CINETUDES
Vendredi 12 Mars 2010
22:50
Coups de Coeur

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933




KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

Inutile de présenter à nouveau la huitième merveille du monde, surtout en ces temps derniers où le film s’est vu donner une énième jeunesse et un regain d’intérêt avec la sortie du remake de Peter Jackson . Comme revenu sous les feux de la rampe, une nouvelle sortie du panthéon où il demeurait ainsi l’indémodable classique qu’il est devenu au premier jour de sa sortie, serait-on tenté d’affirmer. Le 2 mars 1933 à New York la légende se crée ; le 7 avril suivant, plus aucun doute n’est permis quant à la pérennité du métrage de Cooper et Schoedsack. King Kong est né dans l’esprit d’un seul homme mais sa réussite et son pouvoir sont le résultat de plusieurs rencontres, de multiples participations où chaque élément apporte son lot de savoir et de connaissances, pour réaliser le film tel qu’il est aujourd’hui. Effectivement, même si le projet a germé des années durant dans l’esprit de Merian C. Cooper , ses expériences et surtout ses rencontres ont enrichi le film, l’ont façonné à l’image qu’il est aujourd’hui. On peut probablement remonter à l’enfance et la lecture de L’Afrique équatoriale de Paul du Chaillu , ainsi que Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling pour reconnaître les germes de King Kong . Une fascination née de l’enfance, mais qui a perduré et mûri une vie durant. Sans entrer forcément dans l’étymologie de la gestation, certains évènements apparaissent suffisamment marquants pour qu’ils puissent être nommés. Outre les lectures enfantines, sa rencontre avec Ernest B. Schoedsack est aussi, sinon plus, importante pour l’œuvre à venir. Cooper fait la connaissance de Schoedsack – alors caméraman de guerre – à Vienne où les deux hommes deviennent immédiatement amis. Ensemble, ils parcourront le monde dans le but de réaliser des documentaires d’exploration, se lançant ainsi dans l’aventure exotique, ce qui rappelle étrangement un autre cinéaste fictif que l’on retrouvera en 1933. Au fil de leur voyage à travers le monde, Schoedsack rencontre Ruth Rose – comédienne sans le sous - dont il tombe immédiatement amoureux et fera d’elle sa femme. Une nouvelle fois, toute ressemblance avec un personnage fictif ne serait alors totalement fortuite.

Pour terminer cette esquisse, il ne faudrait oublier sa participation au sein du studio RKO, engagé par David O. Selznick pour faire le ménage dans les productions en cours. Cette nouvelle responsabilité lui permet de rencontrer Willis O’Brien , dans de biens malheureuses circonstances. En effet, ce dernier s’attelle à son nouveau métrage Creation , film mettant en scène des naufragés dans un milieu sauvage et hostile. Cooper porte à la fois un jugement sévère à l’entreprise, mais non dénué d’arrières pensées. Il ne faut guère être extralucide pour comprendre ce que Cooper a derrière la tête lorsqu’il interrompt le tournage de Creation . Cautionné par son nouveau poste et sa mission, en réalité, il débauche O’Brien pour le faire travailler sur le projet qu’il chérit depuis tant d’années et dont les formidables effets spéciaux de O’Brien ont convaincu le réalisateur. Ainsi, le parcours et l’équipe constitués, tous les éléments sont en place pour délivrer le film tel qu’on le connaît et qui mérite amplement le statut qui lui est accordé.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

Le métrage installe son contexte avec précision et concision. Rapidité et efficacité sont les maîtres mots d’une histoire qui, une fois lancée, ne nous lâchera jamais. Nous sommes l’Ann happée dans l’expédition de Denham, l’Ann prisonnière de l’emprise de Kong. Le mystère qui traverse le long prologue du film est imposant, inquiétant par la musique montant crescendo et tempérant la sympathie extravagante du réalisateur. La croisière est faussée, teintée de mensonges sous-jacents, non révélés qui parjurent l’idéalisme d’une comédienne que la grande dépression n’a pas épargné.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

