CINETUDES
Samedi 10 Mai 2008
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MAY de Lucky McKee / 2002




MAY de Lucky McKee / 2002
Lucky McKee est un jeune réalisateur dont May constitue le premier film. Quelques années auparavant, on a pu le voir crédité sur une petite bande d'horreur fauchée, All cheerleaders die, tournée avec les moyens du bord et ressemblant davantage à un film d'étudiants fans d'horreur qu'un réel premier essaie. Alors qu'il est encore étudiant à l'Université de Caroline du Sud (département scénario dont il sortira diplômé), il écrit le script de May et portera ce projet longtemps avec lui, épaulé par son futur directeur de la photo, Steve Yedlin. Finalement, grâce à un ami de fac, il parviendra à monter le film qu'il tourne en 2002.

Le jeune cinéaste est intelligent, pour un premier film, il présente une ambition relative qui lui permet de maîtriser son métrage du début à la fin. Il connaît les dangers correspondants aux premiers films et préfère jouer sur un contexte où les personnages et les lieux sont peu nombreux. Maints réalisateurs commencent leur carrière avec un appétit trop gourmand et finalement, se perdent en route faute d'expérience et de maîtrise suffisante. McKee tient à rester modeste et mettre toutes les chances de son côté, sans présenter une posture trop imposante aux aléas et imprévus du tournage. Nourri aux influences de cinéastes divers comme Argento, De Palma, Hooper ou Romero, ainsi que les films d'horreur des années 50/60, il présente un métrage d'une efficacité redoutable, et surtout, bien plus riche qu'il n'y paraît aux premiers abords. Dynamitant les attentes du spectateur s'attendant à voir un nouveau film d'horreur, May devient en réalité un drame psychologique poignant sur une jeune femme qui ne trouve pas sa place dans une société régie par le culte du corps. Devant son incapacité à se créer des amis, une relation, devant la superficialité convergente de son entourage, elle décide finalement de se créer son propre ami, en amputant les parties parfaites de ces futurs victimes. Repoussant le mythe du Prométhée moderne, le monstre de Frankenstein, May représente un sans faute impressionnant pour un premier métrage.

May est une inadaptée sociale qu'un léger strabisme a envoyé vers une solitude contraignante dans une société où l'apparence représente le principe moderne de la reconnaissance. Timide et frustrée par cet handicape, elle ne parvient pas à se créer une place dans ce monde superficiel et développe alors une relation ambiguë avec la poupée que lui a offert sa mère lorsqu'elle n'était qu'une enfant. Par une simple illustration et quelques flash-back, McKee parvient à décrire la psychologie de son héroïne, ainsi que les raisons qui ont poussé à cet enfermement. Imposant une vision sans complaisance sur le monde, mais juste pour autant, il ne réduit pas à ce seul constat la sociabilité brisée de May. En effet, la naissance de ce malaise inhérent au strabisme dont elle est victime, est également la faute d'une mère, pur produit de cette civilisation, pour qui l'apparence constitue le vecteur de la réussite. Ce traumatisme infantile constitue la matrice d'une solitude consumée, d'un univers reclus sur elle-même avec pour seule compagnie, une poupée enfermée dans une cage en verre, aussi naturelle que dérangeante.


Cette figure immaculée derrière les vitres protectrices d'un monde vampirisant, révèle l'ancre de la jeune fille – et plus tard de la jeune femme – dans la réalité, sans les réprimandes dont elle est victime. Le cinéaste dresse un portrait juste d'une femme brisée par une conformité asphyxiante en limitant les effets, les dialogues, mais en laissant parler les images qu'une réalisation discrète impose sans complaisance malhabile. Si le strabisme de May constitue l'axe principal du métrage et le moteur de la narration, la poupée représente l'esprit insurrectionnel qui va acheminer le drame vers l'horreur pure. Sans avoir recours à un fantastique trop réducteur dans le cadre de l'histoire, le réalisateur instaure un dialogue fantasmé entre May et la poupée, par la seule entremise de l'image, d'un usage de champ contrechamp vicié (les deux personnages ne sont pas toujours dans la même pièce), mais d'une efficacité impressionnante. La figurine devient la voix intérieure de la jeune femme et symbolise l'opposition au conformisme régnant. Mais le message est corrompu, du au manque de recul et surtout de perspective du monde qui entoure May. Reprenant elle-même à la lettre ce qui l'indispose, elle s'imagine que la perfection est extérieure et que les apparences sont ce qu'elles sont. Le regard est naïf, celui d'une femme qui n'a pas ouvert les yeux ou dont le regard a été formaté depuis son plus jeune âge par une mère qui ne voyait pas le monde autrement.

