CINETUDES
Vendredi 09 Mai 2008
18:31

Légendes urbaines et contemporaines - 2ème partie

Le Snuff Movie


ATTENTION - AVIS AUX AMES SENSIBLES : cet article contient certaines images tirées de films interdits aux moins de 18 ans et qui peuvent être de nature à heurter les âmes sensibles.




Légendes urbaines et contemporaines - 2ème partie

Même si on ne relève pas d'histoire précise et récurrente à ce sujet à l'instar d'autres légendes, le snuff movie est bel et bien un mythe ancré dans l'inconscient qui mérite le titre de légende urbaine. Le snuff movie implique la mise à mort d'un être humain (éventuellement précédée de son viol) sous l'oeil d'une caméra, étant entendu que cette mise à mort n'a pour but que d'être filmée et ainsi commercialisée dans un circuit clandestin. Si de nos jours, la circulation de mises à mort filmées n'a jamais été aussi importante (en particulier sur internet), elles concernent des actes de guerre, de terrorisme, d'une folie et d'une haine bien réelles et hélas non fantasmées. Le mythe du snuff movie est donc encore bien vivant en tant que tel.



Origines


Ne reposant sur aucun fait avéré (aucune enquête n'ayant jamais abouti à cette conclusion), l'origine du mythe des snuff movie est difficile à cerner avec précision. L'idée apparaît vraisemblablement dans les années 70 avec le film Snuff (1976) de Michael et Roberta Findlay dans lequel une bande de motards est impliquée dans une série de tueries filmées . Le film retitré ainsi avec opportunisme donnera son nom à la légende urbaine qui continue depuis de sévir dans les esprits et d'inspirer les producteurs et réalisateurs de tous accabits.

On associe souvent cette légende au milieu du cinéma pornographique, qui incarne la concrétisation des fantasmes malsains aux yeux du public mais il y a fort à parier que les métrages d'épouvante auront plus fait pour sa pérénisation, on constate en effet que les films accusés de mettre en scène des morts véritables appartiennent tous à ce genre. Il faut cependant signaler que l'apparition dans les salles de cinéma des premiers long métrages pornographiques en cinémascope dans les années 70 et la mise au point d'appareils permettant de filmer sans une machinerie encombrante et onéreuse (popularisation du 8 millimètre et du super 8) a sans aucun doute dû titiller l'imagination.

L'idée que des jeunes filles perdues (car dans la quasi-totalité des films recensés, les victimes sont des femmes), livrées à l'exploitation de leur corps paient leur immoralité et leur naïveté de leur vie est la morale sous-jacente de cette légende urbaine. On peut faire un rapprochement avec les victimes de slasher-movie (*1), dont la mort est souvent liée à leur sexualité au cours du métrage (voir Halloween de John Carpenter, 1978).

Toujours est-il que le film Snuff fera l'objet de nombreuses rumeurs et fausses révélations propres à alimenter la légende de véracité s'attachant au meurtre final. C'est en tout état de cause de là que vient le terme mais l'idée n'est pas nouvelle puisque dès 1960, Peeping Tom de Michael Powell décrivait un tueur filmant ses meurtres pour se les repasser par la suite. Contemporain du Psycho d'Alfred Hitchcock, Peeping Tom traite aussi du voyeurisme associé au meurtre, un "peeping Tom" étant en anglais un voyeur. Ce thème est à nouveau à l'honneur en 2007 avec Vacancy de Nimrod Antal, dans lequel les clients d'un motel sont filmés et assassinés sous l'oeil de caméras de surveillance.



Du mythe à la manipulation


Dans les années 80, surfant sur la vague des mondos (*2) et autres exploitations d'images réelles destinées à assouvir des curiosités plus ou moins malsaines, le film Faces of death (1978) de Conan Le Cilaire alias John Alan Schwartz compile des images de morts réelles ou simulées d'êtres humains ou d'animaux. Des images truquées étant parfois insérées dans des séquences authentiques. Une grande partie de ces images, présentées comme réelles, s'avèrent être bricolées par l'équipe de tournage avec un talent inégal. Mais le montage et le grain de la pellicule, l'alternance de vérité et de trucages, les commentaires sentencieux eurent et ont toujours l'effet voulu sur nombre de personnes convaincues d'avoir affaire à des images réelles.

