LA TERZA MADRE (Mother of Tears) de Dario Argento / 2007
Fragments d'une terre infernale
Dario Argento ne livre jamais deux fois le même film. Décidant de tourner le dos à l'esthétique de Suspiria et Inferno, le cinéaste y montre une verve d'inspiration sans pareil qui intègre le fantastique au réel de manière inédite et sauvage. La Terza Madre est son meilleur film depuis Le Syndrome de Stendhal.
La Terza Madre, ultime volet de la trilogie des trois mères après Suspiria et Inferno, était attendu avec autant d'impatience que de scepticisme. Comment Argento allait-il s'y prendre 27 ans après avoir livré son film le plus coloré, le plus ésotérique et le plus baroque pour élaborer une oeuvre, autour de cette troisième mère, la plus cruelle de toutes, la mère des larmes ?
L'heure n'est plus au cinéma baroque et onirique. Le budget alloué a également changé. Plutôt que de s'installer dans la routine de l'autoréférence et des recettes éprouvées, Argento poursuit son évolution sans jamais cesser d'expérimenter et en se libérant des contraintes artistiques et morales.
Le cinéaste décide de s'éloigner de l'esthétique bariolée de ses deux classiques, non pas par pur esprit d'antithèse, mais dans une perspective de changement du monde et d'évolution du cinéma et de son propre cinéma. Ainsi La Terza Madre résonne-t-il tout à la fois comme un retour aux sources et comme une confrontation du surnaturel à l'évolution des mentalités et au cinéma contemporain. Elle est en cela une œuvre rétrospective et moderne, partagée entre le passé et le présent, la nostalgie et le désir d'innover.
L'argument de départ, d'une banalité assez indigne d'Argento, ne laissait pas présager des meilleurs auspices : l'ouverture d'un coffret contenant des statuettes maléfiques et une tunique magique va réveiller la troisième mère de son long sommeil et libérer les forces du mal. Pourtant, Argento, passé une sympathique mais classique scène d'exposition, enchaîne sur une séquence furieuse qui fait immédiatement basculer La Terza Madre dans un tout autre climat.
En effet l'une des belles idées de La Terza Madre est de tourner le dos à l'univers judéo-chrétien de la sorcellerie, pour un retour aux origines païennes et antiques, de rites et de divinités cruelles, métamorphosant ainsi l'œuvre en fête sauvage et primitive. Argento tire alors magnifiquement parti des décors romains entre leur gigantisme écrasant et leurs ruines, leur aspect labyrinthique donnant parfois l'impression de pénétrer aux tréfonds de la terre.
Après Pelts et Jennifer on était en droit de craindre l'intervention du gore comme un risque de grand-guignolesque ironique. Or, Argento dans La Terza Madre invente une nouvelle forme de gore, tout aussi dérangeante qu'esthétique, toujours liée à une ritualisation de la mort et de la douleur mais nourrie de multiples références artistiques et culturelles, au côté obscur de l'Art de Bosch à Goya en passant par Bacon, un gore tout à la fois éprouvant et justifié. Argento ne se libère pas de cette obsession des longues agonies et d'une conception baroque de la douleur et du martyre. Ses scènes de violence ont beau être d'une bestialité prononcée, elles ne sont pas racoleuses, mais toujours intégrées à la folie de l'ensemble. Le film ne repose jamais sur leur attente, ce qui éloigne une nouvelle fois Argento de la notion même de cinéma de genre.
La Terza Madre n'est pas une oeuvre parfaite ; elle n'est pas exempte de certains effets faciles inutiles, de fautes de goûts ou de maladresses, mais elle laisse le goût constant de la liberté et de l'inattendu et ose tous les tons naviguant entre l'horreur, le merveilleux naïf, et l'hommage au cinéma de quartier d'antan. Pour pallier le manque de moyens, Argento emploie délibérément les effets spéciaux numériques de manière candide comme pour retrouver la tonalité du cinéma populaire italien des années 60, des péplums qui détruisaient Pompéi aux films gothiques de Freda et Bava avec leurs demeures maudites se consumant en un feu salvateur.
La Terza Madre est une œuvre extrêmement riche et dense, référentielle sans être autoréférentielle faisant preuve d'une passion de la culture sous toutes ses formes, de la peinture au cinéma en passant par le livre. Vision d'angoisse d'une Asia Argento dans un appartement peuplé de livres ou rayonnages d'une librairie faisant office de refuge protecteur, splendides travellings dans un musée romain, présence constante de peintures et de sculptures dans la pénombre des murs, La Terza Madre respire dans chacun de ses plans un amour de la culture et de l'Art en général, perçus comme une menace et une richesse, et des liens tutélaires avec toutes les forces du passé. Le retour d'Argento au Scope lui permet de donner libre court à son Art des majestueuses envolées dans des couloirs, de superbes plans séquences dans des demeures abandonnées, ou de beaux plans larges de personnages perdus dans l'immensité du décor. La photo tout en clair-obscur mêlant le noir et l'orangé rappelle à la fois Rembrandt et Le Caravage plongeant même le jour dans l'obscurité.
