MAD MAX de George Miller / 1979
Cette étude dévoile de nombreux éléments du film. Il est donc préférable d’avoir vu le film avant de lire ce qui suit.
Production : Byron Kennedy
Scénario : James McCausland et George Miller
Musique : Brian May
Avec : Mel Gibson, Joanne Samuel, Hugh Keays-Byrne, Tim Burns
A la fin des années 70, le cinéma de genre australien est en pleine expansion, sous l’impulsion du génial Peter Weir , chef de file de ce renouveau, qui vient de signer coup sur coup deux chefs-d’œuvre reconnus qui contribueront plus tard à susciter l’intérêt du cinéma américain pour le réalisateur : Pique-Nique à Hanging Rock (1975) et de La Dernière Vague (1977). Mais avant cela, en 1974, Weir avait déjà réalisé Les Voitures qui ont mangé Paris , un film étrange racontant les aventures d’un homme coincé dans un village d’accidentés de la route... Sans entrer dans les détails, il s’agit du film le plus annonciateur de Mad Max . Avec Peter Weir , le cinéma australien s’impose comme un cinéma où les thèmes de la nature et de la violence (physique ou psychologique) sont souvent mis en adéquation. Qu’il s’agisse d’une inspiration, d’un trait d’identité nationale ou de pure coïncidence, le Mad Max de George Miller est inséparable de ce mouvement. Mais il va constituer une révolution, qui le sortira du simple cadre du cinéma d’auteur australien pour gagner le monde, écopant au passage d’une réputation de film culte, un de ces films longtemps censurés voire bannis pour leur ultra violence jugée malsaine et dangereuse par ceux qui aiment à imposer leur propres critères moraux.
" Demain, peut être.
Rien ne condamne mieux la violence que les images qui vont suivre. "
C’est par ces mots que démarre Mad Max . Mots auxquels succède une scène de course-poursuite parsemée d’accidents et s’achevant sur une explosion. Le sujet du film est posé, les ambitions sont annoncées. L’histoire est fort simple, et va droit au but. Dans l’Outback australien, Max Rockatansky est l’élément essentiel d’une section policière traquant les hors-la-loi sévissant sur la route. Dès le début du film, Max et ses collègues entrent en conflit avec un gang de motards à la cruauté avérée, soutenus par une logique pseudo-libertaire qui leur est propre. Ce qui va conduire à des confrontations multiples, et à une violence allant crescendo. Jusqu’au moment où la femme et l’enfant de Max sont renversés. Dès lors, Max va entreprendre de se venger, à titre personnel.
Bubba et le Chirurgien - Johnny the Boy - Fifi - Le Gorille au premier plan, devant Max
D’un tel pitch, que retient-on ? Finalement peu de chose. Vu comme cela, Mad Max ne serait qu’une simple série B, mille fois vue, sans saveur. Pas de quoi révolutionner le cinéma de genre australien, et encore moins international. Et pourtant, c’est ce que fera le film de George Miller . De l’aspect réflexif des films de Peter Weir , il n’est plus question. Le texte démarrant le film l’a clairement établit : le film ne laissera pas de place à la délicatesse. Miller opte pour un décor de western, désertique (superbe outback australien, qui rivalise avec l’ouest américain ou les décors espagnols de Leone ), dans lequel il situe des personnages à fort caractère, très typés sans pour autant être manichéens. Seule la loi sépare les "gentils" des "méchants". Les deux ont pourtant recours à la même violence… Du côté des motards on trouve le Chirurgien, leader totalement allumé au discours anarchiste, parlant volontiers de liberté, et invectivant ses troupes (parfois physiquement) à s’aligner sur ses positions. « Ils (les policiers – ou cloutards, comme il les appelle) te volent ta fierté ». Il n’est pas exclu de voir dans ce discours une sorte de vision romantique dégénérée, un peu comme si la génération Easy Rider trouvait dans la violence le moyen d’exprimer ses désillusions. Des Hell’s Angels extrémistes, en quelque sorte. On trouve aussi Bubba Zanetti, second du Chirurgien, laconique et quasi-mystique. Il incarne quant à lui une méchanceté plus vicieuse, plus perverse. Enfin, mentionnons également Johnny the Boy, jeune motard névrosé et pas encore vraiment mûr pour intégrer ce milieu. Un jeune sans conteste paumé, qui cherche à se forger une identité semblable à celle du Chirurgien sans en avoir les moyens psychologiques… De l’autre côté, on a entre autre Fifi, le chef de la police, plus axé sur l’administratif que sur la violence, bien qu’étant lui-même une montagne de muscles. Dans sa brigade on trouve un duo composé d’une tête brûlée et d’un jeune peureux (un duo impossible, où là aussi le jeune n’a vraiment pas sa place, tant il apparaît faible). On croise aussi Jim "Le Gorille", autre tête brûlée mais oeuvrant à moto, et enfin on trouve Max, le meilleur ami du Gorille, sur lequel nous reviendrons, bien entendu. Tous ces personnages vont se mélanger pour livrer un film explosif, misant sur une mosaïque de genres, alliant références et innovations.