Le métrage de Cooper et Schoedsack est un choc, une rencontre. Avant même le choc culturel que représente la venue de Denham sur l’île face à la population autochtone, il y a le choc des traditions, qui voient d’un mauvais œil la venue d’une femme sur un bateau. Driscoll représente l’archétype du marin, homme bourru et machiste dévoué au navire et à son capitaine. Cependant, cette figure massive, et juvénile quant à son rapport avec les femmes, va finalement attirer Ann vers lui. Et leur passion, certes un peu trop facile et évident pour convaincre réellement, de briller d’intensité.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

L’arrivée sur l’île et cette musique toujours plus forte qui scande cette tension latente et nous laisse désarmés, se déroule pourtant sans heurts. Mais l’atmosphère est lourde et les deux réalisateurs parviennent sans mal à nous convaincre qu’un danger se trame, qu’un mystère effrayant est tapis dans l’ombre, derrière l’impressionnante stature de cette immense porte. Il doit exister une grande part de ressemblance entre la découverte de cette tribu par les hommes de Denham et les précédentes expéditions de Cooper et Schoedsack, ce même rapport à l’étrange tout d’abord, cette même volonté d’observation face à l’inconnu. Derrière cette barrière culturelle, les deux cinéastes ne s’embarrassent pas, le dialogue est effectué, le capitaine comprend ce peuple. Mais au-delà des mots et des coutumes, au-delà même la signification du verbe, le comportement de Denham parjure cette relation, et entraîne la protection nécessaire de Ann, victime de sa différence. Sans aucun discours complaisant ou redondant, Cooper et Schoedsack illustrent le choc des cultures, que l’insolence et l’irresponsabilité de Denham transforment en un pugilat. Toutes ces séquences servent finalement un prologue, déstructuré par sa longueur excessive, mais nécessaire pour imposer au monde ce qu’il ne s’attend pas à découvrir. Une mise en place implacable pour la venue du roi. Il s’opère une scission dans le métrage, l’ultra réalisme de cette première partie laisse place à la magie, à cette rencontre fabuleuse de l’homme dans l’inconnu sauvage.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933
Le périple à travers l’Ile du Crâne dépasse tous les superlatifs. La magie est toujours présente au sein des effets spéciaux après le déluge de synthèse sous lequel semble se noyer le cinéma aujourd’hui avec plus ou moins de réussite. Cette poésie du mouvement, qui apporte aux scènes l’expression du rêve, le réalisme d’un songe d’aujourd’hui, qui était le réel impressionnant d’hier. Cette succession de tableaux exotiques, que les hommes parcourent au péril de leur vie pour retrouver l’objet des désirs d’un gorille démiurge, qui s’enchaînent à une cadence infernal, au rythme des multiples créatures, des dinosaures, des dangers d’un environnement hostile. Plus de soixante dix ans séparent les effets spéciaux de O’Brien des nôtres, et ils ne perdent pas une once de magie, de féerie ou de grâce. Combien sont les créateurs d’effets spéciaux qui ont trouvé leur vocation dans la vision de King Kong ? De Ray Harryhausen à Rick Backer en passant par David Allen , sans compter ceux plus anonymes, ou bien quelques cinéastes comme Peter Jackson , tous ont trouvé en ce King Kong , le berceau de leur propre passion, de leur imaginaire. Rares sont finalement les films qui possèdent un tel don proche de l’universelle.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

Il faut dire qu’en 1933, le métrage a créé une force novatrice dans le rapport des effets spéciaux et des acteurs. Willis O’Brien et Marcel Delgado repoussent les limites du possible par une utilisation absolument sans précédent de l’animation image par image. Ils sculptent des dinosaures d’un réalisme sidérant, mais surtout un gorille qui laisse les gens béats d’admiration. Son combat contre le tyrannosaure est un moment d’anthologie qui sera extrêmement difficile du surpasser. Mais surtout, aujourd’hui, le Kong de O’Brien est toujours aussi magnifique, il garde cette expression de candeur juvénile et cette tristesse que la solitude à sculpté dans son regard. De bien des manières, finalement, il ressemble à Driscoll, ce qui explique cette attirance que ressent Ann. Kong est un être à la fois brutal et naïf, cette innocence un peu infantile que sa condition de singe géant confine au danger. Comme un enfant adulte capricieux qui dévaste tout sur son passage pour récupérer celle qu’il aime.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933
Ainsi fonctionne merveilleusement le métrage, dans cette opposition entre maestria technique, entre prose de l’effet spécial et le sentimentalisme de l’entreprise, cette histoire d’amour empruntée à La Belle et la Bête . Cette vérité est inscrite grâce à la présence de Ruth Rose qui réécrit le scénario d’un point de vue plus humain, mais surtout d’un point de vue de femme. Même si Ann subit plus ou moins l’action, elle ne représente jamais la potiche. Cette considération féminine permet non seulement d’épaissir un peu le personnage, mais de rendre cette histoire d’amour impossible plus dramatique.

