METALLICA : SOME KIND OF MONSTER de Joe Berlinger et Bruce Sinofsky / 2004Psychanalyse de la crise de la quarantaine dans le monde du rockL'histoire
"Angry in a wealthy way"
Avec dans leurs propres roles..
Le rock est source de fantasmes sans fin, l'histoire du rock est truffée de passions, de morts violentes et de chaos. Le fait est que les personnalités qui hantent ce monde sont souvents sensibles, traumatisées, obsédées, brisées parfois. Le milieu dans lequel elles finissent par évoluer n'arrange rien ; les honneurs, la drogue, cet amour inconditionnel de tant de gens finissent par rendre fou.
Metallica... ce nom évoque des choses, pour tous, que l'on soit fan ou que l'on ignore totalement en quoi consiste leur répertoire et leur univers. Créé en 1981, ce groupe a sûrement, et pas forcémment lentement, acquis une réputation et un succès des plus solides au sein de la scène metal avant de connaître la gloire en 1990 lors de la sortie de ce qui demeure leur album le plus vendu (The Black Album). Investis de la virilité de toute la scène métal aux yeux du grand public, Metallica ne cessera de trahir cette mission qui n'a jamais été la sienne par des albums plus aventureux (Load et Reload), le groupe restera fidèle à sa tradition d'expérimentation (collaboration avec un orchestre symphonique sous la direction de Michel Kamen, tournées de plus de deux ans, album de reprises, etc) avant de connaître les affres du vide créatif.
Après le succès et l'hyperactivité, après avoir acquis une réputation désastreuse avec les procès contre Napster dont le groupe sera malgré lui le porte-étendard, on ne peut que constater que le groupe est au bord de l'abîme ; trop de temps morts, trop de succès, trop de névroses, trop de pressions, les quatre horsemen semblent incapables de composer leur dixième album. Les drames humains répondant toujours à la loi des séries, leur bassiste les quittera après 14 ans de loyaux services. La vidéo censée présenter les coulisses de l'enregistrement de leur futur album est maintenue mais le contexte semble loin d'être propice à un tel objet promotionnel. En effet rien ne va, personne n'est inspiré, rien n'avance et la perte d'un quart du groupe ne semble pas être le problème majeur... PrologueL'histoire de Some kind of monster commence ici, juste après une rupture, Q-prime management qui gère les intérêts du groupe fait appel avec son accord à un thérapeute sensé l'aider à franchir ce cap difficile. Habituellement, les "docu-rock" ne présentent que peu d'intérêt cinématographiquement parlant tant ils se limitent à une apologie conséquente souvent dénuée de sens graphique et scénaristique. Il est remarquable que ce qui constitue habituellement un objet de promotion se transforme en une véritable introspection d'un groupe et c'est de ce point de vue que Some kind of monster est en soi digne d'être ici évoqué. Loin de se limiter au groupe concerné, ce documentaire glisse vers un véritable drame humain dans le monde du rock, rien n'est ici caché, les doutes, les colères, les rancoeurs, les malaises, les vengeances. Bref tout ce qui constitue la trame d'une rupture humaine. Ce film n'est rien moins qu'une histoire d'hommes qui s'aimaient et qui n'y arrivent plus, la base même de tout drame sentimental. Les techniques de réalisation employées sont typiques du documentaire : simplicité, discrétion, immersion visuelle. Le montage n'appelle pas de commentaire particulier si ce n'est qu'il met très efficacement en avant les sentiments des protagonistes, sentiments que ceux-ci s'efforcent de masquer. Lors d'une discussion entre le groupe et les réalisateurs sur l'avenir du documentaire, l'un des réalisateurs soulèvera l'évidence que tout pourrait être annulé. Mais rien ne sera annulé, la caméra ne s'arrêtera pas, rien n'échappera à cet oeil perspicace nous plongeant dans la lutte pour la survie d'un groupe en pleine décrépitude.
