CINETUDES
Jeudi 15 Mai 2008
5:39

Joe Dante et les Gremlins de Hollywood

Sous la direction de Bill Krohn, en collaboration avec Roger Garcia et Jonathan Rosenbaum
Éditions Cahiers du Cinéma / Festival international du film de Locarno, 1999
255 pages




Joe Dante et les Gremlins de Hollywood
En août 1999, Joe Dante est l'invité du 52ème Festival International du Film de Locarno et reçoit un Léopard d'Honneur pour l'ensemble de son oeuvre. En parallèle, une importante rétrospective retrace sa carrière et, à travers elle, rend hommage à ce qu'on appela la seconde génération Corman, soit tous ces cinéastes qui, après Scorsese ou Coppola, firent leurs armes chez New World à la fin des années 70, avant de poursuivre leur carrière à Hollywood avec des fortunes diverses (Paul Bartel, Jonathan Demme, James Cameron, Ron Howard, John Sayles, entre autres). C'est à cette occasion qu'est paru ce livre d'entretiens.

Bill Krohn est critique de cinéma et correspondant américain des Cahiers du Cinéma. Son ouvrage vient combler un double manque puisque, véritable catalogue de la rétrospective de Locarno, il propose une approche de l'oeuvre de Dante en même temps qu'il trace un portrait de cette seconde nouvelle vague cormanienne. Joe Dante et les Gremlins de Hollywood s'avère ainsi être le titre parfait puisque désignant implicitement le statut de Dante et de ses acolytes à Hollywood : joyeux anarchistes et authentiques auteurs subvertissant de l'intérieur un système avant tout commerçant. En d'autres termes, des Gremlins.

Aussi, plutôt que de spéculer vainement sur cette question, Krohn interroge directement l'ex-protégé de Roger Corman afin qu'il dise clairement pourquoi et comment il parvient à oeuvrer à la fois en marge et au sein du système hollywoodien. Il l'amène à commenter tous ses films chronologiquement, de son travail universitaire The Movie Orgy (1966-1975), qui attira l'attention de Corman, à son actualité la plus récente, Small Soldiers venant de sortir. Le processus de développement de chaque production (film, téléfilm, série télé) est abordé en détails et sans langue de bois. Dante évoque son enfance, la naissance de sa cinéphilie, son goût pour la SF fifties et son entrée dans le milieu. La partie concernant sa formation à toute épreuve chez New World est sans doute une des plus savoureuses. On sait à quel point Corman a le sens des affaires et du marketing, et qu'une de ses devises consiste à en faire le plus avec le moins. Débutant comme monteur de bandes annonces, la spécialité de Dante consistait par exemple en l'insertion de stock shots d'hélicoptères qui explosent, afin de promettre un film plus spectaculaire. Après le succès de ses premiers opus pour New World, le réalisateur sera repéré par Steven Spielberg et introduit dans le monde des majors. Avec son sketch pour Twilight Zone The Movie (1983) et Gremlins (1984), c'est le début de la célébrité et des cruelles désillusions. Dante revient ainsi sur les incroyables difficultés rencontrées lors des tournages de Explorers (1985), The 'Burbs (1989) ou Small Soldiers (1998), chacun de ces films donnant lieu à d'épuisantes batailles avec les exécutifs des studios pour aboutir à une oeuvre encore empreinte de la personnalité de son auteur.

Storyboard dessiné par Joe Dante pour The Howling,        plans 491 à 497
Storyboard dessiné par Joe Dante pour The Howling, plans 491 à 497

