L'improvisation au piano dans les ciné-concerts
Un témoignage de Xavier Busatto
Né en 1981, ayant rapidement manifesté de l’intérêt pour l’improvisation et la composition, Xavier Busatto commence l’étude de l’Ecriture avec Raphaël Picazos, peu après avoir commencé le piano.
Il poursuit ensuite ses études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans les classes d’Ecriture (DFS mention très bien, 1er prix d’Harmonie et de Contrepoint…) mais également d’Improvisation au clavier, où il obtient un 1er prix à l’unanimité ainsi que son DFS sous la direction de Thierry Escaich, Philippe Lefebvre et Jean-François Zygel. Il y découvre notamment l’accompagnement à l’image et se passionne pour cet art périlleux.
Depuis il a participé à plusieurs émissions sur France Musiques, aux Lisztomanias de Châteauroux ainsi qu’à divers festivals de cinéma muet, au Festival d’Anères, au Centre Wallonie-Bruxelles, au Musée de l’Armée… Il enregistre actuellement des accompagnements originaux dans le cadre de DVDs consacrés aux films de George Méliès.
Interessé par l’improvisation sous toutes ses formes, il la considère aussi bien comme une forme d’expression instantanée pouvant se suffire à elle-même que comme un point de départ à une véritable composition.
L’expérience d’un ciné-concert est toujours surprenante et très souvent mémorable car il s’agit bel et bien de se replonger dans le passé et de vraiment vivre la projection de chefs d’œuvre du muet dans des conditions similaires à celle des spectateurs de l’époque. La présence d’un musicien en chair et en os et d’une musique improvisée ramène l’expérience d’un film en salle à ses origines premières de spectacle de music-hall, de spectacle vivant. Ainsi on peut encore plus parler d’expérience collective que dans le cas d’un projection classique puisque l’élément humain redevient important lors de la projection même, les réactions du public étant souvent facilitées, voire même sollicitées par le fait d’assister autant à un concert qu’à une projection.
C’est sur cette "discipline" du ciné-concert, actuellement en plein essor, que nous l’avons interrogé.
- Xavier, comment t’y prends-tu pour accompagner un film et quelles sont les étapes de ton travail ?
Le point de départ est de bien connaître le film ; cela implique deux choses : connaître le film du point de vue de son contenu émotionnel, s’imprégner du film, de son atmosphère, puis connaître le montage du film, l’enchaînement des différentes scènes. Ensuite il faut trouver le style musical à donner au film, c’est la chose la plus importante. Tel film demandera une musique plutôt romantique, un autre exigera du burlesque, un autre (ce fut le cas pour le Cabinet du Docteur Caligari) appelera une musique plus étrange, plus atonale ; il est évident qu’un film expressionniste de Lang n’aura pas besoin de la même chose qu’un film surréaliste, etc…
Trouver le bon style est primordial car il convient bien évidemment de ne pas aller à l’encontre du film, de ne pas le détruire, mais au contraire de l’enrichir d’une musique qui soit en adéquation (combien de fois voit-on à la télévision des chefs d’œuvres comme L’Inconnu de Tod Browning ou le Nosferatu de Murnau littéralement détruits par des bidouillages électroniques qui parasitent l’image plus qu’autre chose). Pour tel ou tel film (voire pour certaines scènes nécessitant de façon ponctuelle un changement d’atmosphère), il m’arrivera de puiser dans des styles aussi variés que le romantisme allemand, Bach, Debussy, Bartok, du rag-time ou des éléments folkloriques si nécessaire. La qualité première d’un improvisateur qui accompagne un film à mon sens doit être de savoir s’adapter, et de ne surtout pas reservir sa même sauce pour chaque film.
Ensuite se pose la question de la fonction de l’accompagnement. La musique peut bien évidemment soutenir le film, mais il y a différentes façons de procéder. On peut choisir l’accompagnement psychologique, en mettant en valeur le caractère des personnages, leur situation, leurs relations, etc… mais on peut également souligner le rythme suggéré par le film, dans ce cas la musique a un rôle plus motorique. Parfois enfin il se peut qu’aller à contre-courant (dans une certaine mesure) de ce que semble suggérer les images soit intéressant et éclaire un autre aspect du film. Tout l’art de l’accompagnement est bien sûr d’attribuer à chaque scène la bonne fonction à donner à la musique (même si évidemment de multiples solutions peuvent s’avérer valables et efficaces). Ce choix peut être très réfléchi à l’avance, mais là encore l’instinct peut s’avérer de très bon conseil.
