Le Purgatoire des Sens - Lost Highway de David Lynch
Guy Astic
Editions "Rouge Profond", collection "Raccords" - 2004
" Lost Highway est l'exemple parfait du film avec lequel on n' a jamais fini, parce qu'il a tout de l'œuvre sédimentée qui ne tient pas à un fil. " (*1)
C'est une démarche qui commence à se développer dans le livre de cinéma : celle d'aborder un cinéaste et son univers en tissant une véritable toile d'araignée à partir de l'une de ses œuvres précises, plutôt que de se consacrer à l'ouvrage somme retraçant une filmographie, voire en s'attelant à un remake éternel de l' Hitchcock-Truffaut. Luc Lagier avait offert, on s'en souvient, un Visions fantastiques sur Mission : Impossible qui fonctionnait sur ce principe dans la collection (défunte) "Cine films" chez Dreamland, dirigée par Lagier et Jean Baptiste Thoret. Le Purgatoire des Sens était d'ailleurs à l'origine paru en 2000 dans cette même collection.
Guy Astic, enseignant de Lettres Modernes à Aix en Provence I, était justement ancien co-rédacteur en chef de la revue Simulacres avec Thoret et se trouve être devenu depuis le co-directeur des éditions Rouge Profond. Outre David Lynch et le cinéma, il s'est également intéressé au roman européen en proposant des études sur Günter Grass (Le Tambour littérature, Günter Grass romancier, Kimé, 2004) ou encore en présentant des contes d'Alexandre Dumas. Le fantastique reste l'approche privilégiée, en particulier à travers un Librio sur le genre dans les Guides de l'Enseignant. Sur Lynch toujours, Astic a par ailleurs signé le livret abécédaire de l'édition MK2 de Lost Highway, ainsi qu'une étude de Twin Peaks.
Revenir sur Lost Highway est le moyen pour l'auteur d'intégrer Mulholande Drive dans son approche de l'esthétique lynchienne. En préliminaire, il tâche d'ailleurs très justement de démystifier la forte "hype" de la presse qui avait entouré la sortie de l'opus de 2001, à contrario de celle de Lost Highway en 1997. De nombreux malentendus à explorer existent. A commencer par le fait que "ce n'est pas l'énigme qui prévaut chez Lynch, mais le mystère" (*2).
Nullement bâti sur une logique purement démonstrative, Le Purgatoire des Sens s'offre sous la forme d'une ballade esthétique, au détour de certaines images de cinéma de notre inconscient et de celle de l'œuvre (Badlands, Kiss Me Deadly, Vertigo…) mais identifiant aussi quelques matrices fortes qui sont autant d'occasions à réflexion, voire à méditation.
Cinq grandes parties composent cet essai. La première, "Résistance et bouleversements figuratifs" évoque le relief de l'image qu'offre ici Lynch. D'emblée, c'est la structure même, plastique, qui intéresse l'auteur, s'attardant en particulier sur une idée d'"image fantôme" renvoyant à un plan de césure, celui qui intervient à la fin de la séquence de transformation. "L'échappée immobile" s'intéresse plus à l'idée de narration : Lost Highway s'ouvrant sur ce générique fameux qui projette comme rarement le spectateur au sein d'un pur mouvement cinétique pour au fond se révéler une œuvre constamment en suspend dans les images qu'elle a à nous proposer. Le triptyque de Bacon est ainsi évoqué dans la volonté de "figurer la simultanéité sans lâcher la continuité" (*3). "Le même, l'autre" montre que le double est au cœur de Lost Highway, dans sa structure apparente mais pas dans une logique dualiste, plutôt dans celle d'un doublement des images, de celles que se projettent volontiers les esprits schizophrènes, offrant même une distorsion des corps ; l'occasion aussi de revenir sur la place du miroir ou de l'ombre dans un tel programme. Avec "Entre tellement et rien : la panique", on plonge directement dans l'élément qui provoque parmi les plus beaux frissons du film : celui de la peur paranoïaque dans la forme (le concept de surveillance, la distorsion su son ou le "vertigo") et ses origines néanmoins toutes primitives. "Sur la route de l'excès : la pureté" intervient comme une tentative après toutes ces digressions de replacer l'étude sur le chemin de son unité : elle est ici perçue comme l'impact même qu'offre le corps cohérent du film, au-delà de ce que certains détracteurs du cinéaste ne pourraient percevoir que comme ne tenant que du maniérisme. Elle est la sortie du "purgatoire".
En fin de compte l'ouvrage de Guy Astic épouse les lignes de ce qui fait l'essence de son amour pour le film : le foisonnement des "sens" à donner. Et au-delà de l'expérience que peut constituer la projection de Lost Highway, ce livre finit par y apparaître comme une sorte d'agréable prolongement, stimulant l'approche intellectuelle et notre sensibilité initiale : le labyrinthe filmique est amplifié à la lecture de ces chapitres qui ne sont pas là pour donner de vraies clés de réponse au lecteur (il n'y a pas de démarche pédagogique ici). Ce serait d'ailleurs nier ce fameux "mystère" et l'on observe que le plaisir de digression d'un tel film pourrait effectivement se révéler infini, en réécriture constante.
Piège ? Frisson surtout, provoqué par la profondeur au sein de ces oeuvres, qui touchent du doigt certains extrêmes (l'essence même de ce qui peut pousser aussi vers l'amour du cinéma, qui comme tout art a quelque chose de mystique en soi). Et quand ces extrèmes eux-mêmes sont repoussés ? Peut-être une troisième version post-Inland Empire pourrait-elle voir le jour, tant le dernier opus du cinéaste, une fois encore, permettrait de développer bien des éléments ; Lost Highway apparaissant aujourd'hui d'ailleurs comme d'une facture presque classique en comparaison. Ceux qui ont décrié Inland Empire n'ont d'ailleurs pas hésité, c'est un beau pied de nez, à prendre Lost Highway comme étendard d'un désormais mythique ancien Lynch qui aurait eu un réel respect de la narration et des histoires !
Joint à l'ouvrage, on retrouvera une très abondante bibliographie commentée avec laquelle on pourrait s'offrir un véritable jeu de piste. Particulièrement intéressant est quand même l'appendice proposé sur la bande originale intitulé "Parole et musique". On pourra regretter l'absence des affiches qui étaient dans les annexes de la première édition. De même les illustrations, bien que bénéficiant cette fois de la couleur pour certaines, ne sont pas forcément aussi bien mises en évidence plastiquement, mais Rouge Profond adopte ici des captures en marge qui permettent une correspondance parfois plus directe avec ce qu'évoque le texte.
(*1) voir p.66
(*2) voir p.12
(*3) voir p.75
Guillaume BRYON (Ishmael Chambers)
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