Le réalisateur déclare lui-même que la séquence de viol est jouée par lui-même et sa petite amie de l'époque et qu'il apparait dans d'autres scènes. Si l'équipe filme des abattoirs, certaines scènes de mise à mort d'animaux sont aussi le fruit de trucages. Ainsi la fameuse scène du singe tué à coups de maillets dans un restaurant par des convives avant de déguster sa cervelle est truquée(*3). Il est remarquable que cette scène mette très précisément en images une légende urbaine identifiée (sans relation avec le sujet du snuff qui nous intéresse ici), celle de la cervelle de singe dégustée dans le crâne même de l'animal. On en a un aperçu dans Indiana Jones and the temple of doom (Steven Spielberg, 1984), les cervelles de singe en sorbet sont servies dans le crâne même de l'animal sous les réactions gourmandes des autochtones et dégoûtées de Willie et Demi-lune dans un repas anthologique de caricature ethno-culinaire. Selon la légende le singe est sensé être assommé à coups de maillet afin d'être encore vivant quand son encéphale sera mangé, on entend parfois qu'il est tué à coups de maillet pour que la viande reste tendre.

Cette histoire culinaire, curieusement très connue, est attribuée à la Chine (toujours en première place du classement des légendes urbaines alimentaires cf partie 1). Même si le fait de manger l'encéphale d'un animal (cru ou cuit) est tout à fait vraisemblable (*4), il est tout à fait inenvisageable que celui-ci soit vivant au moment où sa cervelle est mangée. Quant à la cruauté du rite, on ne peut s'empêcher de faire l'analogie avec certaines pratiques avérées (comme celle consistant à torturer les chiens destinés à être mangés pour attendrir leur viande à Hanoï). L'origine même de cette légende est comme toujours difficile à déterminer, mais on peut se demander si ce n'est pas le film Faces of death lui-même. Car si traditionnellement, les légendes étaient exclusivement transmises oralement, les grands médias ont peu à peu remplacé cette fonction du conte pour le relayer. Cependant, ils n'interviennent normalement que pour diffuser un récit, permetttant sa pérénisation, non pour le créer de toutes pièces comme ici. Ceci étant, la question semble pertinente, le film ayant eu un succès indéniable de par le monde et conservant malgré tout un certain mystère pour le néophite du cinéma d'exploitation.

Légendes urbaines et contemporaines - 2ème partie

Dans une moindre mesure, Guinea pig : Devil's Experiment (Za ginipiggu: Akuma no jikken de Satoru Ogura, 1985), s'il n'est pas présenté explicitement comme présentant des images réelles, laisse planer l'ambiguité par un travail esthétique : image vidéo sale, lumière réaliste, recours au plan-séquence. Ce film enchaine les séquences de torture sur une jeune fille, la progression des sévices infligés contribuant au réalisme (ceux-ci étant présentés comme une expérience sur la désorientation et la souffrance). Parfois d'apparence anodins, ils progressent dans l'ignominie pour s'achever dans une séquence saisissante de réalisme où les bourreaux transpercent un oeil de la jeune femme avec une épingle. Dans un avant-propos sous forme de texte défilant, le réalisateur s'adresse au spectateur, indiquant que quelques années auparavant, il aurait visionné une vidéo présentée comme une expérience sur la désorientation et la souffrance et mettant en scène la torture d'une jeune femme. Il est ainsi sous-entendu que les images présentées en sont la reconstitution ou tout du moins l'inspiration.

Dans Za ginipiggu 2 : Chiniku no hana/Flowers of flesh and blood de Hino Hideshi (1985), le concept est semblable à ceci près que la vidéo est sensée être la reconstitution d'une bande vidéo, de photos et d'un long texte envoyés à un dessinateur. On peut saluer l'idée même si elle n'est plus nouvelle, cette allusion transforme ce qui n'était encore qu'une série de deux films en reconstitutions documentaires d'évènements dont le réalisateur aurait pu visionner les bandes. L'idée est nettement plus subtile que tenter de faire croire à la réalité des images présentées, quelle que soit le réalisme de ces dernières.

