MON ONCLE D'AMERIQUE d'Alain Resnais / 1980
Mon Oncle d'Amérique est bien plus qu'un simple film, c'est également le vecteur et le véhicule d'une théorie neuropsychiatrique sur la conception du cerveau humain et son fonctionnement. Henri Laborit, qui coécrit le film, est le principal médiateur de cette pensée en France. Cette théorie a même poussé l'homme à créer indépendamment les premiers psychotropes, en marge des grandes structures pharmaceutiques. En étudiant ainsi MacLean et ce concept, il développe ses travaux personnels au point de découvrir une nouvelle "thérapeutique par régulation". Mais ce qui caractérise principalement Henri Laborit est son constant regard porté vers le grand public, ce qui le place en marge des penseurs scientifiques de l'époque. Le métrage devient alors un objet hybride, entre document socioculturel, film de laboratoire et long-métrage dramatique dressant le portrait de deux hommes et d'une femme dont la vie va les amener à se croiser, se fréquenter, dans un constant rapport d'étude comportemental.
Mon Oncle d'Amérique nous happe dès les premières minutes, il nous noie sous un déluge d'informations, superpose en voix-off les énoncés des trois vies, nous abreuve d'images sur la nature, les animaux, avec l'œil scrutateur du scientifique. Les repères rassurant d'une linéarité narrative sont ainsi explosés. Perdus dans un tourbillon d'éléments exhaustifs, nous ne pouvons que nous soumettre au rythme du film, ou à son absence de rythme bien précis. Jouant avec un côté volontairement déconstruit, il impose sa propre architecture dans le but de focaliser l'attention du spectateur sur des éléments autres que ceux propres à la dramaturgie et au cinéma. Les scènes racontent, illustrent les vies en sautant rapidement d'un personnage à l'autre, sans logique particulière, sans raison. Mon Oncle d'Amérique devient une expérience, sentiment d'autant plus flagrant qu'il place le scientifique au cœur du métrage, à la place privilégiée de professeur expliquant sa leçon au travers des images, imposant sa logique narrative par l'intermédiaire d'une construction brutale qui casse le déroulement classique en insérant sa propre intervention face à la caméra. Mais une fois le procédé assimilé, on devient rapidement complice de cette étude, on comprend ses rouages. Ainsi, le métrage s'éclaircie dans ces intentions et l'on devient conscient du chemin et de la destination que l'on entreprend.
Le film n'est pas hermétique, mais demande tout de même une certaine implication pour être pleinement apprécié à sa juste valeur. Nous sommes exposés à trois cas cliniques, dont la présence n'est justifiée que pour illustrer les recherches de Laborit et les travaux de MacLean. Si Laborit coécrit le film, c'est uniquement dans cette optique, dans la volonté d'offrir un instrument éducatif et interactif sur la pensée de MacLean et le cerveau humain en général. Le métrage représente la volonté de Laborit d'exposer au public une vulgarisation de ses travaux, d'exprimer les avancées et recherches de sa pensée. Avec toujours ce soucis de paraître abordable, sans se soucier du caractère hérétique auprès de ses confrères, de sa démarche. En appliquant les codes du cinéma, que la présence du réalisateur Alain Resnais rend possible, il espère que le spectateur soit plus réceptif qu'à la lecture d'un article dans une austère revue scientifique. L'homme de science se place à la hauteur de son public, sans le juger ou le dénigrer, au contraire, mais en étant enfin accessible et en utilisant les outils nécessaires pour que le message soit amplement distribué et perçu. Le film va d'ailleurs assumer jusqu'au bout son caractère laborantin en apportant la visualisation explicite des rats prenant la place des acteurs dans des moments clés, représentatifs d'une idée particulière que veut faire passer le scientifique.
Ainsi, Laborit et Resnais mettent en situation deux hommes et une femme, narrent leur vie de leur plus tendre enfance jusqu'à l'âge adulte. Ils comblent les ellipses par l'intervention de Laborit ou d'une voix-off qui permettent de remplir les blancs de la narration au profit d'une pleine compréhension. En effet, ils nous apportent toutes les informations nécessaires pour construire les protagonistes et nous donner les raisons qui vont parfois justifier tel comportement. Comme nous sommes dans le cadre d'une étude, de l'expérience de laboratoire, il est impératif de connaître toutes les circonstances qui ont abouti au résultat afin de pouvoir rendre compte des conclusions. La rigueur est impérative dans ce genre de travaux, même si celui-ci entre dans le cadre d'un film de cinéma. Mais les deux hommes évitent la forme austère de la mise en images d'une théorie neuropsychiatrique et parviennent à fusionner la dramaturgie empathique à l'essence rigoriste du documentaire neuropsychiatrique. Ils apportent une attention particulière à leurs personnages et les dotent d'une réelle existence émotionnelle. A aucun moment, ils ne sont réduits à de banals sujets ou représenteraient l'avatar des travaux de Laborit. Au contraire, ils sont insufflés d'une consistance qui rend leur acceptation auprès du public possible. Leur vie, comme leur réaction, nous intéressent au-delà même de l'étude comportementale, mais tout simplement en temps qu'être humain. Cette appréciation est largement appuyée par le jeu sans faute des acteurs qui campent leurs personnages avec une persuasion remarquable. Ils déambulent dans ce cadre précis sans paraître enfermés dans une cage, jouent sans que leurs gestes ne semblent automatiques, dictés par une force extérieure qui les réduirait à de vagues pantins désincarnés. Ils sont libres de leurs mouvements, bien que cette liberté soit évidemment une illusion. Le mirage d'une construction complexe d'un laboratoire à grande échelle où le facteur de libre arbitre est soumis au diktat du scientifique.