Le psy et le réfractaire
Au delà de la mise en abîme remarquable et digne d'un Spinal tap (Rob Reiner - 1984) au bord du gouffre, c'est bel et bien l'avenir d'un monstre du rock et des hommes qui le composent qui se joue sous nos yeux. On pourra toujours crier à la manipulation face à un drame monté de toute pièce visant à hisser plus haut encore le groupe au panthéon du rock provocateur mais c'est bel et bien à un réel drame humain auquel on assiste au travers de la caméra. Ne s'épargnant rien, le groupe va tant qu'à prendre des risques affronter tous ses vieux démons (l'entretien avec Dave Mustaine, ancien membre du groupe, congédié avec rudesse, est en soi révélateur) et c'est une véritable analyse (au sens freudien du terme) à laquelle on va assister. Dans nombre de grands morceaux du cinéma dramatique, on sent souvent que le réel téléscope la fiction pour imprimer l'argentique de véritables douleurs humaines, c'est aussi le cas ici ; les enjeux sont à la hauteur des attentes du spectateur et c'est là tout ce qui compte au cinéma. Difficile de ne pas comparer le thème de ce documentaire avec la fin d'une relation unissant un homme et une femme (ou un homme et un homme ou une femme et une femme, etc...) tant les évènements qui suivront le départ du bassiste ressemblent à une totale remise en question, les californiens semblent aussi désemparés qu'un être amoureux et délaissé, trahi. Cette analogie, valable pour les relations de l'ex-bassiste avec le reste du groupe, est aussi valable entre Lars Ulrich (batteur) et James Hetfield (guitariste- chanteur), le premier se sentant délaissé, insulté et trahi par le parti-pris du second de faire passer sa famille et son bien-être personnel avant le groupe pour tenter de se reconstruire.
L'aspect "sitcomesque" du documentaire qui n'est pas sans être entretenu par les attitudes parfois formatées des musiciens rock, s'efface vite face à l'intensité des situations, à la perte des repères. Le spectateur d'abord voyeur est vite plongé dans la perplexité face au montage qui n'a d'autre but que de mieux mettre à nu les membres d'un groupe (Ulrich lorsqu'il parle avec son père touche par sa pudeur) dont l'avenir ne s'éclaircit pas avec le déroulement des bobines.
Il est remarquable qu'à une époque où la production cinématographique est très dynamique, on puisse être ébahi par la dramaturgie et la pureté émotionnelle d'un documentaire. Si on y réfléchit bien, les films contemporains ne brillent pas par leur dramaturgie formatée (à tel point que réaliser un drame de qualité est de nos jours considéré comme une performance) et par une utilisation trop peu fonctionnelle des acteurs qui ne sont rien de plus qu'un nom sur l'affiche destiné à attirer le chaland. Car les tournages chaotiques, les acteurs marqués par la vie ne sont guère légion, les making-of suremployés depuis l'avènement du DVD en témoignent : on y entend clamer que tel réalisateur est un ange, qu'il laisse toute latitude aux acteurs, que tel tournage a été un réel plaisir, etc. On est loin d'un Sorcerer ou d'Apocalypse now dont les tournages furent une longue série de conflits et de catastrophes et dont la noirceur ressort de la pellicule.
Les documentaires sont peut être le moyen le plus efficace à l'heure actuelle de rassembler des visages populaires et des émotions puissantes. Pour le reste, on se contentera d'acteurs non professionnels (La cité de Dieu, Rosetta), inconnus de tous mais aptes à créer une empathie dépassant le cabotinage de stars déconnectées de l'expression artistique dans ce qu'elle a de plus difficile et de plus beau : la sincérité. La crise
"I don't even know what the question is..." (*1)
"Où a-t-on merdé, ai-je été si con que ça pour que celui que je considérais comme un frère se casse après 14 années ?", se demandera Hetfield à propos du départ de Newsted. Il faut voir la jalousie grossièrement masquée par l'humour facile d'Ulrich lors du premier concert de leur ancien bassiste avec son nouveau groupe. Newsted a déjà refait sa vie et ça c'est peut-être le plus dur pour eux qui ne semblent aller nulle part si ce n'est vers des ruptures encore plus dramatiques. Et Mustaine (ancien guitariste amèrement congédié aux débuts du groupe) d'en rajouter : "Ce que vous vivez là, c'est ce que j'endure depuis plus de 15 ans ! ». Les regrets incommensurables et inutiles sont palpables et on dirait que l'on est en train d'assister à la mort pathétique et consciente d'un groupe d'hommes qui semblaient n'avoir peur de rien. Lorsque tout s'effondre de toutes parts, lorsqu'on ne comprend pas pourquoi ou que l'on feint de ne pas comprendre, il est souvent facile de focaliser sur une question, sur un enjeu afin de simplifier une situation dont on nie la complexité. Ici Ulrich épouse cette démarche sur une grande partie du documentaire, pour lui tout cela est inexplicable, le déni le pousse jusqu'à faire porter la totalité des difficultés à Hetfield qui semble pourtant déterminé à résoudre ses problèmes en profondeur (cette colère provoquée par le comportement de l'autre lorsqu'il apparait comme le plus raisonnable dans la rupture, comme le plus "sain" est souvent relevée par certains psychothérapeutes (*2)). Ulrich découvre qu'il ne connaissait pas bien Hetfield, qu'ils n'avaient pas d'intimité réelle, et cette découverte se fait dans la colère ; en témoigne cette scène où il n'est capable que de jurer, les "fuck" s'enchainent jusqu'au paroxisme de la scène où le mot est hurlé tout contre le visage d'un Hetfield qui semble ailleurs... Car quand ce dernier n'est pas loin, fuyant ses problèmes ou tentant de les résoudre (chasse à l'ours et à la vodka en Sibérie, plusieurs mois de désintoxication), il n'est pas vraiment de ce monde, laconique, pensif, il ne réagit pas face à ce qui s'annonce comme un désastre relationnel (ici, son rôle dans la rupture semble plus masculin que celui de Ulrich, il subit une colère contre laquelle il ne réagit pas, laissant le conflit se déliter).
