CINETUDES
Vendredi 16 Mai 2008
16:26

Présentation des derniers films de Jean Renoir

Ce texte a pour but principal de faire découvrir les derniers films de Jean Renoir à ceux qui ne les connaissent pas. C'est pourquoi aucune indication pouvant sensiblement diminuer votre plaisir lors de la découverte de ces films (indication d'ordre scénaristique par exemple) ne viendra gêner votre lecture.

Le 28 septembre, une rétrospective Jean Renoir s'étalant sur trois mois inaugure la nouvelle Cinémathèque française. C'est l'occasion de revenir sur une partie méconnue mais passionnante de la filmographie du maître : la dernière.





Présentation des derniers films de Jean Renoir
Jean Renoir a beau être souvent considéré comme le meilleur cinéaste français, la dernière partie de sa filmographie est généralement occultée lorsqu'il s'agit de dégager les chefs-d'œuvre de sa longue carrière. Il faut reconnaître que moins ancrées dans la réalité sociale que ses films des années 30, dotées d'un propos apparemment moins ambitieux que celui de La Grande illusion ou La Règle du jeu , ses œuvres tardives peuvent facilement décontenancer le cinéphile habitué au Renoir d'avant-guerre. Un Renoir qui avait alors des idéaux politiques.

Sans aller jusqu'à parler d'oubli, c'est ce manque de considération pour la dernière partie de la carrière de cet immense auteur qui m'a conduit à l'élaboration de ce texte qui porte sur les sept films qu'a tourné Jean Renoir après la parenthèse indienne du Fleuve ; c'est-à-dire à partir de son retour en Europe au début des années 50. Texte qui, je l'espère, vous fera partager une partie de l'euphorie que j'ai ressentie à la vision du Carrosse d'or ou du Déjeuner sur l'herbe .

Car c'est bien d'euphorie dont il est question dans ces ultimes films. Ce sont les films d'un metteur en scène serein qui, bien qu'ayant toujours une vision du monde unique, n'a pas d'ambition plus élevée que celle d'offrir le spectacle le plus ravissant, le plus sensuel possible à son public. Technicolor chatoyant (l'usage de la couleur est encore rarissime dans le cinéma français des années 50), mélodies guillerettes, érotisme sous-jacent mais omniprésent, humour spirituel… Bien que toujours remplie d'expérimentations, la mise en scène des meilleurs de ces films est avant tout la savante alchimie d'un maître du cinéma qui œuvre pour la jouissance de spectateurs complices.

Présentation des derniers films de Jean Renoir

Pourtant point de racolage ni même de gratuité dans ces réalisations car le plaisir a toujours été un des axes majeurs de l'œuvre du cinéaste. On se souvient de Boudu le clochard lubrique, des amants passionnés d'Une Partie de campagne mais aussi du marivaudage des protagonistes de La Règle du jeu , chef d'œuvre d'une richesse phénoménale qui peut être considéré comme la matrice des futurs métrages européens du maître. Ainsi, tous les films de cette dernière période mettent en scène des personnages soumis à une norme - qu'elle soit morale ou sociale - et confrontés à leurs désirs. Alors que dans l'œuvre renoirienne des années 30, le plaisir cohabitait avec des thématiques plus graves, la politique a quasiment disparu des derniers films du maître. Cela les rend plus légers en apparence mais c'est aussi le signe de la perte des idéaux de jeunesse : après la Seconde guerre mondiale, Renoir ne croit plus au communisme. Ces ultimes métrages sont donc l'occasion pour l'auteur d'affirmer tout en finesse une morale épicurienne. Les codes sociaux comme les idéaux, nous dit-il, ne doivent pas être des entraves aux pulsions interindividuelles. La légèreté de la forme et la subtile ambiguïté des situations permettent de faire passer des messages sans qu'ils ne soient assénés. Jean Renoir a souvent rappelé sa profonde admiration pour les écrivains classiques du XVIII ème siècle. Nul doute à la vue de la distanciation vis-à-vis des personnages qui caractérise sa mise en scène, distanciation légère et objective d'une caméra qui s'éloigne de l'individu pour mieux cerner le microcosme, qu'il ait assimilé la leçon des grands moralistes tels que La Fontaine ou La Bruyère.