Face à un étalage d'horreur plus sanglant (par rapport au film précédent, il s'agit d'une véritable boucherie ! A tel point que la victime est au préalable endormie !), le spectateur ne peut croire que ce qu'il voit est réel (on assiste même au rapt). Mais lorsque le tortionnaire s'adresse à la caméra entre les différents actes de cette mise à mort, alternant commentaires ésotériques et poésie macabre sur la beauté, la possibilité de l'existence de telles atrocités peut peser sur le spectateur. La rumeur court d'ailleurs que Charlie Sheen, ayant eu en main le film en question, crût qu'il s'agissait d'un vrai snuff et contacta le FBI. S'il est vrai que le film peut surprendre par son parti pris poussé de réalisme, ce n'est là que pur artifice et il faut être bien naïf pour croire à sa véracité : on est peut-être là aussi face à une légende urbaine "people" sur la naïveté de Monsieur Sheen. Il existe quatre autres films dans la série des guinea pigs, mais la mise en scène initiale est délaissée pour donner lieu à différents scénarios horrifique, comiques et sanglants loins de tenter de semer le même doute dans la tête du spectateur.

Aux Etats-Unis, si Fred Vogel et sa trilogie August Underground marche dans les traces de Guinea Pig, le résultat est loin d'être aussi convaincant, ce qui faisait l'objet de quelques 40 minutes de métrage (on est proche de la longueur envisagée dans la légende du snuff) dépasse ici allègrement l'heure, générant des séquences par trop longues, inintéressantes, supposées contribuer à l'ambiance et au réalisme (allers et venues, concert métal de seconde zone). Cette volonté non plus de jouer avec la crédibilité du spectateur, mais de choquer se traduit par une surenchère dans des effets qui n'ont d'ailleurs parfois plus rien de trucages (*5). Les mouvements de caméra, convulsifs et trop rapides, loin de crédibiliser l'ensemble, parachèvent d'ennuyer ou d'irriter le spectateur déjà passablement usé par la bande-son (du death métal, Necrophagia entre autres, loin d'être réputé pour apaiser). L'absence de scénario et de montage au sens propre du terme n'incitent guère à suivre les quelques scènes et autres effets spéciaux (parfois très réussis).



Curiosité malsaine et culpabilité

"Oh my God, that's my daughter." (Oh mon Dieu, c'est ma fille!) - Hardcore

Si certains films font tout pour faire passer la fiction pour la réalité, d'autres n'en demandaient pas tant. C'est le cas de Ruggero Deodato, réalisateur italien dont le très efficace Cannibal Holocaust (1980) lui vaudra bien des tourments. Accusé par la justice italienne d'avoir réellement tué l'actrice empalée dans le film, il devra s'expliquer judiciairement. Regrettant la perte de documents vidéo du tournage qui auraient pu permettre de dénouer l'affaire, il devra faire la démonstration devant la Cour à l'aide des accessoires du film qu'il ne s'agit là que d'un trucage, ajoutant à sa démonstration des photos de tournage. Il paiera ainsi la campagne publicitaire du film jouant avec ambiguité sur la "disparition" de comédiens inconnus du grand public (*6), ajoutant à la funeste réputation du film par ce procès tapageur et par les différentes censures qui ne manquèrent pas de provoquer des coupes franches dans le montage quand ce ne furent pas des interdictions totales.

Un des effets spéciaux de Cannibal holocaust que Deodato devra executer devant un tribunal
Un des effets spéciaux de Cannibal holocaust que Deodato devra executer devant un tribunal

Cannibal Holocaust, s'il n'est pas à mettre devant tous les yeux, est néamoins remarquable. L'histoire, qui n'est pas sans avoir inspiré les créateurs de The Blair witch project est celle du professeur Monroe, ethnologue parti à la recherche de journalistes disparus en Amérique du sud. Il apprendra que ces derniers ont été assassinés et ramènera avec lui des bobines tournées par ces derniers. Ces bobines révèleront pourquoi ils ne sont pas revenus vivants ; irrespectueux de la nature et des indigènes, les explorateurs se sont rendus coupables de crimes odieux faisant d'eux des monstres, même confrontés aux pratiques barbares locales. Ils le paieront de leur vie dans de violentes et sanglantes séquences filmées caméra à l'épaule.