Ces anecdotes nous sont livrées au cours d'un véritable échange, passionné et passionnant, entre le critique et le cinéaste. Krohn fait souvent réagir son interlocuteur à un extrait de film qu'il lui fait visionner. Cet excellent travail vient de plus s'enrichir d'une remarquable iconographie, couleur et noir et blanc (photos d'exploitation et de tournage, storyboards, affiches de films). Comme le dit Krohn en introduction : " Joe Dante est le cinéaste le plus cultivé et le plus spirituel qui travaille actuellement à Hollywood. " Et en effet, la discussion s'avère fournie en références. D'hier à aujourd'hui, Dante parvient à définir le cinéma qu'il aime et qu'il espère incarner, sans distinction de classe ou de genre. " Je n'éprouve rien à la vision de films comme Armageddon. Je n'éprouve rien à l'égard des gens qui l'ont fait. Aucun amour de la fabrication d'un film ne se communique au public, et je veux croire que l'inverse est vrai de mes films, qu'une relative intelligence est à l'oeuvre et tente même, dans certains cas, de justifier l'utilisation du matériau. " Ainsi, Dante n'apparaît pas comme un réalisateur frustré de ses expériences difficiles, il se situe davantage en analyste du cinéma, aux opinions engagées, certes, mais en prolongement direct avec les thématiques cinéphiles de ses films. Car avant d'être cinéaste, il est spectateur. Il représente en quelque sorte un ambassadeur pour les cinéphiles que nous sommes. Nous avons la garantie que même dans ses travaux de commande les moins personnels, sa sincérité demeure. En ce sens, parce qu'il est incapable de faire preuve de cynisme, Joe Dante n'est-il pas l'un des derniers classiques d'Hollywood (avec Clint Eastwood, Tim Burton ou John Carpenter) ?

Joe Dante et les Gremlins de Hollywood
L'entretien est divisé en plusieurs segments comme autant d'étapes dans la carrière de Dante :

1. Le cinéphile au cerveau atomique (années 50-années 70)
2. De New World à The Howling (1976-1981)
3. De Twilight Zone à Innerspace (1982-1987)
4. De The 'Burbs à The Second Civil War (1989-1997)
5. Small Soldiers (1998)

Chacun de ces segments est précédé d'un texte qui présente et analyse la période à venir, procurant ainsi une continuité logique entre chaque partie du livre et offrant une multiplicité d'éclairages, sans jamais être rébarbatif. Roger Corman signe la préface, et rappelle l'incroyable niche de talents que son studio a abrités. Puis, Charles Tesson se propose de traiter du pouvoir de l'image dans l'œuvre de Dante, et principalement dans Gremlins. Si son analyse a le mérite d'être éclairante sur certains points, on pourrait cependant lui reprocher de tomber un peu dans la surinterprétation, dépassant sans doute de loin les intentions que pourrait assumer le cinéaste. Dave Kehr est chargé de tracer précisément le portrait de cette fameuse "génération 70" et de New World. Joseph McBride livre une analyse spécifique de la relation paradoxale qui unit Dante à Spielberg, tandis qu'en épilogue, Jonathan Rosenbaum revient sur le contexte de production et la réception de Small Soldiers, avec un luxe de détails tout à fait appréciable. Cet ensemble est suivi d'un conséquent Dictionnaire cormanien et dantesque, véritable mine d'informations qui consacre une notice à chacun des collaborateurs de Dante et à tous ceux qui ont croisé sa route chez New World, d'Allan Arkush à Vernon Zimmerman, de Dick Miller à Barbara Steele en passant par Jerry Goldsmith ou Charlie Haas. Enfin, preuve du caractère quasi-définitif de l'ouvrage, la lecture s'achève sur une chronologie et une filmographie commentée du cinéaste.

Au final, nous sommes là face à un livre que chaque fan de Joe Dante se doit d'avoir lu. Au-delà, les cinéphiles en général y trouveront leur compte, tant est passionnante cette plongée au coeur de la fabrication des films et de l'industrie du cinéma américain.

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En haut : Allan Arkush - Au centre : Joe Dante, Jonathan Kaplan, Teri Schwartz, Paul Bartel - En bas : Tina Hirsch, Jon Davison, Ben Haller et Michael Finnell (1986)
En haut : Allan Arkush - Au centre : Joe Dante, Jonathan Kaplan, Teri Schwartz, Paul Bartel - En bas : Tina Hirsch, Jon Davison, Ben Haller et Michael Finnell (1986)


Mardi 07 Juin 2005
Elias Fares (Max Shcreck) et Walter Paisley

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