Le Carrosse d'or
French cancan
Elena et les hommes
Le Testament du docteur Cordelier
Le déjeuner sur l'herbe
Le Caporal épinglé
Le petit théâtre de Jean Renoir





  • LE CARROSSE D'OR
    (La carrozza d'oro, 1952)

    Avec : Anna Magnani, Odoardo Spadaro, Duncan Lamont, Jean Debucourt, Paul Campbell
    Directeur de la photographie : Claude Renoir
    Musique : Antonio Vivaldi
    Sujet et scénario : Jean Renoir, Jack Kirkland, Renzo Avanzo, Giulio Macchi, Ginette Doynel d'après Prosper Mérimée

    L'histoire : Au XVIIème siècle, une troupe de comédiens italiens débarque dans les colonies espagnoles d'Amérique du Sud. Ils vont exporter la comedia dell'arte mais aussi créer à leur insu des esclandres dans ce pays où l'Eglise catholique a une énorme influence. Camilla (Anna Magnani), qui joue Colombine, sera l'objet des convoitises de multiples amants...

Présentation des derniers films de Jean Renoir
" J'ai essayé d'effacer les frontières qu'il y a entre la représentation de la réalité et la réalité elle-même. J'ai essayé d'établir une espèce de confusion entre ce qui est le jeu sur une scène de théâtre et ce qui est le jeu dans la vie. "

Ces quelques phrases de Jean Renoir sur Le Carrosse d'or résument parfaitement l'esprit du film. Passé un générique absolument ravissant qui happe le spectateur dans un tourbillon spectaculaire à base de couleurs vives et de musique baroque, le film s'ouvre sur un rideau rouge qui dévoile la cour du vice-roi du Pérou. Cette première mise en abyme donne le ton de l'œuvre qui sera un perpétuel va-et-vient entre représentation théâtrale et réalité. Cette ambiguïté guide la mise en scène de Renoir tout au long du film. L'écriture cinématographique accentue la confusion en supprimant les transitions classiques tels que fondus et travellings entre scènes de pièces de théâtre et scènes "de la vraie vie". Certains passages clés du film sont délibérément mis en scène de façon outrancière afin de théâtraliser les situations. Il en est ainsi des adieux de Camilla à la cour. Camilla se met elle-même en scène à travers un monologue qui stupéfie les courtisans transformés pour l'occasion en spectateurs d'une prima donna au sommet de son art de comédienne. Au même moment, le spectateur du film est dans la même situation que les courtisans : il est terrassé par le charisme de la grande Anna Magnani . La mise en abyme est à son apothéose. La frontière entre théâtre et réalité est donc indistincte dans Le Carrosse d'or .

Loin d'être gratuite, cette confusion est un des plus beaux avatars de la thématique centrale de l'œuvre renoirienne : les codes sociaux, la fameuse règle du jeu qui entrave les pulsions de chacun. Les artifices du théâtre sont un parfait symbole des conventions de la société. Le monde est une vaste scène de théâtre et la scène de théâtre, c'est le monde en miniature nous dit Renoir. Le marivaudage autour de Camilla est régi par les traditions inhérentes à la classe sociale de chaque amant. L'amour est incompatible avec l'étiquette de la cour et dans un premier temps le vice-roi se moque des roturiers qui "osent exprimer leurs sentiments". Son amour sincère de la comédienne bouleversera ses valeurs. La femme, ardemment désirée de tous les hommes quel que soit leur classe, est ce qui contrarie le bon fonctionnement de la norme sociale incarnée dans ce film par les multiples courtisans.

