CINETUDES
Vendredi 09 Mai 2008
17:34

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004



KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
La ligne éditoriale de Cinétudes est principalement guidée par la passion du cinéma, l'envie d'en discuter et de partager. Chaque rédacteur est amené à se poser la question : quel film vais-je pouvoir aborder ? Et la réponse peut se situer sur une branche d'un arbre thématique érigé par l'auteur lui-même, ou bien au grès des envies, confiant de l'inspiration du moment. Et parfois, la réponse se situe entre les deux, où le rédacteur, animé par sa passion, se rend compte que des thèmes similaires se sont entrechoqués selon un agencement plus ou moins inconscient. On s'en rend compte un peu tardivement, devant le fait accompli. La suite : est-ce que l'on saura jouer avec ? Quand j'ai choisi de m'attaquer à Kamikaze Girls de Tetsuya Nakashima, je pensais surtout vouloir retranscrire mon enthousiasme et le partager, comme sa visibilité fut assez timide pour ne pas dire transparente. Cette section est idéale pour cet exercice et il serait dommage de ne pas en profiter. En préparant un peu mon travail, en effectuant deux ou trois recherches sur le réalisateur, je fus frappé par des hasards qui choisirent de se mettre en place selon une thématique déjà rencontrée auparavant.

Kamikaze Girls conte l'histoire de deux filles que tout oppose et d'une amitié fulgurante durant un été. Deux électrons trop libres pour leur monde et un peu déconnectés de la réalité. Deux adolescentes en constants décalages et qui ne parviennent pas à trouver une place dans la société. Les deux faces d'une autre jeune femme introvertie et complexée: May. Le film partage également quelques considérations d'ordre formel ainsi qu'une similaire orientation professionnelle avec Katsuhiro Ishii, réalisateur de The Taste of Tea. Les deux hommes ont commencé à travailler dans la publicité, y trouvant un terrain fertile d'expérimentations diverses, ainsi que dans l'animation, Ishii ayant signé l'interlude animé du premier Kill Bill de Quentin Tarantino. Et l'on retrouve aussi bien dans The Taste of Tea que dans Kamikaze Girls une séquence animée. Le fil qui lie les films que j'ai pu traiter dans cette section est, certes, mince, mais l'ensemble offre un panorama intéressant. Ou comment s'articule un projet inconscient d'embrasser dans un premier temps des films entretenant un rapport plus ou moins direct.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
Shimotsuma Monogatari est un roman de Takemoto Novala, auteur excentrique qui a signé deux grands succès : Shimotsuma Monogatari et Mishin, deux romans ayant pour personnage principal une lolita. Tetsuya Nakashima rencontre l'œuvre et l'auteur via son producteur. L'homme marque le réalisateur : "J'ai trouvé que Takemoto-san était quelqu'un d'extraordinaire. C'est un homme mais il se maquille légèrement, porte des jupes et des talons hauts. Quand j'ai vu ça, je me suis dit que ce qu'il faisait ne devait pas être complètement anodin et ni complètement nul". Tetsuya Nakashima se prend alors d'affection pour l'histoire et les personnages. Des thèmes qui le touchent directement, pour une conception narrative et dramatique qu'il affectionne particulièrement : "Comme dans la vie, il y a de la tristesse, de la joie mais également des situations complètement ridicules et cocasses. J'aime les films où l'on peut rire franchement mais qui ne sont pas seulement drôle, où l'histoire est émouvante. Le roman montre très bien les sentiments que les gens peuvent éprouver les uns pour les autres. C'est ce panel de sentiments qui m'a séduit". Des intonations que l'on retrouve très bien traitées dans le film, avec cette particularité de proposer un spectre d'émotions très large.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004