Thérapie de groupe en intérieur et de famille en extérieur
Mesquineries
"Shoot me again, I'm not dead yet..." (*3)
L'affaire Napster n'arrangera rien aux problèmes du groupe, placé sous les feux peu flatteurs des projecteurs dans la lutte contre le téléchargement de mp3. Ulrich semble assumer avec la conscience d'un père de famille le flot d'attaques faciles et violentes provoquées par l'initiative. Que dire de cette décision à un tel moment ; faire face à tout donne-t-il l'impression au groupe d'être plus fort qu'il ne l'est réellement ? Sans doutes, mais il s'agit là d'un réflexe fréquent dans ce genre de situation, quand on a touché le fond, on essaie parfois de creuser. C'est bien ce que va faire le groupe réduit à sa portion congrue (Ulrich, Hammet et l'intérimaire Bob Rock) en faisant appel au piètre Ja Rule pour une douteuse collaboration rap/métal dont le résultat est objectivement lamentable (scène présente dans les bonus du DVD et non sur le montage définitif). Ulrich semble inconsciemment se venger de la trahison de son frère de toujours, absent, en cure de désintoxication et peu porté sur le rap... (la métaphore de l'adultère musical est difficile à chasser de nos esprits surtout lorsque l'on voit l'investissement du studio-domicile conjugal par l'équipe de Ja rule). Frustrations
"I won't go away…with a bullet in my back!" (4)
Au retour d'Hetfield, les choses ne sont pas plus simples.B ien que persuadé de la marche à suivre pour vaincre ses démons, celui-ci n'est pas épargné par le reste du groupe dans une phase ascendante de travail peu compatible avec les horaires très stricts dévolus par le chanteur à Metallica. Celui-ci se plaint du fait que les autres écoutent les bandes après 16h, moment de son départ du studio. Le sentiment de mise à l'écart est évident, le rejet n'est pas loin. Hammet sort de son mutisme légendaire pour lâcher que la mise à l'écart est loin de lui être étrangère dans le groupe... C'est l'arroseur arrosé, Hetfield est en effet célèbre pour son autoritarisme artistique, il se considère et est considéré comme le garde-fou esthétique du groupe, de sa chose. C'est d'ailleurs cet élément qui est à la base du départ du bassiste plus enclin à évoluer dans un univers musical ouvert, expérimental. Rencontre
L'élu en action
"Keep searching, keep on searching..." (*5)
A la recherche effective d'un nouveau bassiste, le groupe auditionne de célèbres prétendants, organisant même des séances avec des fans sans prendre ces auditions (calamiteuses dans leur quasi-totalité) très au sérieux. Tout semble bien avoir changé, prêts à accepter la succession de Newsted, les membres du groupe semblent décidés à "refaire leur vie", déclarant même "If Cliff (bassiste originel ayant toujours laissé un vide sous-estimé) showed up, he wouldn't be the guy either..." 6. Après avoir accordé un crédit instinctif aux rumeurs de retour de l'ancien bassiste, ceci est révélateur d'un état d'esprit nouveau, être prêt à accepter le fait que personne n'est irremplaçable et que les amours du passé ne sont plus valables dans le présent. Les auditions professionnelles sont enchainées dans le montage, afin de permettre une comparaison immédiate du son des différents prétendants. La sauce ne semble pas prendre dans ces opérations de séduction successives. La rencontre providentielle arrive alors, Robert Trujillo est de loin le plus brillant, le plus charismatique. Il apparait de façon prédominante dans les images, il est l'élu. Nouveau bassiste, il incarne la renaissance officielle du groupe. Plus qu'un être exceptionnel, c'est l'homme qui va épouser le bien-être retrouvé du groupe. "Rencontre" vient du latin "encontra" qui signifie "au devant de, vers", ce verbe suppose l'idée d'aller vers l'autre, volontairement et c'est bien ce dont il s'agit ici, le groupe va de l'avant, cette rencontre, il la désire à nouveau, il l'a provoquée et assume le risque d'une erreur avec toute l'inconscience joyeuse de celui qui se sent prêt à aimer de nouveau. On est passé de l'image d'un ancien bassiste à la fois détesté et regretté à son remplaçant désiré et choisi, celui avec qui on "refait sa vie". Nettoyage