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Le Carrosse d'or est également l'occasion pour Jean Renoir de rendre un vibrant hommage au monde du spectacle. La fin, une des plus belles de l'histoire du cinéma, montre parfaitement la singularité du métier de comédien. Le film sublime les artifices du théâtre à travers une mise en scène baroque. La musique de Vivaldi - grand compositeur baroque contemporain de l'action du film - tient un rôle primordial dans ce film. Elle a inspiré Renoir pendant l'écriture du scénario et le montage épouse parfaitement son rythme. Cette bande originale extraordinairement lyrique s'associe parfaitement aux plans somptueux à dominante rouge et or composés par Claude Renoir , chef opérateur de son oncle. Avant 1952, il n'y a guère que les films d' Eisenstein accompagnés par Prokoviev qui étaient arrivés à un si haut degré de fusion entre le son et les images. Ce rôle exceptionnel de la musique dans la mise en scène rapproche donc Le Carrosse d'or de l'opéra autant que du théâtre. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Luchino Visconti, ancien assistant de Renoir, futur auteur de Senso , et metteur en scène d'opéras réputé fut pressenti pour diriger ce film qui est une coproduction franco-italienne.

Cette réalisation baroque fait du Carrosse d'or un spectacle magnifique et profondément jubilatoire malgré la distance de Renoir vis-à-vis de l'histoire qu'il raconte (provoquée par la mise en abyme). Cette combinaison miraculeuse entre vision objective du monde et mise en scène sensuelle est ce qui fait le sel de ce chef d'œuvre majeur de Jean Renoir à ranger quelque part entre La Grande illusion et La Règle du jeu .



  • FRENCH CANCAN (1955)

    Avec : Jean Gabin, Françoise Arnoul, Maria Félix, Jean-Roger Caussimon, Gianni Esposito, Philippe Clay, Michel Piccoli
    Directeur de la photographie : Michel Kelber
    Musique : Georges Van Parys
    Scénario : Jean Renoir d'après une idée de André-Paul Antoine

    L'histoire : Au début du XXème siècle le promoteur Danglard veut introduire une nouvelle danse à Paris : le french cancan. Pour cela, il lui faut trouver une nouvelle salle et recruter de nouvelles danseuses... Ce sera l'aventure du Moulin-Rouge.

Présentation des derniers films de Jean Renoir
Nouvelle déclaration d'amour de Renoir au spectacle, French cancan prolonge la thématique initiée par Le Carrosse d'or . Il s'agit ici d'un spectacle moins reconnu par les élites et plus vulgaire que le théâtre : le cabaret. Pour l'occasion, Jean Renoir a tourné une véritable comédie musicale. Peut-être la seule réussite française dans le genre avant les films de Jacques Demy. Le film est néanmoins plus réaliste que ses homologues hollywoodiens compte tenu de son contexte précis : Montmartre à la Belle Epoque. Les personnages ne chantent que rarement en dehors de la scène et la reconstitution historique est de qualité. Même s'il est précisé au début du métrage qu'il s'agit d'une pure fiction, nombre d'aspects du film sont tirés de la réalité. Ainsi, le cinéphile sera peut-être étonné d'apprendre qu'une des plus célèbres danseuses du Moulin-Rouge (Louise Weber) fut blanchisseuse avant d'être repérée par le patron... Même si la création du Moulin-Rouge fut sans doute plus sordide que le film de Renoir (les danseuses étaient souvent des prostituées*), principalement tourné en studios, French cancan est un film ancré dans une réalité socio-historique particulière.

Comme dans Le Carrosse d'or , le métier d'artiste est sublimé à travers son aspect sacerdotal. Danglard n'est pas présenté comme un démiurge génial mais comme un entrepreneur qui a fait du spectacle son métier, dont la vie demeure entièrement vouée à la satisfaction des spectateurs. Ses aventures amoureuses sont assujetties à cette mission. Cette philosophie est parfaitement exprimée dans sa tirade finale. Jean Gabin , qui retrouve Renoir après près de vingt ans, était l'acteur idéal pour incarner le bouillonnant Danglard. Pas encore gagné par ses tics de fin de carrière, tour à tour passionné et séducteur, il est toujours juste mais reste très charismatique.