Jouant sur la mise en abîme provoquée par le film dans le film et avec l'ambiguité de la cohabitation au sein du film de scènes de mise à mort réelles d'animaux et de séquences de tortures, viols et assassinats eux factices, le réalisateur crée un malaise qui à défaut d'être inédit est d'une rare puissance. La volonté de réalisme contraste avec la musique tantôt guillerette, tantôt mélancolique et lancinante, toujours douceâtre de Riz Ortolani. Deodato va loin dans la surenchère violente, dans un but de dénonciation de la manipulation orchestrée par les images médiatiques, si loin que l'effet obtenu est de mettre le spectateur sur la sellette. Celui-ci, face à l'efficacité et à la qualité d'un métrage qui n'oublie jamais de faire dans l'outrance, se retrouve éclaboussé par son propre voyeurisme (qui ne peut, une fois n'est pas coutume se retrancher derrière le sensationnalisme assumé du mondo (*7)).

Le film Cannibal Ferox (Umberto Lenzi – 1981) qui repose sur le même type d'enchainement de morts réelles d'animaux et de séquences de cinéma ne produira pas les mêmes déchainements de haine ou d'incompréhension car le film, mauvais quand il n'est pas purement comique, ne fait pas rejaillir sur le spectateur sa propre culpabilité avec la même force. La même réflexion peut s'appliquer à Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) pour la scène du sacrifice rituel du buffle, non pas à cause de la qualité du métrage mais parce que le message diffère totalement et ne s'attaque pas au spectateur.

De 8 MM à Tesis, de la projection au magnétoscope, instantanés du spectateur
De 8 MM à Tesis, de la projection au magnétoscope, instantanés du spectateur

La culpabilité qui s'attache à regarder des morts réelles d'êtres humains ou même d'animaux s'accompagne souvent d'une incompréhension bien hypocrite et sans doute feinte : comment peut-on commettre de tels actes ? (interrogation légitime) et comment peut-on regarder de tels films ? (interrogation à priori surprenante de la part de quelqu'un qui vient de le faire). Cette hypocrisie (à moins que cela ne soit de la naïveté) est adoptée par Angela, l'héroïne de Tesis d'Alejandro Amenábar (1996) à la vision d'un shockumentary (*8):

Angela : "Il y a des gens pour regarder de tels films ?"
Chema (un autre étudiant plus cynique) : "Toi !"
Angela : "Ca n'est pas pareil !"

L'attirance que ressent Angela face aux images violentes est perçue par elle comme purement scientifique, universitaire (elle travaille à une thèse de doctorat sur les films violents) mais sa fascination semble aller au delà, en témoigne la première scène du film où son train est arrêté en gare après avoir percuté un suicidé. Le chef de quai leur explique que la personne a été coupée en deux par le choc et leur demande de ne pas regarder sur la voie, pourtant une foule de badauds ne peut s'empêcher de s'approcher pour voir le corps. Angela en fait partie, seule l'intervention du chef de quai l'empêchera de voir. Cette curiosité malsaine n'est pas rare mais elle est souvent niée, particulièrement lorsqu'elle est accompagnée d'actes (visionner un shockumentary par exemple) et se traduit par un émoi hypocrite et un peu absurde. Les thèmes du voyeurisme et du snuff movie sont très liés et déjà présents dans Peeping Tom qui joint fort logiquement ces deux aspects.



Perversion dans les hautes sphères et mécanique commerciale

"Vous devez donner au public ce qu'il veut" - Tesis

Comme le veut l'idée du complot (une autre source prolixe de légendes urbaines) aux Etats-unis, le mal est souvent incarné à la fin d'un métrage par de grosses huiles sans foi ni loi si ce n'est celle de leur bon plaisir. Quoi de plus logique, il faut beaucoup d'argent pour s'offrir de telles transgressions de l'humanité... Ici c'est bien la demande qui conditionne l'offre, logique me dirais-vous, on ne se lance pas dans un assassinat sans savoir à qui refiler la vidéo. D'où l'idée de la commande de films qui seront autant financés qu'achetés. Cette idée est exprimée à plusieurs reprises par un professeur de cinéma dans Tesis : "Vous devez donner au public ce qu'il veut". Ce même professeur sait de quoi il parle, étant lui-même metteur en scène de snuff movies. L'idée que certaines personnes puissent user de leur pouvoir ou de leur argent pour se délecter d'atrocités sur bande (s'ils le peuvent, pourquoi ne le feraient-ils pas ?) est en soi l'argument le plus souvent relevé pour accréditer l'existence des snuff movies.

