le film était le premier à être produit sous la bannière de Amblin Entertainement, la boîte de production du polyvalent Spielberg . Et quoi de plus facile à vendre qu’un film familial marketé, répondant aux exigences d’un vaste public ? La réécriture du scénario, ainsi que le tournage même du film, subit ainsi la pression de Spielberg . Pourtant, c’est bel et bien Joe Dante qui en était le réalisateur, et Spielberg , même si il est attiré par le côté commercial de ses productions, n’est pas pour autant un dictateur. Il respecte la vision du réalisateur. Dante lui-même reconnaît d’ailleurs que malgré les pressions imposées par Spielberg , il a été plus agréable pour lui de travailler avec un producteur exécutif qui est lui-même réalisateur, et qui comprend les vélleitées artistiques qu’un metteur en scène porte à un film, plutôt qu’avec un cadre de studio bureaucrate et incompétent. Il n’empêche, plusieurs conflits eurent lieu, avec des vainqueurs différents. Ainsi, outre la décision de faire de Gizmo un gentil mogwaï, on doit à Spielberg d’en avoir fait un personnage à part entière. C’est également lui qui décida notamment que ce serait Gizmo qui ouvrirait les volets du magasin à la fin du film, mettant ainsi fin à Stripe, le chef des Gremlins, là où Dante aurait préféré laisser Billy agir (ce qui aboutit tout de même à une scène particulièrement gore, pour un film dit familial).


GREMLINS de Joe Dante / 1984


Du reste, Dante semble bien embêté avec son Gizmo. Car Dante est plus pro-Gremlins, il préfère les monstres anarchistes à la boule de poils mielleuse. La scène où les Gremlins jouent aux fléchettes avec Gizmo comme cible est ainsi à mettre à son crédit, ainsi qu’à celui de tout le staff du film, qui n’aimait pas franchement Gizmo, notamment pour les complexités techniques des scènes le mettant en scène. Celle des fléchettes est donc une revanche personnelle. Il serait assez vain d’énumérer tous les conflits ayant opposé Dante et Spielberg (je vous renvoie pour cela aux commentaires audios de l’édition collector Z1, très révélateurs, où Dante , ses acteurs et ses techniciens mettent gentiment en boîte Spielberg et certains des choix qu’il voulait imposer… Je ne résiste cependant pas à vous mentionner une réplique que Dante dit avoir tenu après que Spielberg l’ait contraint à réaliser une scène différemment de ce qu’il souhaitait : " Ok, merci Steven… Bon allez, on reprend… ").

GREMLINS de Joe Dante / 1984
Cela dit, il est impossible de faire l’impasse sur la scène du monologue de Phoebe Cates, véritable incarnation du conflit artistes-studios (derrière le combat de Gilliam pour Brazil , un an plus tard, le combat de Dante est peut-être le plus symbolique de tous). Phoebe Cates y explique pourquoi elle n’aime pas Noël : pendant son enfance, son père s’est brisé la nuque dans la cheminée en voulant faire le père Noël. Des propos qui ont attisé la colère des pontes de la Warner, qui firent pression sur Spielberg pour qu’il persuade Dante d’abandonner la scène, qui n’est clairement pas à sa place dans un film familial. Bien qu’également réticent à ce monologue, Spielberg soutint jusqu’au bout son réalisateur, car en tant qu’artiste il voyait bien que Dante tenait énormément à cette scène. Reconnaissons donc l’intégrité de Spielberg sur ce point, même si en contrepartie, Dante dût abandonner une large part consacrée à Gerald, le jeune arriviste de la banque où travaille Billy. Les scènes sacrifiées se trouvent également sur le DVD collector. L’une d’elles nous présente un Gérald totalement halluciné, qui s’est enfermé dans le coffre-fort de la banque pour échapper aux Gremlins, et qui se réjouit que ceux-ci aient tué le patron de la banque, ce qui lui permet de devenir le chef…