Face au monstre sacré, la délicieuse Françoise Arnoul apporte sa fraîcheur. Les relations houleuses que son personnage, la jeune Nini, entretient avec Danglard alimentent le dynamisme perpétuel du film. Son charme naturel séduit sans peine le spectateur aussi bien que tous les personnages de l'oeuvre. Le scénario complexe de French cancan s'articule en effet autour des multiples amours de la danseuse en herbe. Comme dans Le Carrosse d'or , chaque prétendant est affilié à une classe différente mais les clivages sociaux sont ici moins importants que les individus. Il y a d'abord l'apprenti boulanger complètement dépassé par les velléités artistiques de sa dulcinée. Leur scène d'amour dans l'arrière-boutique de la boulangerie, avant que Nini ne rejoigne le Moulin-Rouge qui va changer sa vie, est particulièrement belle car à la fois pudique et éloquente quant aux sentiments qui unissent les jeunes tourtereaux. Il y a également le prince russe. Contrairement au vice-roi du Carrosse d'or , l'aristocrate est ici un romantique. Mais un romantique n'est pas à sa place dans un film de Jean Renoir qui a une vision épicurienne de l'amour. Cependant, suprême intelligence du metteur en scène, il ne se moque jamais de son personnage ni même de sa façon de penser bien qu'il soit évident qu'il ne partage pas sa vision du monde. Point de cynisme mais une réelle affection pour cet idéaliste puisque c'est lui qui finira par sauver le Moulin-Rouge des créanciers de Danglard. Le cours naturel du film montre l'inanité de la vision du monde du comte sans que Renoir n'ait besoin d'appuyer quoi que ce soit. Tout paraît limpide. Rendre sa patte invisible alors qu'elle est omniprésente est une qualité essentielle du style renoirien. La diversité des amants permet donc cette fois-ci à Renoir d'exprimer sa conception anti-romantique de l'amour plutôt qu'une critique des carcans sociaux. Dans French cancan , ce sont les idéaux de chacun qui entravent la jouissance plus que les conventions.

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Enfin, comme dans Le Carrosse d'or , le cinéaste magnifie le spectacle à travers un véritable tourbillon audiovisuel. S'il y a une valeur sacrée chez Renoir, c'est, on l'aura compris, le spectacle. Les artistes ne sont finalement que les catalyseurs de son formidable pouvoir qui réconcilie tout le monde dans un final éclatant de virtuosité. Renoir n'a que rarement mis en avant de façon ostentatoire son talent de réalisateur. Cette scène endiablée qui n'a rien à envier aux meilleurs numéros de Busby Berkeley ou Vincente Minelli montre sa maîtrise évidente de la couleur, des cadrages, du mouvement, du montage, bref du cinéma. La bande originale à base de mélodies populaires qui furent parfois d'authentiques succès du Moulin-Rouge est toujours en parfaite adéquation avec les images. Des chanteuses contemporaines au tournage du film incarnent des artistes ayant réellement existé. Edith Piaf joue le rôle d'Eugénie Buffet et Cora Vaucaire interprète une version mémorable de la Complainte de la butte.

Ce foisonnement de musique et de couleurs superbes fait de French cancan un spectacle particulièrement jouissif à l'image des numéros du Moulin-Rouge. C'est aussi un grand film puisqu'à la maîtrise incontestable du réalisateur s'ajoute subtilement la vision de l'auteur sur l'amour et son métier : le spectacle.

* plus d'information sur les débuts du Moulin-Rouge ici




  • ELENA ET LES HOMMES (1956)

    Avec : Ingrid Bergman, Jean Marais, Mel Ferrer, Jean Richard, Juliette Gréco, Magali Noël
    Directeur de la photographie : Claude Renoir
    Musique : Joseph Kosma
    Sujet et scénario : Jean Renoir

    L'histoire : A la fin du XIXième siècle, une princesse polonaise en exil immigrée à Paris est convaincue qu'elle peut aider les grands hommes (artistes, politiciens…) à réaliser leurs projets par sa simple présence. Elle va tenter de mener le général Rollan, très populaire parmi les foules, au poste suprême…

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" En ce qui concerne le forage des puis de pétrole ou le choix de nos gouvernements ou la fabrication des explosifs, nous sommes peut-être légèrement à côté. Mais quand il s'agit de l'art de vivre, vous pouvez faire confiance aux Français. "

Cette réplique du personnage de Mel Ferrer illustre parfaitement le propos du film. Habitués à des oeuvres plus sérieuses de la part de Jean Renoir, d'aucuns trouveront sans doute Elena et les hommes trop léger voire superficiel. Il n'y a pourtant pas lieu d'être choqué car cette légèreté est l'enjeu même du film. La forme est à l'image du fond puisque Renoir prône dans cette comédie, plus ouvertement que jamais, son amour des belles choses de la vie - les femmes mais aussi la danse ou le bon vin ; ainsi les scènes de bal populaire montrent que si Renoir se moque du nationalisme des défilés militaires, il ne rejette pas tout dans la fête du 14 Juilllet - qui doivent selon lui passer avant les considérations plus sérieuses (destin national…).