Ainsi, Mad Max peut être vu comme un film d’action à tendance d’anticipation. D’anticipation car le film se déroule dans un futur proche, où l’homme civil n’a plus sa place, où la barbarie règne. D’ailleurs, lors de la course-poursuite d’ouverture, une pancarte indiquant les directions d’Anarchy et de Bedlam (un asile d’aliénés britannique réputé) seront montrés… Hormis quelques exceptions (dont ce couple qui finira agressé par les motards), les gens de la rue ne sont jamais montrés. C’est un monde où il faut prendre position, soit pour un côté soit pour l’autre, où l’indécision n’est pas tolérée et se voit punie. Est-ce que cela sous-entend une certaine forme de manichéisme ? Non. Car bien que les policiers soient montrés comme positifs, ils ne sont pas exclus de toute barbarie. Ainsi, dans le futur que nous présente Mad Max (mais est-ce véritablement le futur ?), un policier peut rendre une justice expéditive (« Faites ce que vous voulez du moment que les paperasses sont en règle », dit Fifi), ce qu’un personnage comme le Gorille, ou même que le "fort" du duo automobile de la première scène du film ne se privent pas de faire lorsque la possibilité leur en est laissée. C’est là qu’on entre dans le domaine du film d’action. Cette possibilité n’est laissée pratiquement que sur la route, là où tout se règle. En dehors, place à la fausse justice sociale (l’avocaillon ridicule défendant les droits de son client motard, toxico et coupable d’un viol… ce dernier sortant du poste de police en déclarant à celui qui l’a arrêté et maltraité : « On se retrouvera sur la route ») et à la peur (les villageois, la femme de Max…).
Outre au travers de ce postulat scénaristique, l’action motorisée trouve également écho dans la réalisation. Miller use des poursuites, des cascades, des explosions, le tout via un montage généralement rapide, sans temps mort, violent. A l’apogée des poursuites, lorsqu’un des conducteurs voit un obstacle dont il ne pourra réchapper vivant ("L’Aigle de la route" du départ, le Chirurgien lors de la vengeance de Max), Miller place même un plan furtif, quasi-subliminal, sur les yeux exorbités de la future victime. Puis il enchaîne par le choc, très violent. Ce sont de véritables guerres de la route qui sont menées, et la réalisation de Miller insiste sur les impacts, la vitesse et l’inéluctabilité des chocs. Et, comme dans tous conflits, les civils peuvent être des victimes collatérales…
Un duel de la route...
Mais, avant ses tendances légèrement science-fictionnelles, avant d’être un film d’action, Mad Max est avant tout un western. Et pas uniquement grâce au désert, même s’il s’agit là incontestablement d’un élément s’y rapportant. Le thème de la vengeance, qui arrive à la fin du film, en est le plus bel exemple. Vengeance appliquée de façon méthodique, mais où la voiture remplace le flingue. Du reste, la scène où Max fauche les motards est particulièrement éloquente : les deux parties se font face dans ce qui s’annonce être un duel motorisé. Champ et contre champ. La tension est installée. Puis le duel est lancé, il est bref, les véhicules vont se heurter, à toute vitesse… Comment ne pas penser à un duel à la Leone ?