D'ailleurs, au-delà de l'expérience pure, peut-on se demander si le métrage ne possède pas une réflexion sous-jacente sur la liberté de nos actes et le conditionnement. A vouloir expliciter et justifier notre comportement, le risque n'est-il pas de conditionner nos réflexions non plus en fonction de ce que l'on pourrait faire, mais de ce que l'on devrait faire ? Il est évident que la théorie de MacLean et son exploitation par Laborit n'est pas en mesure de tout expliquer, toutefois, ses conclusions étant convaincantes sur le fond comme sur la forme, on peut s'interroger sur l'utilisation d'une telle connaissance au quotidien par le quidam, si le changement apporté par cette étude ne sera finalement plus néfaste que bénéfique dans la mesure où elle nous impose un monde de raisonnement stricte. Ainsi, ne risquons-nous pas une uniformisation du comportement et de la réflexion ? Evidemment, le métrage n'impose pas un mode de pensée mais tient davantage à informer et illustrer une expérience scientifique. Elle ne fait pas de la propagande psychiatrique, mais amène tout de même une certaine réticence perceptible dans le danger éventuel d'une application trop restrictive des résultats.
Chaque scène possède deux volontés possibles et distinctes : illustrer un comportement dans une situation, ou préalablement, les raisons qui ont poussé un tel comportement. En somme, elles démontrent le contexte et l'action, ainsi que ses répercussions dans son environnement. Comment une action ou une attitude influencent son entourage, et comment le contexte influence le comportement. Le métrage trouve son rythme et son énergie dans ce rapport, ce dialogue qui applique sans rudiment les phases psychologiques que traversent les personnages et les évènements. Chaque séquence existe comme autant d'expériences pour le scientifique, comme l'illustration fantasmée de son travail de laboratoire. Toutefois, une construction aussi rigide n'aurait certainement pas donné un film d'une telle fluidité sans l'apport d'un cinéaste doté d'une vision, d'un caractère que s'il avait uniquement été réalisé par le scientifique Laborit. L'apport d'Alain Resnais ne se situe certainement pas dans la banalité du faiseur, mais dans les connaissances intrinsèques qu'il possède de son médium. Il ne faut donc pas minimiser l'apport du cinéaste qui n'est pas le réalisateur derrière le scientifique, mais bien un des acteurs de la réussite du métrage. En mélangeant sur la forme les fonctions de la fiction et la réalité du documentaire, il entre parfaitement dans le jeu de l'expérience basée sur nos comportements et fusionne les deux genres avec un rare mérite. Les parties fictionnelles sont en réalité une scénarisation du documentaire, où chaque scène est écrite en fonction de la théorie de MacLean. Elles parviennent toutefois à devenir parfaitement autonomes, malgré le fait qu'elles ne soient qu'un prétexte à la diffusion du message de Laborit. Ainsi, non seulement le film possède une existence propre en tant que fiction, mais également en tant que documentaire dans sa relation avec l'expérience du laborantin Laborit.
De plus, Resnais, au courant de l'aspect schématique de cette théorie, parasite le travail du scénariste en appliquant lui-même un sous-discours à l'ensemble des personnages. En insérant ainsi des emprunts de films en noir et blanc, le cinéaste rapporte non seulement les possibles limites de l'exercice en cours (le métrage) tout en appliquant un rapport à son propre médium comme influence majeure de la vie. Le métrage qui n'était censé qu'être le véhicule des travaux de Laborit devient plus complexe en seconde lecture. C'est principalement dans ce faux conflit que le film exerce un certain pouvoir de fascination, une énergie propre qui lui apporte ce souffle particulier. Le documentaire parasité par le cinéma fictionnel, le scientifique par le cinéaste. Il est évident que Laborit était conscient de ce fait en s'associant avec un réalisateur comme Resnais, et que cet antagonisme existe pour apporter une caution pertinente à l'ensemble du métrage.
Mon Oncle d'Amérique est une expérience filmique dans le strict sens du terme. Non seulement il plonge le spectateur dans une étude mais également dans l'illustration de trois vies, de trois êtres humains. Le film s'encre dans un naturalisme convaincant pour mettre en images sa volonté d'apporter une touche concrète à une théorie, à mettre en forme une idée par le biais du cinéma. Toujours dans ce souci de présenter ses travaux à un ensemble de personnes pas forcément touchées ou attirées par le discours scientifique, Laborit investit la fiction pour servir son étude. Jouant sur différentes identités du médium cinéma, le métrage procède à une relation symbiotique entre son sujet et sa visualisation. Doté d'une richesse impressionnante, où chaque scène est sujette à l'analyse par la théorie du cerveau triunique de MacLean, il possède une richesse foisonnante qui lui donne cette capacité exceptionnelle de pouvoir multiplier les visionnages sans qu'une lassitude ne prenne réellement forme. Sans doute par la grâce de Resnais qui investit littéralement le métrage de sa personne et de ses connaissances. Mon Oncle d'Amérique s'inscrit dans une conception rare du cinéma, celle qui privilégie l'information à l'histoire, le prétexte d'une mise en images, le documentaire fictionnel et formaliste. Film qui nous interroge directement par le prisme du scientifique et de son expérience, il nous renvoie à notre condition d'être humain, au rapport que l'on entretient avec notre inconscient. Et si le métrage se termine par les images d'une ville ravagée par une guerre, c'est pour mieux signifier que nous sommes des microsociétés et que notre comportement individuel justifie celui du groupe. La quiétude de notre socioculture ne dépend que de la gestion de notre individualisme.
Mardi 11 Avril 2006
Guillaume Nicolas (Gehenne)
Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte Nouveau commentaire :
Dans la même rubrique :
|
|
|
|
|