Le sujet du film est aussi improbable que sa distribution hétéroclite. C'est la découverte du plaisir amoureux par une jeune femme frigide convaincue qu'elle est un porte-bonheur humain nécessaire aux réalisations des "grands hommes". Grands hommes, généraux ou artistes, qui tombent évidemment tous amoureux d'elle. La première scène définit parfaitement le personnage d'Elena. On voit Ingrid Bergman accompagner un jeune musicien au piano. Interrompu par une fanfare militaire qui suscite l'intérêt d'Elena (et par là même annonce la scène suivante) et agace le jeune homme, l'aspirant compositeur annonce que l'une de ses pièces musicales va être jouée à la Scala de Milan. Aussitôt Elena rompt, le plus innocemment du monde, la promesse de mariage qui les unissait arguant que maintenant que son opéra est reconnu, "sa mission auprès de lui est terminée". C'est donc une femme en dehors de la réalité sociale, inconsciente de son (énorme) capital de séduction et poursuivant une idée fixe assez saugrenue que nous peint Jean Renoir. Ce personnage comique est l'occasion pour le cinéaste de nous faire part avec légèreté de sa vision épicurienne du monde. Le grotesque de l'idéal d'une jeune comtesse en exil et les différents hommes gentiment caricaturés qui s'agitent autour d'elle tel un théâtre de marionnettes lui permettent de broder un film quasi-surréaliste rempli de délicieux sous-entendus prônant l'assouvissement des désirs charnels avant toute autre considération.

Présentation des derniers films de Jean Renoir

La mise en scène théâtrale et éloignée de tout naturalisme accentue l'artificialité des univers bourgeois et militaires représentés dans Elena et les hommes . Les institutions françaises sont tournées en dérision par Jean Renoir. Les manipulations politiques dont il est l'objet et son amour pour Elena démythifient le héros national, le général Rollan, et son naturel dans un monde artificiel le rend finalement sympathique aux yeux du spectateur. Le choix de Jean Marais , une des stars les plus populaires de l'époque, pour l'incarner est d'ailleurs particulièrement judicieux. Là encore, l'auteur, sans les imposer et jamais au détriment de ses personnages, fait passer ses idées progressistes voire subversives (éloge de la paresse notamment). Par ailleurs, en s'inspirant du boulangisme * pour l'écriture du personnage de Rollan, l'auteur de La Règle du jeu se montre véritablement visionnaire dans cette comédie quand on songe à l'arrivée houleuse du général de Gaulle au pouvoir deux ans après la sortie du film.

La virtuosité du réalisateur est ici beaucoup plus discrète que dans French cancan , Renoir revient à un style quasi-primitif dans lequel beaucoup de séquences semblent réglées comme des scènes de théâtre. Pourtant, Elena et les hommes est un film très dynamique grâce à une écriture impeccable et des acteurs en grande forme. Outre la magnifique Ingrid Bergman , on retrouve des stars telles que Jean Marais ou Mel Ferrer ainsi que des comédiens chevronnés dans une multitude de seconds rôles souvent cocasses. La musique signée Joseph Kosma , le fidèle collaborateur d'avant-guerre, est une nouvelle fois très importante dans la mise en scène de Renoir. Elle participe à la délicieuse sensation de légèreté procurée au spectateur et rapproche Elena et les hommes de l'opérette. Le film est d'ailleurs annoncé lors de son générique comme étant une "fantaisie musicale".

Brillant, jubilatoire, drôle, parfois grivois, Elena et les hommes est un film qui peut être revu régulièrement avec beaucoup de plaisir, un véritable film-champagne, peut-être le film français le plus proche du style de cet autre grand cinéaste épicurien : Ernst Lubitsch.