Chaque trauma est marqué d’une attention particulière au regard de Max. Ici, lorsqu’il voit le corps brûlé du Gorille à l’hôpital, et au sortir d’un rêve agité
Avant même la vengeance de la fin du film, la présence de deux clans rivaux (l’un représentant l’ordre et l’autre l’anarchie dans ce qu’elle a de plus contestable) est également un élément rattachant le film au western. Ce à quoi on peut rajouter les motos du gang remplaçant les chevaux (avec la poussière suivant les roues), la forte hiérarchie établie parmi les motards, les personnages marginaux aux identités profondément marquées, les multiples gros plans sur les regards des personnages…
Un nombre impressionnant d’éléments faisant du film un western moderne. L’une des scènes les plus représentatives est celle où les motards arrivent dans le village. Ce village est au beau milieu de nulle part, et ses habitants sont rares et effrayés. Puis nous voyons ce clan débarquer, à grand renfort de bruit, et dont les intentions sont clairement de s’en donner à cœur joie, via l’alcool, les pillages, le sexe.... Suite à quoi s’enchaînent humiliations physiques et morales, lesquelles culmineront par la poursuite de ce couple en fuite, qui se fera rapidement rattraper et subira les assauts des motards. Ces derniers vont tout d’abord monter sur la voiture pour l’attaquer à la hache avant de s’en prendre aux deux personnes, que l’on retrouvera plus tard, ayant probablement été violées et battues…
Comment ne pas penser aux persécutions subies par beaucoup de villageois sans défense, dans de nombreux westerns. Dans ceux-ci, le shérif et ses hommes sont souvent dépassés, et les villageois ont recours à des mercenaires pour se défendre. Ici, la police est également inefficace, et arrive trop tard. Et pas de mercenaires à l’horizon, car il s’agit d’un monde « civilisé »… La vision de Miller est très sombre, et Max n’est alors pas encore le « guerrier de la route ». Il faudra attendre Mad Max 2, qui nous présentera l’apparition d’un mercenaire comme défenseur d’une communauté…
Mais si Mad Max premier du nom est un western moderne, il en dépasse les traditionnels canons de violence, repoussant cette dernière vers la sauvagerie brute, tout en employant des méthodes plus modernes que celles du 19ème siècle (siècle dans lequel se déroule la majeure partie des westerns). Sans que cela ne soit gratuit, Mad Max est même un film entièrement consacré à la violence. Violence physique certes, mais surtout psychologique. Dérangeant. Il suffit de s’identifier un tant soit peu aux personnages pour éprouver un certain malaise. La villageoise violée, peut-être sous les yeux de son compagnon, ce dernier ayant lui-même connu le même sort : tout est hors champ, et toutes les violences de ces actes peuvent donc être imaginées, prenant d’autant plus de poids que le film nous a jusqu’ici conditionné à imaginer la sauvagerie la plus barbare. Autre exemple : le Gorille brûlé vif, mais toujours vivant (« Cette chose n’est pas le Gorille », dira Max) …
Une chaussure et un ballon qui tombent. Pas besoin de voir les corps pour savoir que la famille Rockatansky est détruite
Enfin, et surtout, la femme et le gamin de Max renversés sous les yeux de ce dernier. Et ils ne sont pas morts non plus. Ils continuent de souffrir. Plus que la violence physique, c’est la violence morale qui est présente dans ces exemples. Et dans le dernier cas, celui de la famille de Max, c’est un déclencheur. Quiconque s’identifie à Max comprend sa réaction. Qui n’a jamais pensé qu’en pareille situation, il se ferait vengeance lui-même, malgré tous ses principes moraux et sociaux de façade, peu compatibles avec la loi du talion ? Soyons honnêtes : personne.