GREMLINS de Joe Dante / 1984


Cela dit, ne nions pas que Dante trouvait également son compte dans le changement de style du scénario, vers un genre plus "dark comedy". L’occasion rêvée pour lui de se diversifier des œuvres comme Piranhas ou Hurlements . Et l’occasion de faire de son film une œuvre à la fois grand-public, à la fois anarchiste, et à la fois remplie à craquer de références cinéphiliques. Bref un film personnel. Car Dante a été nourri aux double-projections ciné des 50’s (les matinees), il a été nourri aux bandes-dessinées et à la revue cinéma satirique Mad , et il est un cinéphile pur et dur. Depuis ses débuts, il parsème ses films d’éléments issus de sa culture, livrant ainsi sa propre conception du cinéma. Une conception qui était autrefois celle du grand-public, du moins celle de la jeunesse dont il faisait partie, et qui tendait dans les années 80 à disparaître au profit d’un consumérisme passif d’œuvres cinématographiques vierges de toute passion, conçues par des cadres plutôt que par des créateurs. Ainsi, dans Piranhas et dans Hurlements , la cinéphilie se manifeste par la présence soit de monstres qui doivent autant aux films des 50’s type Des Monstres attaquent la ville ( Them ! , 1954, Gordon Douglas ) qu’au Jaws de Spielberg , qui lui aussi n’est après tout qu’un descendant du cinéma des Jack Arnold ou des Nathan Juran des 50’s.

Avec Gremlins , Dante peut donner libre court à autre chose, comme il l’avait fait dans son sketch du film La Quatrième Dimension , où, hormis à la série dont il s’inspirait, il rendait hommage à son goût pour des fameux cartoonistes comme Tex Avery ou Chuck Jones . Dans Gremlins , il fait de même. Ou du moins il tenta, avant d’avoir à couper quelques scènes qui présentaient Billy comme un artiste en devenir. Il reste cependant assez d’éléments pour s’en rendre compte : ses dessins, ainsi que ses comics sur lesquels Gizmo donne naissance aux autres mogwaïs. Ce qui est symbolique, d’ailleurs, puisque les super-héros sont eux aussi des personnages normaux devenant des personnages "autres". N’oublions pas non plus de signaler le caméo de Chuck Jones en personne, qui dans le bar, au début du film, donne des conseils de dessin à Billy. Sans oublier l’aspect très cartoons des Gremlins, dont les actes, le chaos qu’il répendent, leur irrévérence et leurs mouvements exagérés incessants ne sont pas sans rappeler les dessins animés de Chuck Jones pour la Warner ou ceux de Tex Avery pour la MGM. Bref le côté cartoon du film est évident, et central.

GREMLINS de Joe Dante / 1984


Du reste de quoi sont inspirés les Gremlins ? A la base, comme le dit le personnage de Murray Futterman, les Gremlins sont apparus pendant la seconde guerre mondiale. Lorsqu’un appareil ne fonctionnait plus correctement, on disait qu’il y avait des Gremlins dedans. Une idée reprise plus tard par le célèbre et talentueux auteur de livres pour enfants Roald Dahl dans son livre The Gremlins (1943), écrit durant la guerre, alors qu’il était un officier de la Royal Air Force particulièrement indiscipliné. Puis le concept des Gremlins fut repris plus tard, toujours pendant la guerre, par la Warner et les cartoons avec Bugs Bunny . Bien sûr, à l’époque, les Gremlins n’avaient ni le même look ni le même comportement que ceux du film de Dante , mais les bases étaient là : c’étaient des grains de sable dans la machine de l’occident. Ceux sur qui on rejetait les fautes. Nous y reviendrons.

En attendant, le côté ultra-référenciel de Dante (qui peut d’ailleurs en agacer certains) ne se limite pas aux cartoons et met en scène des horizons cinématographiques divers, qu’il applique à différents niveaux du film. Ainsi, la situation temporelle et spatiale du film renvoit directement à La Vie est Belle ( It’s a Wonderful life , 1946) de Frank Capra , que la mère de Billy regarde, d’ailleurs, à un moment du film. Le Bedford Falls de Capra devient Kingston Falls chez Dante , mais la ville reste la même. Une ville paisible, une petite communauté de gens variés. Une ville sous la neige, à l’époque de Noël. Dominée par une banque et par un richissime entrepreneur immobilier. Ici Mr. Potter devient Mrs. Deagle, une veuve au style très "Margaret Thatcher", recluse dans sa demeure avec ses chats (à qui elle donne des noms de monnaie : Big Dollar, Kopek, Rouble…) pour unique compagnie. Ayant déjà fait fermé une usine d’agro-alimentaire (de pâtes, plus exactement), elle a conduit les chômeurs à hypothéquer leurs maisons, dont elle prévoit de prendre possession pour revendre le terrain à une entreprise de produits chimiques. Tout ceci se retrouve encore une fois dans les scènes coupées. Enfin bref, La Vie est Belle de Capra , une référence du film de Noël gentil mais pas niais, et encore moins creux, est une grande source d’inspiration de Gremlins .