Musique Punk-Rock, caméra survoltée. L'introduction donne le ton d'un film en roue libre, à l'image de son héroïne lancée sur son scooter. Kamikaze Girls dégage une énergie parfois éreintante mais sympathique, dans son portrait de deux adolescentes qui tentent de ne pas trouver une place dans la société en misant sur une apparence décalée et excentrique. Rebelle et leader d'une gang de filles à scooter (Ichiko) ou lolita rococo (Momoko). Derrière l'apparente forme décalée de la narration, laissant une très large place à un comique excessif et burlesque, teinté d'influences issues du manga, se devine un discours poignant sur la dérive solitaire de deux filles, qui cultivent cette attitude comme une carapace pour se protéger du monde extérieur.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
Conte moraliste, fable innocente, le film cache un ton mélancolique et dépressif sur une jeunesse cherchant des palliatifs superficiels pour vivre pleinement. Convaincues que leur attitude les préservera des malheurs qu'elles ont connus étant plus jeunes, elles se sont construites un bonheur éphémère et factice. Momoko possède un discours étonnement mâture et grave, teinté d'un pessimisme renversant sur l'existence. A l'inverse d'une May (héroïne du film éponyme), qui prend les coups de la vie sans en tirer de leçons et qui continuera de souffrir, Momoko décide de se replier dans une perception imaginaire. Son propre regard voit les autres comme autant de formes indistinctes. En revanche, Ichiko perçoit son entourage comme une perpétuelle intrusion, toujours sur la défensive, voire à tendance anarchiste. Le réalisateur prend soin de construire ses deux héroïnes au sein de flash-backs explicatifs et/ou introductifs, traités sur le ton général du film, sans souci de finesse ou subtilité – bien qu'ils possèdent plusieurs niveaux de lecture – mais en s'affranchissant des convenances narratives par une introduction face caméra adressée aux spectateurs ou bien en jouant sur la dérision de la voix off.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
Filles brisées par une enfance morose ou tragique, le réalisateur prend soin de ne jamais appuyer sur le pathos. La forme libre et explosée appose un aspect jubilatoire qui offre le contrepoids nécessaire pour éviter toute complaisance. La grande réussite du film joue sur cet équilibre. D'une énergie punk jouissive et d'un discours grave sur les errances psychologiques de jeunes filles laissées à l'abandon par une société normalisée. Le culte de l'image poussé à son paroxysme, où un look extravagant remplace tout discours. Seulement, si le message n'est pas désespéré ou désespérant, le réalisateur n'offre comme échappatoire qu'une relation marginale entre deux filles marginales. Reposant dans un premier temps sur un rapport de force dominant/dominé, leur relation se transformera en une amitié sincère. Cette contestation liée au look, comme une obsession puisqu'il impose un guide de vie, rappelle encore May. La jeune femme articule sa vie autour de son apparence. Comme sa mère le lui a appris, on n'existe que dans et par le regard des autres. Pour Momoko, son principe est identique, seulement le but est opposé. Son look lolita rococo n'exprime que sa volonté d'être constamment à l'extérieur du rang. Pour Ichiko, sa tenue vestimentaire n'est que l'extension de son attitude rebelle. Agressif et tape à l'œil, comme autant d'insultes crachées à la face du quidam. Kamikaze Girls conteste la normalité dans ce qu'elle possède de plus arbitraire lorsqu'elle affiche des prétentions d'exclusion à celles ou ceux qui ne se soumettraient pas à son institution. Tout élan rebelle est une pierre jetée dans la mare du conformisme, mais choisir la lutte impose alors une existence recluse, solitaire et finalement douloureuse.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
Tetsuya Nakashima ne s'impose aucune limite. Volontairement excessif, il éclate sa narration en s'appuyant sur un rythme effréné. Interludes animés, discours adressé aux publics, surréalisme, des gimmicks que l'on peut retrouver au sein des mangas. On perçoit ainsi ce qui constitue le tour de force du film : être parvenu à transposer des codes et procédés issus du manga, sans que la migration semble forcée ou contre-nature. Les deux personnages principaux semblent tout droit sortis d'une case et leur expression reste conforme aux impressions ressenties lors de la lecture. Le caractère outrancier qui caractérise leur jeu réclame peut-être un certain effort, mais il est savoureux de retrouver ainsi des expressions faciales et attitudes que l'on ne pensait pas voir aussi réalistes. Une analogie si pertinente que le succès du film au Japon a entraîné par la suite la publication d'un manga tiré du film.

Kamikaze Girls tire sa principale réussite des deux comédiennes qui incarnent Momoko et Ichiko. Elles imposent les caractéristiques de leur personnage en incorporant également une place laissée vacante aux évolutions. Jamais figées en une seule expression, elles parviennent à donner vie à ces deux filles, et à créer une dose d'empathie appréciable pour le spectateur, concerné par leur rocambolesque histoire. En écrivant le scénario, Tetsuya Nakashima n'avait qu'une seule actrice en tête pour incarner Momoko : "J'ai très vite pensé que la seule actrice qui pouvait jouer le rôle de Momoko, c'était Fukada (Kyoko Fukada). Le choix a vraiment été simple. Il y a également le fait que très peu d'actrices accepteraient de jouer dans des vêtements aussi particuliers alors que pour elle, au contraire, c'est plutôt proche de ses goûts, elle était même demandeuse de ce genre de vêtements". En revanche, pour le personnage de Ichiko, l'exercice fut plus difficile. Des auditions ouvertes à toutes furent organisées dans le but de dénicher l'interprète idéale, faute d'être parvenus à trouver l'élue parmi les jeunes actrices : "C'est comme ça que j'ai trouvé Anna (Anna Tsuchiya), il est apparu très vite que le rôle était fait pour elle. C'est seulement après que j'ai découvert que c'était un modèle très connu au Japon pour les moins de 20 ans et qu'elle avait fait de la chanson, mais je ne le savais pas quand je l'ai engagée".

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004
Le film de Tetsuya Nakashima se mérite, il impose une attention particulière qui peut devenir éreintante pour le spectateur. L'outrance qui caractérise l'œuvre et les multiples directions stylistiques prises possèdent également leurs limites définies par le public lui-même. S'adressant probablement à des personnes rompues à l'exercice, ces dernières seront plus indulgentes ou compréhensives des excès qui parcourent le film. Toutefois, il serait dommage de le réduire à de simples considérations aussi bien formelles que culturelles. Sous ses airs de comédie jouissive et décalée se cache une œuvre touchante sur une population du Japon en marge, et sans volonté de vouloir rentrer dans le rang. Feignant une attitude rebelle et puérile, on devine un mal de vivre qui puise ses racines dans une enfance malheureuse caractérisée par une surprotection ou un manque affectif. Joli conte qui dégage sa petite morale sans appuyer fatalement le propos, mais en le noyant dans une énergie contagieuse qui provoque le sourire et la sensation d'être sur un petit nuage. Evanescent malgré sa fougue, drôle malgré la mélancolie de son propos, Kamikaze Girls est une œuvre autrement sympathique, qui propulse le spectateur sur un roller coaster pétaradant et empathique. Une bouffée d'oxygène vraiment bienvenue, qui n'oublie pas d'être sérieux nonobstant le caractère foutraque de sa réalisation et de sa narration.

KAMIKAZE GIRLS (Shimotsuma Monogatari) de TETSUYA NAKASHIMA / 2004

Un grand merci à Nicolas Tavantzis et HKMania d'avoir mis à disposition l'interview du réalisateur dont sont tirées les citations.

Et voici donc une bande-annonce sous-titrée en Anglais qui vous permettra néanmoins de découvrir à quel point ce petit film est complêtement fou.


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Dimanche 10 Février 2008
Guillaume Nicolas (Gehenne)

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