Il y a un autre aspect des choses à surveiller qui est la place qu’occupe la musique par rapport à l’image. Faut-il forcément illustrer ce qu’on voit à l’écran ? Les événements qui s’y déroulent ? Doit-on appuyer par exemple d’un glissando bruyant la chute d’un personnage ? Cela peut s’avérer efficace dans le cadre d’un film burlesque, mais au contraire friser le ridicule dans un autre contexte. Il faut bien sûr veiller à ne pas "noyer" l’image par une musique trop pleine, trop envahissante. L’image, à l’instar d’un chanteur, dit déjà quelque chose, nous parle ; l’accompagnateur se doit donc de veiller à ne pas faire doublon avec l’image, à ne pas la surcharger, mais au contraire à lui apporter tantôt un contrepoint, tantôt un écrin qui lui permette de libérer tout son contenu. Le silence peut d’ailleurs parfois être plus évocateur que n’importe quelle autre musique. Si l’image est forte, elle peut se contenter de peu de choses.
- Une fois ta passion pour l’improvisation découverte, qu’est-ce qui t’a poussé vers le cinéma ?
En fait, je suis venu à la musique par l’improvisation ; il y avait un piano chez mes grands-parents, et avant même de savoir lire une partition ou d’avoir un professeur de piano, je cherchais à combiner les sons entre eux de façon à construire des accords ou des mélodies : je me laissais guider par mon oreille, mon instinct, chose essentielle pour l’improvisation, même aujourd’hui avec les connaissances et le métier que j’ai emmagasinés. Puis j’ai étudié le piano et l’écriture ; ma passion pour le cinéma est venue bien plus tard.
D’ailleurs quand je suis entré dans la classe d’improvisation du conservatoire de Paris, où j’ai suivi l’enseignement de Jean-François Zygel, Thierry Escaich et Philippe Lefebvre (classe où l’on étudie l’improvisation sous toutes ses formes, que ce soit dans les formes ou styles classiques, l’improvisation à plusieurs, l’improvisation à l’écran), je ne connaissais pas grand chose au cinéma muet. C’est surtout Jean-François Zygel (dont c’est une des spécialités) qui m’a initié au cinéma muet et à l’art de l’accompagnement à l’écran. Cela m’a tout de suite passionné, rechercher dans mon imaginaire la musique convenant à un film, c’est-à-dire à une histoire, une atmosphère, s’est révélé très enrichissant, et surtout très grisant. En cours, on prenait des films de Murnau, Bunuel, Grémillon, Sjöström… et on cherchait, très longtemps parfois, le style qui convenait, le rythme à donner au film.
- De nombreux films muets ont vu leur bande-son refaite mais cette fois par des compositeurs ayant réécrit la musique à l’avance. En quoi leur travail diffère-t-il du tien ?
L'Aurore de FW Murnau
"Réécrit" n’est pas le terme adéquat à mon avis, car très peu de bandes originales réellement écrites par un compositeur sont parvenues jusqu’à nous ; beaucoup des musiques d’époque dont nous disposons sont en fait des musiques incidentales juxtaposées, des bandes-sons faites de bric et de broc, comme ça se faisait à l’époque. C’est-à-dire qu’on prenait des pièces déjà écrites (et parfois des bouts d’œuvres très connues) qui semblaient convenir et on les ajoutait les uns aux autres. Cela crée une bande-son très composite, qui fonctionne parfois, mais qui ne s’adapte pas réellement à tout ce qui se passe à l’écran ; ça n’est pas comparable à un réel travail compositionnel comme ont pu le faire Chostakovitch, Prokofiev ou d’autres. Malheureusement, faire appel à des grands compositeurs était relativement rare, les solutions les plus utilisées étant celles de l’improvisation ou bien celles dont je viens de parler.
On peut prendre pour exemple le DVD de L’Aurore (Murnau), qui permet de comparer ce qui est appelé bande-son d’origine, en fait un assemblage composite de pièces diverses (les Préludes de Liszt notamment au début) et un accompagnement orchestral écrit par Carl Davis (je passerai sous silence la musique du groupe Lambchop, apparemment plus faite pour tourner le film en dérision qu’autre chose). La bande-son d’époque accompagne le film de façon efficace par intermittences, mais le style est très hétérogène et verse un peu trop par moments dans un sentimentalisme déplacé. Sans compter que, bien évidemment, aucune de ces pièces n’ayant été écrite pour le film, l’interaction avec l’image est assez faible. En revanche, la musique de Carl Davis me paraît beaucoup plus appropriée. D’un style musical oscillant entre un post-romantisme mesuré et un certain impressionnisme, et d’une thématique intéressante, marquant bien les personnages et les différentes atmosphères, elle est réellement faite pour le film et cela se sent.
Pour ce qui est des bandes-son écrites récemment pour le cinéma muet, le travail est sensiblement le même que pour l’improvisation, l’avantage étant de pouvoir faire bénéficier d’une thématique plus élaborée par exemple et d’une musique orchestrale comme peuvent en bénéficier les films parlants. La gageure étant, bien sûr, pour l’improvisateur, de connaître suffisamment le film et de s’en être si bien imprégné que l’illusion d’une musique écrite soit réussie ! L’improvisation, elle, permet peut-être une interaction plus directe avec le film, et procure l’émotion si particulière du ciné-concert, tel qu’il était souvent pratiqué à l’époque.