GREMLINS de Joe Dante / 1984


GREMLINS de Joe Dante / 1984

Et puis bien sûr il y a la science-fiction des 50’s. Les Gremlins sont des monstres, déjà, semblables à ceux des 50’s. De par leur renaissance après une période d’incubation dans des cocons, on peut les rapprocher aux Body Snatchers du film du même nom de Don Siegel (1956). D’ailleurs Invasion of the Body Snatchers est effectivement l’un des films que Billy regarde dans sa chambre (on voit l’extrait où Kevin McCarthy , un acteur fétiche de Dante , hurle sa désormais célèbre ligne de dialogues : "They're here already! You're next! You're next, You're next... " . Pour en revenir aux Gremlins, comme les Body Snatchers, les entités de départ, normales, se transforment en monstres. Ici, pas de discours sur les effets du communisme, mais une autre origine cinéphilique possible de la métamorphose, après celle en référence aux super-héros que nous avons vu plus haut. Certains voient même dans cette métamorphose une interprétation plus "naturelle" que cinéphilique : un dédoublement plus terre-à-terre, la représentation métaphorique d’enfants s’affranchissant des règles que leur éducation leur impose… Tout cela est recevable, et Dante charge donc ces transformations de sens divers, cinéphiliques ou autres. A chacun de voir ce qui lui plait.

En plus de toutes ses influences, et comme d’habitude chez Dante , on trouvera nombre de clins d’œil plus ou moins évidents. Relevant même parfois de la private joke. Ainsi, les références au parrain Steven Spielberg sont multiples. Le bonhomme fait même une apparition, furtivement, lorsqu’au salon des inventeurs, alors que le père Peltzer téléphone, il traverse l’écran dans une étrange voiture arborant un drapeau américain. Une façon pour Dante de jouer sur le côté "bien-pensant" de son producteur exécutif. De même, plus tard dans le film, au magasin, Stripe (le chef des Gremlins) se dissimulera dans l’ombre, derrière une peluche de E.T., Gizmo étant souvent comparé au gentil E.T. Dante s’amuse ici à bousculer le côté propret des créatures de Spielberg en mettant dans leur ombre un Gremlin, leur parfaite nemesis. Cela dit, il n’est pas non plus totalement infidèle et ne crache pas dans la main que le fondateur d’Amblin lui a tendue. Déjà les piques qu’il lui adresse ne sont pas non plus des pamphlets anti-Spielberg, mais plus de l’ironie. Mordante certes, mais bon enfant. Un peu comme ce que sont les Gremlins à Gizmo, finalement. Un clin d’œil plus amical sera d’ailleurs visible au début du film, lorsque Billy se rend à la banque et qu’il passe devant le cinéma. On y voit sur la devanture le titre des films joués : A Boy's Life et Watch the Sky. Soit les titres prévus à l’origine respectivement pour E.T. et pour Rencontres du Troisième Type . OK on pourra toujours dire que plus tard dans le film le cinéma explose, mais enfin ce ne sont plus ces films qui y sont joués, mais le célèbre Blanche-Neige de Disney . Ce qui donnera d’ailleurs lieu à une scène devenue culte, celle où les Gremlins singent ce qu’ils voient à l’écran tout en faisant régner un chaos monstrueux dans la salle (un chaos qui semble être tout droit issu des expériences de Dante lors des après-midi ciné de son enfance, comme on pourra le constater dans sa quasi-autobiographie Matinee de 1993).

GREMLINS de Joe Dante / 1984

Enfin, en vrac, signalons des références à To Please a Lady (avec Clark Gable , 1950, Clarence Brown ), un film que Billy et Gizmo regardent à la télévision. A Orphée (1949, Jean Cocteau ), que Murray intercepte lorsqu’il essaie de régler l’image de sa télé. A Planète Interdite (1956, Fred M. Wilcox ), puisque Robby le robot est présent au salon des inventeurs (et d’ailleurs il apparaîtra souvent chez Dante ). Un salon où on retrouve aussi La Machine à Explorer le Temps (1960, George Pal ). Référence aussi à Psychose ( 1960, Alfred Hitchock ) que peut rappeler la réalisation de la scène où la mère poignarde un Gremlin. A Massacre à la Tronçonneuse (1974, Tobe Hooper ), quand Stripe attaque Billy dans le magazin. A Mickey, dont un Gremlin revêt les oreilles au cinéma. Et puis plus généralement aux films noirs (un des Gremlins de la scène du bar) et aux SFX de Ray Harryhausen (la technique d’animation de la scène où les Gremlins apparaissent pour la première fois en masse, dans la rue). Liste non exhaustive...