"Pure if I... " (*7)
Ulrich vend ses toiles, de l'art abstrait, du Basquiat, avec une apréhension teintée de joie, la joie de la délivrance. Comme si les millions de dollars d'enchères défilant lui faisait l'effet de brûler les photos d'un amour perdu et détesté. Ulrich jette de vieilles lettres d'amour en quelque sorte ou à défaut se débarrasse d'objets liés à une époque révolue. Son ivresse, son soulagement profond sont visibles, le montage insiste sur l'enchainement des coupes de Champagne, sur son soulagement profond. Sa joie semble vraiment puérile et cathartique. Cette passion personnelle pour la peinture, non partagée avec le reste du groupe, encore moins avec Hetfield dont les passions relèvent de l'archétype de la virilité caricaturale (moto, chasse) touche à sa fin, les arguments qu'il donne ne leurent personne, lui-même est incapable d'expliquer pourquoi il doit s'en débarrasser, mais il en ressent le besoin.
Art et alcool
Reprise en main
"Who's in charge of my head today ?" (*8)
Le psy va être congédié, difficilement car il n'est pas d'accord avec le groupe pour arrêter cette collaboration aussi soudainement après de longs mois. Son rôle dans la "remontée" du groupe est difficile à quantifier, Ulrich semble déconsidérer son action ou le mépriser car sa présence renvoie au souvenir des mauvais jours. Hetfield semble plus reconnaissant, son appaisement en témoigne ainsi que que le congé ferme et respecteux qu'il lui donne, nettement plus efficace que l'ironie pleine de haine d'Ulrich ("Aujourd'hui tu devrais essayer de jouer de la batterie... c'est la seule chose que tu n'aies pas encore faite"). En le congédiant, Hetfield montre ainsi qu'il est à nouveau maitre à bord. Ici l'aspect trivial de la scène et le plan-séquence du chanteur débarrassant la table de son récent repas, augmente la dramaturgie et la symbolique du moment. Le psy est congédié et en même temps Hetfield jette les débris de son assiette dans la poubelle.
La zone créée dans le studio par le psy va persuader le groupe de le congédier
Epilogue
"If I could get those days back, would I use it to get back on track ?" (*9)
Les questions qui hantent les paroles de l'album dont l'accouchement sera si difficile sont un peu toujours les mêmes. Peut-on se racheter ? Peut-on tout refaire en mieux ? Le referait-on si on en avait la possibilité ? Les réponses figurent dans le documentaire. Mustaine donnerait tout pour recommencer, il le dit lui-même mais ne peut s'empêcher de douter de la solution. Pour les autres membres, la réponse est plus facile et est en fait une question. Ne vaut-il mieux pas tout reconstruire sur les cendres de ses espoirs anéantis ? C'est sûrement là la meilleure solution et une preuve de courage, une leçon de vie. "Turn the page..." (*10)
Toutes les citations de début de paragraphes sont extraites des paroles de l'album dont ce documentaire conte la genèse (St Anger).
*1 "Je ne sais même pas quelle est la question" *2 Comment être un névrosé heureux de John Cleese et Robin Skynner - Poches Odile Jacob *3 "Tire-moi encore dessus, je ne suis pas encore mort" *4 "Je ne m'en irai pas...avec une balle dans le dos !" *5 "Continue de chercher, ne t'arrête pas de chercher" *6 "Si Cliff se pointait, il ne ferait probablement pas l'affaire..." *7 Intraduisible, littéralement "pur si je...", la prononciation est sensée opérer une confusion avec le verbe "purify", purifier *8 "Qui commande dans ma tête aujourd'hui ?" *9 "Si je pouvais rattraper ces jours, les utiliserais-je pour revenir en piste ?" *10 "Tourne la page" : morceau de Bob Seger repris par le groupe dans l'album Garage incorporated Les captures sont extraites la double édition DVD Paramount. Cette édition est d'excellente facture (image sans accroc, son 5.1) et comporte plusieurs heures de bonus sur les deux DVD qui vont de l'anecdotique à de nombreuses scènes coupées des plus intéressantes. Samedi 22 Septembre 2007
Stéphane Lapeyre (Plissken)
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