CINETUDES
Vendredi 16 Mai 2008
12:03

Jess Franco – Energies du fantasme

Stéphane du Mesnildot
Editions Rouge Profond, dans la collection "Raccords" dirigée par Guy Astic - 2004





Jess Franco – Energies du fantasme
Jesus Franco, alias Jess Franco, Jess Franck ou encore Clifford Brown, est un personnage incontournable et unique au sein du cinéma bis européen. La grande auberge espagnole que constitue sa carrière s'étale sur près de 50 ans et 180 films et convoque aussi bien des légendes du septième art du calibre d'Orson Welles, Christopher Lee ou Klaus Kinski que le jeune jedi Mark Hamill, l'acteur transsexuel culte Ajita Wilson ou même notre Brigitte Lahaie nationale. De l'espionnage de pacotille (Cartes sur table) au film pornographique (Lilian (la virgen pervertida)) en passant par le film d'aventures familial (Un Capitaine de 15 ans d'après Jules Verne) ou l'horreur de type mondo (Chasseurs d'hommes), Jesus Franco s'est essayé à bon nombre de genres cinématographiques.

Toutefois, sous l'opportunisme des choix et tournants professionnels successivement opérés par le cinéaste au fil des décennies et la ringardise teintée de sensationnalisme d'un paquet de titres de sa filmographie, oeuvre un authentique auteur à la démarche souvent d'une rare exigence. Sa réputation, Jesus Franco se l'est avant tout bâtie en pratiquant un cinéma fantastique à part, quasi expérimental et fortement saupoudré d'érotisme. Une drôle de combinaison qui aboutira au début des années 70 à une série de superbes poèmes morbides aux titres aussi alléchants que Vampyros Lesbos, Une vierge chez les morts vivants ou Les Avaleuses .

Longtemps infréquentable, Jesus Franco est devenu depuis une dizaine d'années un cinéaste respecté voire presque respectable. Un passage à la cinémathèque à la fin des années 90, une diffusion sur Canal + à la même époque de La Comtesse noire suivie de plusieurs cycles sur les chaînes câblées réhabilitant quelques uns de ses titres les plus obscures (les très beaux Les Cauchemars naissent la nuit et Des Frissons sur la peau notamment) et un nombre grandissant d'éditions DVD extrêmement soignées de ses travaux des années 60 et 70 ont offert une seconde jeunesse à l'œuvre foisonnante du cinéaste ibérique.

Jess Franco – Energies du fantasme
Stéphane du Mesnildot est lui auteur d'articles sur Brian De Palma, Lucio Fulci, David Lynch et Gus Van Sant. Rédacteur à L'Ecran Fantastique, il a également collaboré aux revues Simulacres et Cinémathèque , et a réalisé deux courts-métrages sur le thème du vampirisme, Carmilla et Lacrima. Ayant participé à la création d'Exploding , revue tournée vers le cinéma expérimental, Stéphane du Mesnildot ne pouvait logiquement rester insensible à l'œuvre de Jess Franco. En 2004, il signe Jess Franco, Energies du fantasme, un essai intégralement consacré à cette icône du cinéma bis européen.

L'ouvrage de Stephane du Mesnildot ne vise pas à l'exhaustivité et ceux qui espéraient un passage en revue complet de la filmographie du réalisateur espagnol peuvent tout de suite se faire une raison. Jess Franco, Energies du fantasme se concentre uniquement sur une petite dizaine de films du cinéaste pour la plupart regroupés sur la période 66–74. Une poignée de film perçus par Stephane du Mesnildot comme les plus révélateurs de la démarche artistique anticonformiste de Jess Franco.

Jess Franco, Energies du fantasme est divisé en 3 parties – et grilles d'analyse :
1 - Le champ du fantasme
2 - La scène du corps
3 - Un cinéma de la transe

Au sein de ces trois parties, trois films en particulier, Les Nuits de Dracula, Vampyros Lesbos et La Comtesse noire ont retenu l'attention de Stephane du Mesnildot. Trois films offrant trois visions personnelles du mythe du vampire popularisé par le Dracula de Bram Stoker (et dont Les Nuits de Dracula est peut-être à ce jour l'illustration la plus fidèle). Trois films enfin qui permettent à l'auteur de revenir sur cette conception hors normes du cinéma prônée par Jess Franco dans ses œuvres les plus abouties, une approche comparable dans la complexité et liberté totale de sa structure narrative à ce que peut être l'improvisation musicale dans le domaine du jazz.

La Comtesse Noire
La Comtesse Noire
Le jazz : un élément indissociable de l'œuvre de Jess Franco selon Stéphane du Mesnildot, lequel n'hésite d'ailleurs pas à considérer le cinéaste "comme un musicien derrière son instrument, jouant de toute la gamme optique de la caméra". Une réflexion passionnante sur le travail de cet artiste longtemps déconsidéré que l'auteur n'oublie pas de ponctuer, de façon plus prosaïque, de quelques anecdotes particulièrement révélatrices sur ses méthodes de travail. Ceux qui connaissent un peu le cinéma de Jess Franco ne seront ainsi pas surpris d'apprendre que celui-ci tient à être son propre opérateur sur ses films, ne trace aucune marque au sol pour ses acteurs afin de ne pas limiter leurs mouvements dans le champ et, dans le même ordre d'idée, a pour habitude de laisser improviser à l'écran en toute liberté sa compagne et actrice fétiche Lina Romay.

Cette étude qu'il est sans doute plus prudent de lire après avoir vu au minimum un ou deux des titres précités (débuter par Eugenie et La Comtesse noire peut par exemple constituer une bonne première approche du cinéma de Jess Franco) afin d'en apprécier pleinement la richesse laisse ensuite place à un aperçu biographique un peu court – 8 pages seulement – au regard de la monstrueuse carrière de Jess Franco mais là encore passionnant dans son décryptage lucide des grandes "orientations" successives prises par l'œuvre du plus célèbre des cinéastes bis espagnols entre la fin des années 50 et le début de ce millénaire.

Jess Franco, Energies du fantasme n'est sans doute pas l'ouvrage fun "ultime" pour fan hardcore de Jess Franco, objectif qu'il ne vise d'ailleurs pas. Mais il propose en contrepartie un éclairage instructif et approfondi sur certains des travaux les plus ambitieux du cinéaste – des films pas toujours faciles d'accès - offrant d'indispensables clefs pour le spectateur pas encore conquis à la cause franquiste ou désireux de toucher d'un peu plus près cette œuvre si particulière.

Jess Franco – Energies du fantasme






Dimanche 15 Janvier 2006
Emmanuel Verlet

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