MAY de Lucky McKee / 2002

Dans ce double portrait, celui d'une société malade d'imagerie impeccable, et d'une femme, influencée par cette même imagerie, McKee confine son métrage au-delà du simple film d'horreur, mais au rang des réussites qui ont su s'amender d'un genre pour en exploser les limites. Toutes proportions gardées (quoique), on peut dès lors le rapprocher de ces métrages reconnus pour leur discours avant même leur catégorie. Dans un genre très différent évidemment, le film invoque les mêmes réussites que Zombi de Romero, Massacre à la tronçonneuse de Hooper, ou tous autres films pour lesquels le sous-texte n'est pas une simple composante d'une imagerie gore mais la réelle motivation d'un métrage intelligent et réactif.

May (le film) aurait rapidement pu se transformer en un métrage claustrophobe, sur la peur d'une femme limitée physiquement, qui craint de sortir s'exposer au monde. Mais un élément va libérer May, du moins en apparence. A partir de ce simple point, May va se mettre en quête d'une respectabilité visuelle, qui passera forcément par sa reconnaissance auprès de la gente masculine et féminine. Elle se montre, fréquente un lieu public, limité et rassurant, où elle peut enfin exorciser ce mal qui la ronge depuis trop longtemps. Le réalisateur applique alors un filmage plus aérien et impose un mouvement jusque là inexistant. Le changement se fait en douceur, suivant la psychologie intérieure de May. Ainsi, lorsque la jeune femme découvre l'homme de ses rêves, le cinéaste illustre la scène en accentuant volontairement le glamour de la situation, jusqu'à un degré paroxystique qui transforme la séquence en un ersatz de publicité pour Coca-cola. La romance, au départ par procuration, est fictive, dans l'idéalisme de la jeune fille qui imagine les relations hommes / femmes à l'identique des contes de fée. Toute la psychologie de May est d'ailleurs réduite à ce terrible constat. Ne connaissant pas les contacts humains, elle multiplie les maladresses et ne dispose pas des armes et défenses pour se protéger. La délivrance lui apporte une vulnérabilité, qu'elle n'avait jamais connue auparavant et qui va finalement lui rappeler qu'elle n'appartient pas à cette société.

MAY de Lucky McKee / 2002

Le métrage est un culte au corps et à l'appréciation charnelle. Vitrine naturelle qui non seulement représente ce que l'on est mais détient également notre pouvoir. Comme une marchandise, l'apparence du corps, de la chair, détient la respectabilité future et la réussite complète. McKee impose une atmosphère sexuelle, en plus de cette illustration de la superficialité et cette adoration factice. En découvrant cette nouvelle sociabilité, en acceptant enfin son propre corps, May va se charger d'une tension sexuelle latente et boulimique. Observant toutefois les convenances d'une petite fille, elle ne se transforme pas en succube, mais le cinéaste la propulse dans des scènes où la tension monte, et use de palliatif pour instaurer un rapport sexué évident. Un simple couteau, très connoté, se transforme en une représentation phallique imageant le propre rapport dans un ballet à la fois morbide et érotique. La lame se rétractant simule une pénétration, mais l'on ne peut s'empêcher de percevoir le truchement du meurtre dans la volonté du geste. L'accessoire changeant de main, la chorégraphie sensuelle, comme symbolisation de l'acte, représentation de la petite mort (l'orgasme), possède une tension incroyable. Le métrage monte crescendo dans la pression tout en faisant abstraction du moindre sentiment. A l'image de cette société, McKee sacrifie l'émotion sur l'autel du conformisme, où le simple écart, l'attitude différente – comprendre déviant, car ne s'inscrivant pas dans l'ordre établi – confine à l'enfermement et au rejet.

MAY de Lucky McKee / 2002

Au-delà de cette illustration sexuelle, le réalisateur établit un travail autour du corps comme matériel. Prolongeant le mythe du Prométhée moderne, il impose ces codes dans l'apparence (on y revient toujours et intelligemment) même de May. Cette dernière confectionne ses propres vêtements, comme un exutoire à une imagination débordante. Toutes ses créations et re-créations possèdent un style identique. Elle conçoit ses frusques en découpant, assemblant, superposant des bouts de sa garde-robe afin de créer, à partir de vêtements, d'autres vêtements. A l'image de Frankenstein composant sa créature, elle applique une technique similaire. Construisant son propre reflet comme une pièce rapiécée, morcelée, influencée par sa mère et sa conversation imaginaire avec sa poupée. Créature composée, elle parvient ainsi à provoquer l'émoi, un intérêt sur sa propre personne. Evidemment, cette attraction est totalement superficielle et s'inscrit dans une normalité compétitive où chacun profite de l'autre selon ses propres intérêts. May parviendra elle aussi à cette conclusion, mais d'une façon toute personnelle. Corps vetements