Dans 8 MM de Joel Schumacher, l'enquête de Nicolas Cage dans le monde du porno underground a pour origine une bande snuff trouvée dans le coffre d'un homme récemment décédé. L'épouse le charge de découvrir si le film est réel ou non. Son mari, homme riche, a commandé cette bande et chargé son avocat de règler les détails de tournage. Les personnes chargées de tourner ce film évoluent dans la sphère du porno underground mais c'est sur requête qu'ils mettront en oeuvre les moyens d'assassiner une jeune fille.

Dans Tesis, c'est un professeur d'université qui, avec la collaboration d'un étudiant met en images ses assassinats. Le film insiste sur la notion de hiérarchie existant entre le professeur qui fournit le matériel et l'étudiant qui n'est qu'un commanditaire, exécutant les basses besognes (non sans une certaine délectation). Si le film fait preuve d'une nuance appréciable dans le traitement du sujet, contrairement à un 8 MM plutôt racoleur, il n'est pas dénué de naïveté. Ainsi les vidéos de snuff sont stockées dans une pièce attenante à la vidéothèque de l'université...

Dans le futur proche de Strange days (1995) de Kathryn Bigelow, il est question des pérégrinations d'un trafiquant de vidéos d'un genre particulier. Grâce à un appareillage du type de ceux utilisés en matière de réalité virtuelle, il est possible de ressentir les mêmes sensations que celui qui a réalisé la vidéo. On imagine aisément les plus populaires : ébats sexuels, cambriolages, tout ce qui peut procurer des émotions fortes sans risques, Lenny Nero (Ralph Fiennes) peut vous le procurer. Mais vont apparaître sur le marché des vidéos où des femmes sont violées puis tuées, ces snuff hi-tech permettent d'entrer véritablement dans la scène. Le tueur, qui prend un malin plaisir à diffuser ses vidéos, est particulièrement pervers, allant jusqu'à mettre un casque à une de ses victimes qui éprouvera en plus de ses souffrances le plaisir du violeur dans une boucle sensitive contradictoire et mortelle. Ici l'argument financier n'est pas le mobile, il s'agit plus d'un jeu du chat et de la souris entre le tueur et Lenny Nero. On est en face du tueur-incarnation du mal et non plus face à de simples détraqués avides d'argent et de pouvoir. Ici le plaisir est le mobile (contrairement à de Tesis par exemple où les tueurs semblent mélanger le plaisir et les affaires…). Si les plans de ces séquences sont ici nettement plus mobiles (il s'agit d'une véritable vision subjective), l'esthétique du snuff est toujours la même (plan-séquence, cadrage grossier, lumière grossière).

La même idée du complot mené de haut dans Mute witness (Témoin muet, 1994) d'Anthony Waller où une maquilleuse muette travaillant sur le tournage d'un film à Moscou est témoin d'un meurtre (dans le cadre d'un snuff movie). A l'incapacité physique relative de dénoncer ce qu'elle a vu s'ajoute celle absolue de faire face à une horreur organisée où la police et le KGB l'empêcheront elle et ses amis de dénoncer ce qu'elle a vu aux autorités. C'est encore ici l'idée du réseau qui domine.

Qui dit réseau d'exploitation du corps humain, dit souvent exploitation de la pauvreté. Celle-ci est souvent traitée comme un catalyseur dans le mythe du snuff, les victimes sont flouées quand elle croyait louer leur corps alors qu'elles donneront leur vie. Dans The Brave (Johnny Depp 1997), c'est par contre en plein conscience de ce qui l'attend que Raphael va se livrer à l'ange de la mort dans un sacrifice conforme à la tradition Chrétienne.

De religion, il en est aussi question dans Hardcore (1979) de Paul Schrader où un père à la recherche de sa fille en fugue va explorer les tréfonds sordides d'un certain milieu de la pornographie pour la retrouver. Le père ici incarné par un homme aux visions calvinistes, conservatrices, va souffrir de l'immersion de sa fille dans ce qui le répugne le plus, sans avoir le choix de renoncer puisque la vie de celle-ci est menacée par le tournage d'un snuff. Il y a là la peur fondamentale de tout père de retrouver sa fille livrée à un monde peuplé d'hommes et considéré comme consacré à l'exploitation du corps de la femme pour le plaisir de l'homme.