- Te paraît-il possible d’envisager ce genre d’accompagnements sur des films non muets, c'est-à-dire de refaire la bande-son de certains films (en dehors des difficultés techniques) ?
Non car la musique d’un film parlant naît (normalement) de la collaboration entre un réalisateur et un compositeur ; donc il n’y a aucune raison de changer la musique d’un tel film, à moins que ça soit la volonté du réalisateur. Mais dans ce cas-là il fera appel à un autre compositeur, pas à l’improvisation.
- Quels sont les films sur lesquels tu as déjà improvisé ?
En salle j’ai accompagné The Kid de Chaplin (lors d’une programmation du Lycée Stanislas), Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, L’Homme qui rit de Paul Leni (au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris l’année dernière, et L’Homme qui rit une deuxième fois au Festival d’Anères. ( http://xavierscriabine.free.fr/Aneres2004.mpg ). J’ai également accompagné deux documentaires sur la première guerre mondiale au Musée de l’Armée des Invalides.
- As-tu éprouvé plus ou moins de difficultés à improviser selon les films et si oui quels sont les critères qui t’ont rendu la tâche plus difficile ?
Les difficultés sont souvent les mêmes. Bien sûr la connaissance du film et de son montage est essentielle pour ne pas être en retard sur l’image mais au contraire amener naturellement un changement de scène ou d’amtosphère par exemple, mais une autre difficulté est celle du renouvellement de la musique, comment accompagner un film de deux heures sans se répéter, en étant toujours intéressant. A ce sujet, la poursuite finale de L’Homme qui rit de Paul Leni est délicate ; sa durée nécessite une bonne utilisation de la progression dramatique musicale, il ne faut pas faire monter la tension trop vite, sous peine d’essoufflement ; d’ailleurs la dernière fois que je l’ai accompagné à la fin du film j’étais réellement exténué !
Arrives-tu à improviser sur des films que tu n’apprécies pas ou bien est-ce que ton appréciation de l’œuvre ne change rien ?
Il est évident qu’il y a toujours des affinités particulières ou des coups de cœur qui rendent l’accompagnement de tel ou tel film plus évident. Sur un film que j’apprécie moins j’essaie de me raccrocher à ce qui m’attire dans le film, que ce soit un côté expérimental de la mise en scène par exemple dans certains films, ou bien l’histoire elle-même si la mise en scène n’est pas des plus réussies. Mais en fin de compte, tous les films sont intéressants à accompagner, car c’est une expérience toujours enrichissante au niveau de l’interaction entre musique et images. Et puis finalement, si un film est mauvais, c’est à nous de tenter de lui apporter le maximum !
- Quelles sont les prochaines œuvres dans ton collimateur ?
Il y a beaucoup d’autres films que j’aimerais accompagner, le répertoire cinématographique muet étant si riche ! J’aimerais beaucoup accompagner L’Aurore de Murnau ou pourquoi pas Nosferatu; deux films sur lesquels j’ai déjà travaillé d’ailleurs.
- Enfin, penses-tu que la musique que tu crées puisse changer la réception d’une œuvre, la rendre plus abordable ?
Selon qu’un film muet a été vu sans musique, ou avec tel ou tel accompagnement, il est évident que cela change beaucoup l’impression qu’il peut faire. Si on prend la fin du Docteur Caligari, il est évident que selon la musique que l’on met sur cette scène cela changera le sens du film ; Caligari est-il vraiment fou ou bien est-ce le personnage principal ? La meilleure solution est peut-être de laisser planer l’ambiguïté souhaitée par le réalisateur. En dehors de cela le but de l’accompagnement musical est bien sûr de mettre en valeur le film et de le rendre accessible. Un bon accompagnement donne tout son impact à un film muet. Un film muet totalement muet, tel que cela n’a jamais été pratiqué à l’époque, me semble encore une pratique bien austère, et en aucun cas plus authentique. Lorsque j’accompagne un film, mon but est de plonger le spectateur dans le film et qu’il m’oublie même si possible. En sortant d’un ciné-concert, le spectateur ne doit pas se dire "Quel bon pianiste !" mais "Quel bon film !".
Voici quelques liens vers des enregistrements de diverses improvisations :
- Extrait de l’émission "A l’Improviste" sur France Musiques en mai 2004, 3 improvisations : http://xavierscriabine.free.fr/alimproviste.mp3
Xavier s’est également spécialisé dans l’accompagnement de films muets en improvisations au piano, le ciné-concert. Il a donc eu plusieurs fois l’occasion d’accompagner des films muets et voici deux liens vers des extraits vidéo :
Pour les personnes intéréssées par les prestations de Xavier Busatto, contactez le directement à l’adresse mail qui suit en sachant qu’il habite en région parisienne : busatto@numericable.com
Direction le forum pour en discuter avec Xavier !
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