MAY de Lucky McKee / 2002

Nettement influencé par le cinéma d'horreur des années soixante-dix, le cinéaste va donner un caractère volontairement ancré dans cette époque à son métrage. Son histoire se mariant parfaitement avec une certaine volonté naturaliste de représenter l'horreur – bien que très en deçà dans le film de McKee – l'esthétique générale fait irrémédiablement penser à toute une tradition. Allant jusqu'à imposer un film dans le film par l'intermédiaire de Adam et sa passion pour Dario Argento, il retrouve une part plus explicite dans un petit cours métrage. Savoureuse pièce gore, aussi simple qu'efficace, on ressent parfaitement l'hommage comme une déclaration passionnelle à tout un cinéma qui, petit à petit, a construit l'univers thématique et visuel du réalisateur. McKee applique une réalisation sobre, usant de plans fixes afin de dépeindre le caractère figé de l'héroïne. Illustration subtile d'une psychologie entamée de frustrations, le réalisateur opère une évolution au fil de l'histoire au fur et à mesure que May verse dans une folie (auto-)destructrice. Filmage précis, il peint un portrait compatissant et effroyable d'une jeune femme condamnée à subir son propre rejet, sans jamais la juger, la sublimer ou l'aliéner.

MAY de Lucky McKee / 2002

Pour donner vie à May – exercice délicat pouvant rapidement se complaire dans la caricature – le réalisateur choisit une quasi inconnue en la personne de Angela Bettis. L'actrice prend possession du rôle en lui apportant une véracité impressionnante. Impossible d'imaginer quelqu'une d'autre à sa place tellement elle personnifie May. Troublante composition, on imagine le rôle écrit pour elle, mais pourtant il n'en est rien. Elle s'est présentée spontanément aux auditions et éclipsa toutes ses concurrentes potentielles. Lorsque l'on voit le résultat, on ne doute pas du choix du réalisateur, tenant là l'incarnation même de May dans sa fragilité touchante et l'inquiétante impression qui se dégage de sa personne. Angela Bettis livre une composition grandiose, la réussite du métrage lui doit beaucoup.

MAY de Lucky McKee / 2002

May constitue une indéniable réussite, d'autant plus franche qu'il s'agit d'un premier film. Le jeune réalisateur empoigne son sujet avec une maîtrise confondante et évite tous les griefs inhérents aux débutants. En exploitant une intrigue simple, une narration linéaire, il fait preuve d'une sagesse peu commune et d'un caractère affirmé. Il mène son métrage où il le souhaite, en suivant un scénario longtemps mûri. Ce laps de temps relativement conséquent entre l'écriture et la réalisation lui a permis de peaufiner son métrage en gommant les possibles erreurs et penser sa réalisation longtemps en amont. Ainsi, il s'est sécurisé un maximum et n'a pas subi les aléas des premières fois. May est un drame psychologique et tragique avant tout, un portrait subtil d'une âme déchirée par une société qui réprimande violemment ceux qui ne peuvent marcher dans le rang, sans jurer avec un conformisme dictatorial. La mainmise de l'apparence lisse et formatée, qui expulse les erreurs comme un organisme sain congédie les intrusions maladives, est un reflet juste de notre société, et de voir une jeune femme se débattre avec les seules armes qu'elle n'a jamais apprises, constitue une œuvre touchante et révoltante. L'empathie fonctionne comme un cri d'alerte, sans que l'on ne puisse non plus tout excuser ou pardonner. May est un produit gangrené par cette civilisation, cette superficialité dévoreuse qui ronge un peu plus l'être humain et l'asservie jusqu'à en faire un esclave devant un consortium bien pensant, lisse et fade. Critique d'un monde, en se servant d'un esthétisme horrifique seventies, comme un hommage à tout un pan revendicateur du cinéma, oeuvre d'une intelligence rare qui démontre une sombre facette de l'humain, film autobiographique d'un homme qui a souffert de cette différence et qui aujourd'hui se venge de fort belle manière, May est un petit bijou de cinéma de genre intelligent, qu'il serait dommage de manquer, tant sa pertinence et son mariage du fond et de la forme développent un plaisir de visionnage stupéfiant.






Lundi 05 Juin 2006
Guillaume Nicolas (Gehenne)

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