Il était une fois… SAMUEL FULLER
Histoires d’Amérique racontées par Samuel Fuller à Jean Narboni et Noël Simsolo
Préface de Martin Scorsese - Edition Cahiers du Cinéma, 1986
Il y a des livres de cinéma qui sont comme essentiels et de vrais repères pour ce genre littéraire. Si l'on devait faire une liste de dix ouvrages à retenir, celui-ci pourrait aisément y figurer tant il est une somme de références et une bible pour tout amateur de Samuel Fuller. Le cinéaste s’y raconte, jouant le jeu de l’entretien non pas via l’optique analytique mais par celle de la narration, transformant tout ce qui a trait à son itinéraire en autant de possibilités de récits.
D’où ce sous-titre choisi, "Histoires d’Amérique". Fuller se veut avant tout un conteur, aussi moderne et avant-gardiste que puisse paraître son cinéma. Lequel tient peut-être aussi sa force qu’il ne cherchait pas à l’être consciemment, tout passe chez cet homme par le désir profond de raconter et faire partager des histoires, qui peuvent naître de la moindre tranche de vie. Tout est matière à ce que quelque chose se crée. On pourrait voir Il était une fois… Samuel Fuller comme une gigantesque compilation d’anecdotes discursives, là se trouve le fond propre de cet homme et sa simplicité. Lui-même se définissant juste comme quelqu’un " qui a écrit et réalisé des films et qui va continuer à écrire et réaliser des films jusqu’à sa mort. S’il ne meurt pas tout de suite, il a plein d’histoires à raconter, dont il pense qu’elles sont neuves".
Jean Narboni et Noël Simsolo sont la plupart du temps dans ce projet pour canaliser et renvoyer par quelques rebonds le bouillonnant Fuller dans divers sujets. Le premier est un nom profondément attaché à l’Histoire des Cahiers du Cinéma dont il fut le rédacteur en chef de 1964 à 1972. C’est lui qui en 1977 créa le département édition de la revue et qui dirigea la collection Cahiers du Cinéma / Gallimard de 1979 à 1983. Simsolo est quant à lui une personnalité particulièrement originale dans le monde du 7ème art. Acteur, réalisateur du film Cauchemar en 1980 et auteur de plusieurs romans noirs, il consacre d’ailleurs un ouvrage entier à ce genre dans le domaine cinématographique. Ses entretiens avec Leone et son livre consacré à Clint Eastwood sont des classiques. Pendant trois mois en 1985, ces deux hommes ont rencontré Fuller par épisodes de trois heures d’entretiens. Le metteur en scène venait alors de sortir de son premier "français", Les Voleurs de la Nuit. Cette fin de carrière et de vie dans l’hexagone a été provoquée par le traitement honteux infligé en 1982 à son film White Dog par Paramount : par peur de la controverse il a tout bonnement été privé de sortie aux Etats-Unis. Dur pour celui auquel Martin Scorsese rend hommage en préface comme l’auteur de son premier choc cinématographique, avec I Shot Jesse James.
Journaliste et Soldat
Il y a eu plusieurs vies pour Samuel Fuller, et celles antérieures à son existence de cinéaste ont fortement imprégnée son œuvre à venir. Issu d’une famille du Massachusetts ayant déménagé à New York, il commença sa carrière dans le journalisme comme "copy boy" à 14 ans. Malgré son jeune âge il est vite promu à décrire les faits divers criminels, ce qui influencera sa vision absolument anti-manichéiste : voir sa plongée dans le Klux-Klux Klan qui annonce aussi sa vision souvent déterministe de l’humain et l’influence de son éducation ou de son environnement. Ses anecdotes nombreuses sont très riches et illustrent un "Quatrième Pouvoir" on ne peut plus fondamentalement enfoui dans la culture américaine. Il revient ainsi en particulier sur les grands manitous de la presse new-yorkaise, tels que Brisbane et Hearst, inspirateur du Charles Foster Kane d’Orson Welles. Samuel Fuller est donc un homme de l’écrit à cette période et il se lance dans la rédaction d’un roman. Avant la guerre il en laissera le manuscrit à sa mère, qui le fera publier.