Mais avant de parler de la vengeance de Max, parlons un peu de son personnage. Dès le départ on s’attend à un personnage violent, laconique, mais pourtant sympathique. Bref un personnage Leonien. Le titre le laisse présager, la réputation du film également. Les premiers plans qu’on nous dévoile de lui également. On voit d’abord ses jambes, marchant dans la poussière, près de son "arme" : l’Interceptor, sa voiture trafiquée et améliorée. Puis on ne voit que ses yeux cachés par de larges lunettes de soleil ainsi qu’une partie de son visage dans le rétroviseur. Le tout sur une musique particulière, appuyant le côté ténébreux du personnage. Puis arrive la course-poursuite (filmée en partie en vision subjective, comme si la caméra était fixée aux pare-chocs). Max parvient facilement à rattraper l’Aigle de la route, lequel se met à pleurer alors qu’une minute auparavant il fanfaronnait.
On comprend que Max est très très habile, et on l’imagine également comme quelqu’un de très dur, très stoïque. Et bien non. Après l’accident de l’Aigle de la route, Max est enfin dévoilé : c’est un homme au visage juvénile qui semble être impressionné par l’accident qu’il vient de voir. Sa monstrueuse voiture et sa combinaison en cuir noire ne parviennent à cacher l’humanisme du personnage, voire, à la limite, sa banalité (en dehors de ses énormes compétences professionnelles). Il n’est pas un "homme sans nom", il ne travaille pas pour lui-même. L’enchaînement direct nous montre Max et sa famille, et là ce sont les sentiments qui parlent. Outre qu’il nous dévoile un personnage finalement assez classique, humain, au départ, Miller en profite aussi pour montrer l’amour qui règne dans cette famille (ce qui sera utile pour accroître le poids de la haine de Max à la fin du film).
D’ailleurs on apprend aussi que Max projette régulièrement de démissionner de son job. Un bémol : il répond toujours aux appels du Gorille, à la plus grande déception de sa femme. On devine ainsi que Max est attiré par son boulot (comme le prouve sa réaction lorsqu’il apprend que le gang de motards souhaite venger leur ami l’Aigle de la route : « Ca fera du monde en plus dans mon tableau de chasse »). Il y a donc là un paradoxe. Max n’aime pas son boulot, mais pourtant ses instincts sont en totale osmose avec lui. Un dialogue entre Max et Fifi juste après l’accident du Gorille résume bien la situation. Max dit en gros avoir constamment peur, mais dans le même temps prendre du plaisir à ce qu’il fait, que sur la route il est quelqu’un d’autre, un sauvage, mais que sa plaque de bronze lui donne tous les droits. Bref il se met à douter, prend conscience de l’état second qui le gagne lorsqu’il est au volant de sa voiture, et c’est pour cela qu’il veut définitivement arrêter. Fifi refuse, mais lui laisse quelques vacances, le temps de réfléchir. Et c’est au cours de cette période que Max va voir sa vie se briser. Son destin, sa profession, ne le lâcheront pas et par un malencontreux hasard lui et sa femme se retrouveront au mauvais endroit au mauvais moment. Ils parviendront dans un premier temps à fuir, mais pas pour longtemps…
Les nuages noirs s’amoncèlent, annonciateurs de la sombre destinée de Max qui décide de devenir Mad Max dans cette même scène
La famille Rockatansky va être abattue, à la suite d’un raid des motards, sans que Max ne parvienne à s’interposer. Suite à ce drame, à l’issue d’une scène courte mais extrêmement intense, son personnage va changer radicalement. Max regarde vers l’océan. Puis il se met à écraser ce qu’il tenait dans ses mains, à savoir un masque que l’on avait déjà aperçu lors de plusieurs scènes touchantes entre lui et sa femme, parfois au même endroit, face à l’océan. Symbole de sa vie détruite. Max Rockatansky est devenu Mad Max. Son regard est à la fois plein de fureur et de tristesse, et témoigne également de sa volonté d’agir. Max se lève d’un bon, part revêtir sa tenue de cuir noir avant d’aller chercher son Interceptor. A partir de là, il est transformé. Il représente les instincts les plus violents de chacun. Du statut de simple flic doué, il accède au rang d’anti-héros. Anti car il procède à une vengeance toute personnelle, ce que la morale réprouve. Mais héros car tout le monde souhaite le voir réagir comme ça, et secrètement tout le monde aimerait avoir le même cran que lui en pareilles circonstances. Ainsi Max concrétise la représentation parfaite des instincts les plus violents de chacun. Par delà même l’aspect spectaculaire de ses agissements, on se prend à souhaiter que sa vengeance soit la plus cruelle que possible. Elle sera en fait crescendo, à l’image de la violence pratiquée par les motards tout au long du film vis-à-vis de Max (d’abord ils s’en sont pris à un couple lambda, puis au Gorille - le meilleur ami de Max - puis enfin à sa famille).