Le snuff movie du point de vue de la technique : le dogme avant l'heure


La prudence qui s'attache à certaines activités illégales (discrétion, rapidité) est indissociable des particularités techniques des moyens utilisés (souplesse, facillité d'utilisation et faible coût des appareils pour filmer). Cet ensemble d'impondérables aboutit à des images très codifiées.

Images furtives, travail du grain et de la lumière, les représentations cinématographiques de l'horreur clandestine (de g à dr : Tesis en Espagne, Evil Dead Trap au Japon, 8 MM aux USA)
Images furtives, travail du grain et de la lumière, les représentations cinématographiques de l'horreur clandestine (de g à dr : Tesis en Espagne, Evil Dead Trap au Japon, 8 MM aux USA)

La production est minimaliste, la clandestinité obligeant à utiliser des moyens légers pour filmer. La légende est d'ailleurs née en même temps que la popularisation de la vidéo. Ainsi le cadrage se caractérise par sa fixité, pas ou peu de mouvements de machine, le moindre panoramique se veut tremblotant. Le plan-séquence est presque obligatoire, le voyeurisme l'exige, d'une part il contribue au réalisme et renforce l'impact sordide, d'autre part la qualité "artisanale" implique un montage simplifié voire inexistant. Dès lors on se retrouve parfois face à des films respectant de façon scrupuleuse l'unité de temps et de lieu. Le temps réel devient la règle même si des entorses sont fréquentes, y compris dans les mises en scènes les plus réalistes et les plus ésotériques (on notera la présence de contrechamps dans le très réaliste Guinea pig : Devil's Experiment).

Le lieu filmé dégage dès lors une atmosphère maléfique et une aura fascinante à la fois, la pénétration de celui-ci révèle des lieux sordides, oubliés des hommes quand il ne s'agit pas d'un univers hostile et piégé (Evil dead trap) ; dans Videodrome c'est une véritable distorsion de l'image et de la réalité qui attend le visiteur. Dans les films se voulant réalistes, il s'agira de lieu désaffectés (squat abandonné dans 8 MM), alors que tout semble envisageable en la matière (chaufferie de la faculté et simple garage dans Tesis).

La lumière ne s'attache pas à être belle, au contraire, l'image doit être sale, glauque afin de renforcer le malaise (Guinea pig,...). Dans 8 MM, le format au grain grossier est responsable de la mauvaise qualité de l'image, ce format est l'ancêtre en la matière de la vidéo (Tesis) puis du numérique (August Underground). Videodrome use du prétexte du piratage d'une chaîne satellite pour conférer à l'image un effet de parasitage. Cet aspect sale, improvisé, est exploité uniquement de façon formelle sauf peut-être dans Last house on dead end street de Roger Michael Watkins qui prétendait que que le poste budgétaire de son film le plus important était celui de la drogue (des amphétamines en particulier). Ce métrage, dont le titre original (*9) lorgne moins du côté d'un grand sucèés de son temps (Last house on the left de Wes Craven) semble avoir été tourné dans un certain chaos artistique même si on note une certaine habileté. Sa distribution sur les écrans a elle aussi souffert d'un amateurisme certain qui n'a pas été sans contribuer à cette aura mystérieuse et sordide qui poursuit certains films.

Tous ces éléments d'un dogme non écrit ont été abondamment utilisés dans le cinéma populaire, ainsi :

  • La façon de filmer : la caméra à l'épaule associée au plan-séquence sont de nos jours très utilisés pour rendre une séquence plus réaliste, plus violente. On peut ainsi citer la très célèbre séquence du débarquement dans Saving private Ryan (Steven Spielberg, 1998) ou les séquences d'actions de 28 days later (28 jours plus tard de Danny Boyle - 2002). Utilisée de façon plus ou moins convaincante, le meilleur côtoyant le pire en la matière, cette façon de filmer est à la fois le couronnement d'un mode de réalisation considéré il y a quelques années comme expérimental et la conséquence d'évolutions techniques ayant permis d'aboutir à la mise au point d'appareils plus légers, plus maniables et conférant à l'image un piqué et un contour plus réaliste, plus dynamique (les caméras de Apocalypto de Mel Gibson en 2006 sont utilisées à cette fin).