Park Row (1952) et The Big red One (1980)
La scène de The Big Red One où Robert Carradine découvre une édition de son ouvrage dans les mains d’un autre troufion vient directement de l’expérience de Fuller dans cette division. La lecture de ces entretiens et toutes les anecdotes relatives à la seconde guerre mondiale seront bien décantées par la vision de ce film, tant il expose des faits qu’il a directement transposés à l’écran, que ce soit pour les divers débarquements ou dans la fameuse découverte des camps de concentration. Des passages qui sont ici étoffés et passionneront autant l’amateur de cinéma que d’Histoire, offrant un point de vue unique : celui d’un homme qui pour sa liberté et sa vision du combat a toujours préféré rester à ce grade militaire alors que sa stature d’avant-guerre lui offrait plusieurs échappatoires au sein de l’armée américaine. Fuller a traité à la fois du journalisme et de la guerre avec beaucoup de viscéralité dans sa filmographie : on retrouve cette expérience du monde de la presse dans Park Row et Shock Corridor d’une part. Enfin il a souvent aimé à se déclarer comme quelqu’un qui a vécu la guerre de l’intérieur par rapport à d’autres spécialistes du genre. Il est amusant de voir dans le livre ses propos sur John Wayne (qui voulait jouer dans The Big Red One) ou Les Bérets Verts :
"Un film banalement patriotique, le genre de film qui est fait pendant les hostilités. A mon avis une approche détestable, une insulte à l’humanité." (*1)
Quand on lui demande s’il est un héros, Fuller donne sa définition de cette notion dans ce qu’elle avait d’ordinaire sur un front (et par là de l’action et l'évidence remarquable qu'elle prend dans son cinéma) :
"D’abord, toutes les actions étaient accidentelles. Qu’est-ce que c’est un accident ? Untel a échoué. Un autre a réussi à ouvrir une brèche. L’action c’est : il se trouve que j’étais là. Ce n’est pas moi, c’est personne. Si le major avait tourné la tête de l’autre côté, il aurait donné l’ordre à un autre. C’est le hasard." (*2)
L’ouvrage est aussi le moyen de faire le point sur Fuller et la politique. Il aime à évoquer comment sont film The Steel Helmet fut à la fois dénoncé par les bords communistes et conservateurs. Il repousse une étiquette d’anarchiste de droite et préfère celle de libéral façon Jefferson. Concernant la chasse aux sorcières, il fait l’éloge du plaidoyer de Ford pour Mankiewickz à la guilde des réalisateurs, contre Cecil B. De Mille.
Un simple géant du cinéma
Shock Corridor (1963)
Le début de Fuller au cinéma fut difficile avec trois scénarios successivement refusés par les grands studios qui pourtant voulaient travailler avec lui. Il commencera en indépendant avec le producteur Robert L. Lippert et le formidable succès pour un film du genre de I shot Jesse James. Essentiellement chronologique, l’ouvrage va ensuite s’attacher à un chapitrage films par films très pratique si l’on cherche des anecdotes et des informations pour chacune des œuvres. Bien évidemment certaines sont un peu laissées de coté, comme le très bon White Dog et son dernier film Steet of No Retun réalisé en 1989 qui n’entre pas en ligne de compte. Mais Simsolo et Narboni offrent à l’auteur de se pencher avec approfondissement sur ses périodes avec David Zanuck (le moyen de revenir sur des controverses comme la version française de Pick-up on South Street) ou comme producteur indépendant, via les deux immenses séries B que furent Shock Corridor et Naked Kiss (titre du chapitre d’ailleurs : "produit, ecrit et réalisé par…"). A part peut-être Hell and High Water, Fuller défend ses choix et son cinéma, offrant surtout l’image d’une lutte conflictuelle entre imposer ses idées et faire des compromis au sein d’une véritable industrie. L’argent chez Fuller pervertit toujours le cinéma.
En plus d’un beau portfolio central, des sections sont consacrées aux projets avortés qui sont nombreux et tout à fait passionnants pour comprendre l’homme Fuller. Celui-ci revient également sur le film Shark avec Burt Reynolds, à la production houleuse et qu’il a proprement renié et abandonné. On se rend compte que le parcours a été aussi dense qu’erratique par moments, ce qui se traduit aussi par les virées à l’étranger ou les années passées mystérieusement à la télévision. Mais ce sont des moments de vie et aussi des histoires à raconter : c’est pour cela que Fuller parle avec autant d’intérêt de son travail d’acteur et de ses diverses rencontres, avec Wim Wenders ou Jean Luc Godard. Ceux qui ont vu les suppléments du coffret Wild Side de Shock Corridor et Naked Kiss, où Fuller raconte encore nombre de choses à Tim Robbins et laisse son grenier aux mains de Quentin Tarantino savent à quel point l’homme fut insatiable à conter sa vie jusqu’à la fin ! Les auteurs consacrent ainsi une section entière aux commentaires par Fuller de ses pairs cinéastes, sans presque que celui-ci arrive à déverser un seul venin, étant comme toujours en pure admiration devant le pouvoir de ce 7ème Art. Il y avait élan et évidence à le servir chez Samuel Fuller, recréant pour chacun de ses film la dimension épique et vive de la bataille.
A tous ceux qui découvrent ou redécouvrent cet auteur incontournable (revoir la modernité d’un western comme Forty Guns, devançant par ses figures Leone ou Godard), il faut lire à tout prix cet entretien fleuve sur une œuvre qui en soi est un miracle tant elle contient et synthétise sans un milligramme de graisse une véritable essence du cinéma.
Mercredi 14 Novembre 2007
Guillaume BRYON (Ishmael Chambers)
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