Tout d’abord Max envoie quelques motards dans le fleuve après les avoir fauché de plein fouet avec son Interceptor (scène dont nous avons vu précédemment les enjeux). Puis il va rencontrer quelques difficultés. En chassant Bubba et le Chirurgien, alertés de la situation via des indices laissés par Max lui-même, il va se prendre une balle dans la jambe. Puis il va se faire rouler sur le bras. Bubba, désirant achever Max, revient en moto lorsque ce dernier est à terre. Mais Max parvient à se saisir de son fusil (l’énergie de la haine ?) et à abattre son assaillant. Cette scène montre que Max n’est pas un super héros. Il est faillible. Mais malgré cela, il ne renonce jamais. Ce qui fait de lui un héros hors-norme, loin, très loin des magnifications artificielles du cinéma actuel. Sa détermination demeure sa principale force. Lui qui était un homme normal, à la stature assez classique, doublé d’un flic compétent mais psychologiquement assez fragile (le plus humain du groupe de Fifi, sans aucun doute), s’est transformé. Il reste un homme, mais un homme brisé par la colère et par l’inefficacité d’un système auquel il croyait et, pire que tout, qu’il servait. Bien qu’il ait douté de plus en plus de ce système au cours du film, la barrière morale séparant la loi de l’anarchie s’est définitivement écroulée dans son esprit. Peut-être se sent-il même responsable de sa situation, et que, devenu Mad Max, il cherche à réparer son erreur…
Le Chirurgien découvre les indices laissés par Max. Il sait que les procédures judiciaires n’ont plus aucun contrôle sur Max - Le Chirurgien finira mal - De même que Johnny the Boy
Suite à sa vengeance contre Bubba, Max va rejoindre son Interceptor et traquer un Chirurgien en fuite et effrayé. Et bien entendu il l’aura, provoquant un accident qui verra le motard se faire rouler dessus par un poids lourd. Tout comme pour l’Aigle de la route du début du film, ses yeux seront exorbités avant le choc final, rapide et violent. Là aurait pu s’arrêter sa vengeance, car le Chirurgien était après tout le chef des motards. Mais non. Dépourvu de tout raisonnement moral, Max veut s’en prendre à toutes les personnes qui ont contribuées à briser sa vie, sans s’arrêter aux considérations de hiérarchie au sein du groupe de motards, ni même au cas médical du seul motard restant. Ce qui nous amène à la dernière scène du film, mythique. Max achève sa vengeance directe en s’occupant du cas de Johnny Boy. Après une nuit au cours de laquelle sa santé s’est dégradée du fait de ses blessures, ce qui pourtant ne va aucunement modifier ses projets (et renforcer ainsi un peu plus encore le lien entre le spectateur et lui), Max aperçoit Johnny Boy en train de s’emparer des bottes de la victime d’un accident de voiture, sur le bord de la route. Max le menotte au niveau de la cheville et l’attache au pare-choc de la bagnole accidentée, qui perd de l’essence. Max met ensuite au point un système qui fera exploser la voiture au bout de quelques minutes. Puis il donne à Johnny une scie à métaux en lui disant : « La chaîne des menottes est en acier trempé. Il te faudrait 10 minutes pour la scier. Ou bien avec un peu de chance, tu dois pouvoir te trancher la cheville en 5 minutes… ».