La relation qui se tisse entre le gorille et la jeune femme possède cette grâce indélébile, auquel vient s’ajouter la naissance du désir et cet érotisme doucereux et subtil qui intervient lors de l’effeuillage de la belle. Cette romance entraîne bien évidemment la tragédie qui surgit dans le dernier tiers. Les cinéastes ne nous laissent à peine respirer que déjà sonne le glas de la créature et mettra un terme à l’aventure.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933
Le retour brutal à New York nous laisse un goût amer dans la bouche, cette impression d’avoir été nous aussi arrachés de notre environnement. Sentiment appuyé par le grotesque qui caractérise le spectacle de Denham, la présentation du monstre simiesque. La mise à mort de la bête est une tragédie. Ces toreros aériens voltigent autour de la proie et plantent leurs balles dans le corps sans défense ou presque. L’horreur qui se peint sur son visage répond à celui de la belle, dans cette interrogation affolée, qui ne comprend pas pourquoi les humains le traitent ainsi.

Tout ce retour à la ville suinte une farouche volonté de condamner l’Homme, dans sa position monstrueuse. On les voit se déplacer en masse assister à la "huitième merveille du monde", à la vision d’un animal arraché à son environnement, alors que le pays est en proie à la Grande Dépression. On les aperçoit prendre les armes contre un gorille perdu, qui ne reconnaît rien ni personne et tente de retrouver celle qu’il aime. Cette place de l’être humain répond bien évidemment à celle de Kong, dans des rôles plus ou moins inversés.

KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933

King Kong hantera toutes les mémoires de l’époque et se propage jusqu’à aujourd’hui sans perdre une once de sa puissance évocatrice. Ayant donné naissance à une pléthore de projets similaires, deux remakes – dont le catastrophique de 1976 - preuves d’une incroyable présence dans le paysage cinématographique. Mais surtout, il donne naissance à l’un des premiers monstres – sinon le premier – originaux du cinéma. En effet, King Kong ne doit pas sa création à la littérature comme c’est souvent le cas en 1933 (et encore aujourd’hui), preuve s’il en est de son caractère absolument novateur sur tous les plans. Le film de Cooper et Schoedsack synthétise toute la magie du cinéma, capable d’effrayer et d’émouvoir, d’horrifier et d’émerveiller, s’adressant aux enfants comme aux adultes en présentant un personnage hors normes né de l’imagination d’un homme abreuvé de ses lectures enfantines, de héros bravant la nature sauvage et inconnue.

King Kong est un rêve sur pellicule, le fantasme d’un homme devenu réalité parce qu’il a su s’entourer de gens travaillant à l’unisson pour l’élaboration d’un métrage que l’on pourrait qualifier de bigger than life. Une avancée dans le monde des trucages optiques et des effets spéciaux qui marquera toute une génération de futur animateurs et autres créateurs destinés à rendre le rêve possible sur pellicule. Cooper et Denham présentaient King Kong comme la huitième merveille du monde. Face à ces démonstrations, on reste toujours un peu sceptique, sur la défensive. En découvrant le spectacle, on peut remarquer que les deux cinéastes ne mentaient pas. Une œuvre célébrant l’amour et la différence avec autant de magie et de poésie, ne pourrait être destiné à un autre qualificatif.




KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack / 1933




Les images qui illustrent cet article sont tirées du sublime DVD édité en zone 1 par Warner Bros en 2005.




Lundi 20 Mars 2006
Guillaume Nicolas (Gehenne)

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