GREMLINS de Joe Dante / 1984


De telles références à outrance pourraient sembler être purement une lubie de Dante , qui souhaite au maximum rendre hommage à sa culture ciné. C’est vrai, mais dans Gremlins cela n’est pas tout. En effet, toutes ces images de films divers qui nous sont proposées influencent aussi bien Gizmo que les Gremlins (sans revenir sur la scène de Blanche-Neige, je mentionnerai simplement quand Gizmo conduit sa voiture, il imite la scène de To Please a Lady , où alors Stripe qui s’amuse à passer lui-même à la télé au magasin). Elles les influencent, et à ce titre Dante semble évoquer le pouvoir de l’image. Bon, bien sûr, nous ne sommes pas dans le Videodrome de Cronenberg , et ici le propos est plus doux. Mais il n’empêche qu’il est bien présent. Gizmo et les Gremlins apparaissent encore une fois comme des enfants, qui se prennent pour leurs héros cinématographiques. Dante lui-même évoque ce procédé dans le livre qui lui est consacré : Joe Dante et les Gremlins d’Hollywood (éditions des Cahiers du Cinéma) : " Dans les années cinquante, on encourageait les enfants à prendre l'habitude d'aller au cinéma. Ils se construisaient une expérience collective, ils avaient peur ensemble, ils en parlaient après, ils jouaient aux films chez eux... quel que soit le film. " C’est ici ce qu’il retranscrit. Dante se livre à une reflexion sur la cinéphilie et ses conséquences, découlant du pouvoir de l’image. Ce qui se passerait si d’aventure l’identification aux films et personnages se faisait totale. Deux possibilités nous sont offertes : l’héroïsme patriotique et l’anarchie. L’utopie et la dystopie. Gizmo ou Gremlins. Spielberg ou Dante. Dante réussit à présenter les deux côtés, illustrant aussi de gré ou de force celui de son producteur exécutif, opposé au sien. A chacun de choisir son camp, selon ses propres références culturelles, et selon sa propre vision des choses. Choses qui ne sont d’ailleurs pas uniquement cinématographiques, et touchent également à la société dans ses aspects les plus variés. Car après tout, le cinéma sert à retranscrire de façon plus ou moins dissimulée une réalité concrète, et toutes ces références auraient été vaines si le film ne s’était appuyé sur une base tangible.

GREMLINS de Joe Dante / 1984

GREMLINS de Joe Dante / 1984

Dante , nous le savons, est profondément irrévérencieux. Mais son irrévérence est bien plus étendue que ses attaques au système hollywoodien. Toute la société se voit donc parodiée, satirisée, et avec elle toutes ses conventions privilégiées telles que Noël et son cortège de stéréotypes que Dante désacralise avec ses créatures immorales. Le père Noël est attaqué par les Gremlins. Le sapin, au sein duquel un Gremlin se trouve, se met à attaquer une ménagère. Les cantiques sont massacrés par des Gremlins qui cherchent à humilier la vieille Mrs. Deagle. Les pains d’épice seront baffrés par un monstre. Une poupée se fera décapiter, au magazin…

Bref cette institution faussement bon-enfant qu’est Noël s’en prend plein les gencives. Et pas uniquement par les Gremlins : le monologue de Kate, et encore avant son dialogue sur le taux de suicides en période de fête, de même que la déprime de Murray (qui se saoûle au bar du coin), sont là pour rappeler que derrière la façade festive se cachent des misères. Mais les Gremlins détruisant cette façade avec une satire infinie, révèlent en même temps ce qui se cache derrière. Sans évidemment verser dans le domaine lacrymal, tant cette détresse est exagérée. Le monologue de Kate est ainsi tellement énorme, ce qu’elle raconte est tellement ridicule mais pourtant tellement cruel que le spectateur ne sait trop si il doit rire ou avoir pitié. Au même titre, Murray Futterman et son licenciement atteignent le même effet : lors d’une scène coupée, il se désole que cela soit " la fin de sa carrière dans les nouilles ", tandis que sa femme lui rétorque que " La vie ne se résume pas aux maccaronis ."… En dégommant les traditions de Noël, Dante en profite ici pour rire des gens. Et même du chien de la famille (rappelons qu’en règle général, le public aime les animaux), suspendu dans des guirlandes de Noël ! Ce qui ne se fait pas dans un film familial, voyons. D’où les problèmes autour de ces diverses scènes.