Ce qui frappe ici, c’est que Max s’en prend à un paumé, incapable de prendre une décision seul, comme nous l’a montré précédemment la scène où il fut contraint par le Chirurgien de mettre le feu à la voiture du Gorille. Donc il n’est pas directement coupable de la mort de la femme et de l’enfant de Max. Ce qui dans le système judiciaire traditionnel aurait probablement valu une peine moindre à Johnny Boy. Mais Max n’a plus de discernement, et il va s’attribuer lui-même un rôle de juge, rendant bien entendu une sentence expéditive, mais une sentence encore plus cruelle que celle établie pour le Chirurgien ou pour Bubba. Certes, Johnny a le choix, il a la capacité de rester en vie. Mais ce choix est particulièrement cruel et rester en vie nécessiterait un sang-froid que ne possède pas le jeune homme. Cela impliquerait également des conséquences plus que fâcheuses pour lui… Max le sait, il a joué sur les faiblesses de Johnny. Sa vengeance est allée crescendo dans la cruauté… Puis il s’éloigne, laissant Johnny à ses hurlements. Il reprend son Interceptor et s’en va. La voiture à laquelle était attaché le jeune biker explose. Mais Max, malgré son état toujours empirant, continuera sans cesse à conduire. Sa haine et son désespoir ne le quitteront plus. Le remord quant à son incapacité et celle du système à endiguer la violence perpétrée contre sa famille ne le quittera plus et la faute qu’il cherchait à réparer ne sera jamais effacée. Max est condamné à errer sans but. Il est définitivement brisé.
Terminons cette étude par un dialogue du film, qui intervient lorsque Max vient poser sa démission après l’attaque contre le Gorille :
Fifi : On dit que le public ne croit plus du tout aux héros à notre époque. Je m’en contrefous ! Avec toi, Max, on va leur montrer ce que c’est que des héros !
Max : Oh Fifi… T’espérais vraiment me garder en me sortant des conneries pareilles ?
Dialogue sous forme de clin d’œil au spectateur vis-à-vis du statut que Max prendra à la fin du film. Finalement, Max est bien devenu le héros qu’on attendait qu’il devienne. Mais pas un héros traditionnel, un héros honteux, qui a renié tout principe moral pour satisfaire sa propre vengeance. Le public qui aime Max satisfait ainsi son propre côté romantique, peu en adéquation avec les idées de justice équitable affichées lors des affaires qui ne nous concernent pas. Comme Max n’était pas devenu Mad Max avant que lui, personnellement, ne soit touché. Le spectateur, qui se sera identifié à Max, aura lui aussi compris le mécanisme qui a amené le personnage à faire ce qu’il a fait. Le film a donc déterré la violence qui sommeille en chacun de nous, et, à ce titre, la phrase ouvrant le film, " Rien ne condamne mieux la violence que les images qui vont suivre", prend tout son sens. La violence a amené la violence, et celle-ci, dans le cas de Max, n’a rien résolu… A partir de là, c’est au spectateur d’en tirer les conclusions qui s’imposent…
Bref, au-delà d’avoir réussi à créer une grande figure des films de vengeance et au-delà d’avoir révolutionné le traitement de la vitesse et de la violence automobile à l’écran, le film de George Miller est parvenu à placer le spectateur face à ses contradictions en faisant ressortir la violence sauvage d’un homme au départ civilisé. Et le constat est éloquent : la violence de cet homme, devenu un anti-héros vengeur, mais pourtant restant toujours un homme, n’a rien résolu, et a condamné son avenir. Incapables de comprendre ceci, les censeurs se sont encore une fois uniquement arrêtés sur la violence graphique de la forme, sans s’intéresser le moins du monde sur le fond, pourtant primordial. Ou bien ont-il jugé bon de prendre les spectateurs pour des irresponsables, incapables de comprendre la violence enfouie en nous-mêmes que Miller s’est évertué à faire ressortir… Quoi qu’il en soit, Mad Max reste à ce jour un modèle de réalisation et un film d’une profondeur rarement atteinte dans le domaine de l’ultra violence. A mille lieues de la gratuité qu’on lui a prêtée.
Remerciements à la Warner pour l'utilisation de son édition DVD zone 2 de Mad Max, de 2001.
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Loic Blavier (Walter Paisley)
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