  • Mais c'est sans doutes dans une exploitation conjointe du film dans le film et d'une recherche graphique du réalisme que la légende du snuff apparaît le plus. D'une séquence d'Henry, portrait of a serial killer (John McNaughton - 1986) à The Blair witch project (de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez – 1999) le film dans le film est maintenant une recette éprouvée, souvent utilisée pour renforcer un impact horrifique. Le parcours de tueurs en série a ainsi inspiré les scénaristes et réalisateurs : une équipe amatrice tourne un documentaire sur un tueur dans C'est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux et André Bonzel (1992) ; Oliver Stone jouera sur les formats et les images dans Natural born killers (Tueurs nés – 1994) dans un but certes autre (*10) mais toujours quand même pour filmer l'horreur avec le grain le plus familier, le plus réaliste pour montrer sa trivialité.

Si le mythe est maintenant concurrencé par la réalité (en 2002, le sordide assassinat du journaliste Daniel Pearl par des terroristes,filmé et diffusé et dont on peut dire à l'instar de sa femme que le refus de le visionner est un acte politique, humain),on peut considérer qu'il n'en perd pas pour autant son caractère de conte moralisateur grâce à une esthétique qui perdure dans toute les déclinaisons d'une légende à laquelle le progrés technologique n'a (heureusement) pas donné de réalité.






*1 Sous-genre du cinéma d'horreur mettant en scène un tueur (masqué le plus souvent) et une bande de jeunes gens mettant tout en oeuvre pour se faire assassiner de préférence dans un cadre rural ou de vacances.

*2 Le mondo désigne un film présenté sous la forme d'un reportage ou d'une simple compilation d'images, les sujets tournant le plus souvent autour du sexe, de la mort, de la douleur ou plus généralement tout ce qui est susceptible d'éveiller facilement la curiosité. Le contexte est souvent exotique, permettant ainsi de masquer par un propos prétendument ethnologique des images racoleuses ou choquantes. Voir à ce sujet le dossier très documenté de E. Draven sur le site http://www.zonebis.com

*3 Même pour un spectateur moyennement aguerri, le montage lui-même le révèle

*4 Différents travaux sur la maladie de Creutzfeldt-Jacob finissent d'accréditer cette hypothèse

*5 Comédiens vomissant

*6 Au delà du marketing, les morts sur les tournages de films ont parfois donné lieu à des mythes. Ainsi la mort de Brandon Lee sur le tournage de The Crow (Alex Proyas – 1984) renvoit à celle entourée de mystère de son père Bruce Lee. De même la série de décès d'acteurs ayant participé à la série des Poltergeist a souvent été assimilée à une malédiction.

*7 Mondo, qui n'a rien à envier à la presse dite "people" qui de nos jours est sous couvert d'assumer des intrusions dans la vie privée et autres diffamations, arrive à décomplexer ses lecteurs intellectuellement les plus alertes...

*8 Contraction anglaise de shock (choquer) et documentary (documentaire) désignant des compilations de morts filmées, accidents, exécutions... etc

*9 The Cuckoo Clocks of Hell

*10 Les médias sont vivement critiquées dans leur approche de la violence





  • Les affiches sont extraites du livre Horror Film Posters (Evergreen)

  • Merci aux éditions DVD suivantes qui ont été utilisées pour les captures :

Cannibal Holocaust : édition Opening en zone 2

Videodrome : édition Universal en zone 2

Evil Dead Trap : édition Synapse en zone 1

8 MM : édition Columbia Tri-Star en zone 2





Légendes urbaines et contemporaines - 2ème partie
Venez discuter de cet article sur le forum



Dimanche 27 Janvier 2008
Stéphane Lapeyre (Plissken)

Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte



Nouveau commentaire :

Nom*
Adresse email* (non publiée)
Site web

Commentaire
Me notifier l'arrivée de nouveaux commentaires
Votre adresse IP sera enregistrée avec votre message : 38.103.63.16

Dans la même rubrique :