Dans Inferno et Suspiria, Argento métamorphosait le monde en rêve, plongeant dans l'ailleurs. La grande force de Terza Madre tient à ce sentiment de ne jamais quitter un seul instant notre monde dans une irruption du paganisme au sein de la réalité : elle a glissé dans l'horreur et c'est une peur inédite et profonde que procure ce fantastique "vrai". Agressions nocturnes, phénomènes d'hystérie et de folie collectives, hurlements du monde ; l'enfer est sur terre. Entre l'angoisse urbaine d'un Ténèbres et l'alchimique d'Inferno surgissent les ténèbres du réel. Cette intégration du fantastique à notre réalité procure la sensation d'une terreur tout à la fois urbaine et sacrée, de chaos universel, d'apocalypse contemporaine.
Argento interroge la symbolique du Mal à travers les âges, dans sa représentation sociale et culturelle. Cela va du singe employé dans l'Art - dans l'imaginaire médiéval en particulier - comme allégorie du diable, aux échos que trouve Argento de la mythologie dans notre présent : représentées comme des ados délurées habillées dans un look gothique, grimaçantes et raillant les passants, les sorcières qui servent la mère des larmes font figure de nouvelles bacchantes, des ménades vouées aux cultes dionysiaques et prêtes à déchiqueter ceux qui s'en éloigneraient.
Malgré son énergie et son indéniable frénésie, La Terza Madre n'a rien d'un film séducteur et ne se livre pas dès la première vision. Des ralentissements de son intrigue à ses accélérations inattendues, de séquences très fortes extrêmement brèves, à des moments d'errence hypnotique, jusqu'aux scènes de sabbat proprement dites toutes rassemblées sur la fin, La Terza Madre intègre un rythme déroutant et inhabituel, plein d'irrégularités, disruptif, la narration fragmentée et elliptique en ajoutant à l'étrangeté de l'ensemble, comme si la forme convulsive et déréglée tendait à épouser le désordre du monde. La Terza Madre laisse dans un curieux état de flottement et d'incertitude, de perte des repères et de malaise que ne viendra pas dissiper le plan final, tout en ironie et en ambiguïté. La puissance créatrice d'Argento réside en sa propension à déstabiliser au point de faire douter de l'essence même de ses images. Parvenant même à brouiller notre propre réalité, La Terza Madre fait partie de ses oeuvres qui métamorphosent le cinéma en voyage et en expérience ... magique.
Argento s’inscrit intégralement dans un art du grotesque, ce ton subversif et déstabilisant, notamment en recourant à une trivialité qu'il a toujours maniée avec délice (qu’on se souvienne de la mort du libraire dans Inferno avec les rats, l’éclipse et le boucher meurtrier), et dans laquelle il excelle avec La Terza Madre. Argento se maintient en équilibre sur ce fil ténu entre le sublime et le grotesque : depuis ses origines italiennes, le concept est repris par les romantiques et en particulier Victor Hugo dans sa préface du Cromwell de Shakespeare.
"La poésie née du christianisme, la poésie de notre temps est donc le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires. Puis, il est temps de le dire hautement, et c’est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle, tout ce qui est dans la nature est dans l’art"
Ce mélange du sublime et du grotesque est ainsi à l'origine du mélange des genres du "drame romantique"… Le grotesque était souvent perçu en effet comme une allégorie du monde dans lequel le trivial, le bouffon devenaient subversifs.
Le dico d'académie donne cette définition du grotesque : N.f. et adj. XVIe siècle, grotesque. Emprunté de l'italien (pittura) grottesca, "(peinture) de grotte". I. N.f. pl. BX-ARTS. Personnages ou objets entremêlés d'ornements de fantaisie et d'arabesques, qui décoraient certains édifices de la Rome antique découverts à la Renaissance. Par ext. Figures bizarres et caricaturales. Peindre des grotesques. Les grotesques de Jacques Callot. (...) Se dit aussi du caractère bizarre, insolite et ridicule de quelque chose. Le grotesque d'un habillement, d'une situation. Tomber dans le grotesque. 2. LITTÉRATURE. Le genre grotesque ou, subst., le grotesque, genre caractérisé par le goût du bouffon et du bizarre. L'alliance du grotesque et du sublime chez Victor Hugo. Titre célèbre : Les Grotesques, de Théophile Gautier (1844). Notons qu’il n’y a pas loin du grotesque et du bizarre à l’inquiétante étrangeté décrite par Todorov et qui fait émerger le fantastique de la réalité même.