D’un point de vue plus général, toute la société est aussi tournée en ridicule. L’autorité, la police, sera également annihilée lorsque le shérif et son adjoint, au départ rigolards, tourneront les talons devant la pauvre Deagle qui vient de se faire balancer par la fenêtre. Ils finiront également tués par les Gremlins. Le peuple "d’en bas" (pour reprendre une expression malheureusement à la mode) en lui-même sera victime de la satire lors de l’hallucinante séquence du bar, où toutes les tendances populaires seront à leur tour tournées en ridicule, avec des monstres représentant "les pires aspects des êtres humains", selon Dante lui-même. De même que le peuple "d’en haut", avec les banquiers, plus Mrs. Deagle, qui périront tous avec grande ironie : une des scènes supprimées nous dévoile le corps du patron de la banque, qui insistait auprès de Billy sur la ponctualité au début du film, tué à coup d’horloge. Un meurtre en forme de revanche, un peu identique à celui du docteur ayant pratiqué une piqûre sur l’un des mogwaïs, lequel se vengera de la même façon, avec une seringue, une fois devenu Gremlin.


GREMLINS de Joe Dante / 1984


Le patriotisme sera également une des cibles du réalisateur, avec Murray et l’attachement à tout ce qui est américain, et qui pourtant ne vaut pas mieux que ce qu’il y a ailleurs, malgré ce que le personnage en dit avec une mauvaise fois certaine. Gizmo, également, qui dans la brève scène du commissariat s’habille du drapeau américain, alors que l’anarchie s’apprête à monter à son paroxysme en ville. Le modernisme en prendra aussi pour son grade, avec les Gremlins représentant quelque part une certaine tradition naturelle (leur origine est après tout à trouver chez un vieil antiquaire chinois) reprenant le dessus sur la technologie et les civilités sociales, qui seront utilisées à des fins parodiques. Mais les hommes peuvent aussi se mettre eux-mêmes ridicules, avec leur constante volonté de progrès. Il n’y a qu’à voir le père de Billy et ses inventions pourries, de même que l’absurde total entr'aperçu au salon des inventeurs… Cela dit, cette mise en boîte du modernisme sera bien plus développée dans Gremlins 2 , situé dans un building high-tech.




GREMLINS de Joe Dante / 1984
Pour conclure, et bien force est d’admettre que derrière toute la comédie de ce qui nous est présenté à l’écran, le rire trouve son fondement dans la nature humaine. Les Gremlins servent en effet à mettre en avant tous nos penchants futiles, mondains, modernes, et nos valeurs occidentales superficielles. Dante ne prétend pourtant en aucun cas être différent de nous, mais il nous contraint à réfléchir avec sur nous-même. D’un point de vue comique, Gremlins est donc un film en tout point maîtrisé, loin des lourdeurs vulgaires souvent servies à notre époque, et se permettant en outre d’être particulièrement acerbe voire carrément cruel. Rien n’y est respecté. Cette anarchie présente dans le film présente un caractère vivifiant, tout dans le sens où peu de réalisateurs l’ont appliqué avec tant d’énergie, mais également parce qu’elle est avant tout présentée pour nous faire réfléchir sur nous-même et nous force à réfléchir à nos valeurs modernes, qui évoluent à l’instar du cinéma vers une vie faite d’apparences, ce qui pourrait être louable si ces apparences n’étaient pas dans beaucoup de cas sans aucun sens utile, et même parfois franchement néfastes (" le monde change, tu dois devenir dur ", dit par exemple le salaud Gerald à Billy Peltzer). Le fait que l’on rie de nous-même prouve bien que notre de vie peut devenir ridicule, pour peu que l’on y réfléchisse posément. Mais à cette époque, en 1984, Dante a encore une vision optimiste et la fin de son film reflète ceci, avec un retour à la vie normale à la douce vie fantasmée de Kingston Falls, transposée à l’écran par le vieil antiquaire chinois qui retourne chez lui accompagné de Gizmo, tandis que la voix off du père nous met en évidence le propos du film, qui n’était rien d’autre qu’une fable familiale. Dans Gremlins 2 , Dante se fera plus radical, son film sera moins irréel, plus ancré dans le réel (contrairement à ce premier volet très influencé par la folie-douce de Capra ), et ses personnages qui n’auront pas compris le message du premier film en subiront les conséquences, avec cette fois-ci une anarchie encore plus accentuée aboutissant à un lâché total d’un réalisateur de plus en plus mordant, en roue libre…







GREMLINS de Joe Dante / 1984

Jeudi 23 Juin 2005
Loic Blavier (Walter Paisley)


« »

Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte



Nouveau commentaire :

Nom*
Adresse email* (non publiée)
Site web

Commentaire
Me notifier l'arrivée de nouveaux commentaires

Films Etudiés | Coups de Coeur | Theories