Impossible de ne pas trouver des similitudes avec l’œuvre d’Argento et plus particulièrement de La Terza Madre, pleine de digressions, d’arabesques, avec ses grottes, ses cérémonies horribles et moqueuses, sa vision iconoclaste du monde, sa propension à le déguiser, à le travestir par l’imaginaire. Une sorte de liberté totale d’expression qui refuse à tout prix l’unité de ton et choisit de laisser son spectateur dans une constante incertitude.
L’inspiration artistique
Tout le sens du grotesque et du trivial de La Terza Madre appartient à une inspiration artistique qui trouve ses sources tout à la fois dans les représentations de jugement dernier d’un Bosch que d’un Memling, entre verve, paillardise et cruauté, partagé ici entre l’inspiration italienne et flamande. Pasolini s’était d’ailleurs déjà livré à cette expérience périlleuse de la transposition de l’univers singulier de Bosch dans la scène de représentation de l’enfer des Contes de Canterbury. De plus, cette tentative sera déjà présente dans The Church de Soavi produit et écrit par Argento, avec cette grande importance de l’arrière-plan d’érudition et d’humanisme.
Enfin n’oublions pas que ce dernier opus des Mater est plus explicitement tourné vers les considérations plus urbaines et sociales de la dernière partie de son œuvre, et l’irruption du fantastique dans le quotidien évoquera les gravures de Goya, en particulier sa série des Caprices au ton sarcastique foncièrement proche. Ici le comportement et l’organisation de la "secte" entourant Mater Lacrimarium sont des reflets d’un dérèglement de la société contemporaine, une décadence figurée dans cette nouvelle chute de Rome. La culture et l’art dans La Terza Madre agissent ainsi comme une mise en abime constante (les arrières-plans de Jugements derniers dans le musée, les livres dans la bibliothèque, les gravures sur les murs). Voici quelques rapprochements directs que l’on peut d’ors et déjà se permettre...
Les supplices et tortures représentés par Argento s’apparentent intégralement à ce déchaînement de l’inspiration picturale dont témoigne Bosch, et la métaphorisation par l’imaginaire de l’horreur de son époque, dans une démarche proche de celle du cinéaste. Qu’on observe cette vue d’une ville à feu et à sang dans Le Jardin des Délices de Bosch, pour s’apercevoir des similitudes avec cette deuxième prise de Rome vue par Argento.
Dans ce gigantesque chaos du monde perçu avec une ironie agressive et désespérée, l’ironie et une moquerie paroxystiques permettent de mieux appréhender le Néant. Face à l’absence d’espoir, le rire transgressif, rageur et destructeur reste l’ultime recours. C’est bien moins dans le cinéma bis que dans ces apocalypses orgiaques qu’il faut rechercher les inspirations argentesques, et tout autant dans l’art italien que les primitifs flamands qui ne craignaient pas la surcharge, la fusion carnavalesque du charnel et du martyr, du monde dans l’abîme.
Même fourmillement des corps emmêlés, de scènes bouffonnes et horribles, présence du corps enlaidi et malmené, tabous brisés, mélange de stupre et d’horreur, jusqu’à l’utilisation de la matière fécale.
Enfin, dans son approche du merveilleux entre naïveté et mysticisme, on serait tenté à nouveau de rapprocher la disparition de Daria Nicolodi et La Montée au Paradis, également peinte par Bosch.
Outre l’évidente référence à Goya et à ses représentations de sabbat (sans compter l’inévitable Saturne dévorant ses enfants lorsqu’il aborde le thème du cannibalisme), Argento emprunte également son esthétique de la sorcellerie tout autant aux gravures médiévales qu’à une peinture plus romantique.
La Terza Madre est avant tout un retour aux sources de la mythologie et du paganisme, la présence de l’imagerie chrétienne y est écartée (le recours au christianisme est un échec) et le cinéaste privilégie l’imaginaire religieux du paganisme tel qu’on le trouve dans la Grèce antique avec toute son érotisation et sa sensualité. Les représentations des bacchantes et des ménades tant dans l’art antique que dans l’art baroque ou encore des arts symbolistes du 19e, siècle permettent de comprendre mieux d’où vient cette singularité esthétique de la représentation des sorcières.
*1 Victor Hugo, Théâtre complet, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1963
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