* mouvement de soutien au Général Boulanger, militaire très populaire à la fin du XIXème siècle, qui faillit prendre le pouvoir par la force dans une IIIème République encore fragile.




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  • LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER (1959)

    Avec : Jean-Louis Barrault, Michel Vitold, Jean Topart, Teddy Bilis, Jean Renoir
    Directeur de la photographie : Georges Leclerc
    Musique : Joseph Kosma
    Scénario : Jean Renoir d'après Robert Louis Stevenson - Noir et blanc

    L'histoire : Une version renoirienne de Docteur Jekyll et Mister Hyde.


    Le Testament du docteur Cordelier fut la première occasion pour Jean Renoir de collaborer avec la télévision. Toujours au fait des nouvelles techniques, le maître était intéressé par la légèreté des moyens mis en œuvre pour un téléfilm et notamment par la possibilité de filmer facilement n'importe quelle scène avec plusieurs caméras à la fois. Ce qui pouvait selon lui donner plus de liberté aux comédiens, comédiens qui, rappelons-le, ont toujours été la base du travail de mise en scène de ce grand humaniste. C'est donc pour relever ce nouveau défi technique qu'il tourna en dix jours cette adaptation télévisuelle du Docteur Jekyll et Mister Hyde qui ne connaîtra une exploitation cinématographique qu'en 1961 à cause de problèmes entre l'industrie de la télévision et celle du cinéma.

Grâce au système des caméras multiples, l'histoire est racontée avec une grande fluidité. Par exemple, le réalisateur filme de longues course-poursuites à pied sans avoir à couper ses séquences de façon trop nette. Ce cadre plus ample que celui d'un film traditionnel permet - comme l'avait souhaité Renoir - à Jean-Louis Barrault d'exploiter pleinement son talent qui reste celui d'un (immense) acteur de théâtre. Sa créativité, son jeu extériorisé et surtout ses grands talents de mime lui ont permis une composition remarquable à travers le personnage d'Opale, l'équivalent de Mister Hyde dans ce film. Ce criminel aussi fantasque qu'impulsif n'est pas sans annoncer le personnage d'Alex de Large, l'antihéros de Orange mécanique .

L'exercice de style de Renoir est donc réussi : à l'exception d'un dénouement qui paraîtra peut-être trop long au regard de la durée totale du film, l'histoire est racontée sans fioriture grâce à l'économie de moyens qui stimule l'efficacité narrative, à la manière de la série B américaine. Par ailleurs, Kosma signe ici une nouvelle partition non seulement en parfaite adéquation avec les images mais en plus particulièrement novatrice, quasiment avant-gardiste pour la musique de film de l'époque.

Cependant, le téléfilm étant un médium très standardisé, un médium qui déjà à l'époque ne laissait que peu de place à l'imprévu et au génie en raison de délais et budgets restreints, ce n'était sans doute pas le cadre idéal pour adapter Docteur Jekyll et Mister Hyde et ses thématiques qui tournent autour de la folie et du déchaînement des pulsions humaines. Le Testament du docteur Cordelier n'est donc certainement pas la meilleure adaptation du roman de Stevenson en raison d'un traitement un peu trop superficiel comparé notamment à celui appliqué par Rouben Mamoulian près de trente ans auparavant dans son excellente version avec Frederic March. Même si les pulsions charnelles étouffées par le carcan social au centre de l'histoire permettent de comprendre l'intérêt de Jean Renoir pour Docteur Jekyll et Mister Hyde , l'esthétique télévisuelle ne s'accorde pas encore à son style d'alors : sensuel et lumineux. La partition géniale de Joseph Kosma et la prestation délirante de Jean-Louis Barrault sont donc les deux principales qualités à retenir aujourd'hui de cette œuvre de transition.




  • LE DEJEUNER SUR L'HERBE (1959)

    Avec : Paul Meurisse, Catherine Rouvel, Fernand Sardou, Jacqueline Morane, Charles Blavette
    Directeur de la photographie : Georges Leclerc
    Musique : Joseph Kosma
    Sujet et scénario : Jean Renoir

    L'histoire : Dans le futur, le professeur Alexi, farouche défenseur de la fécondation artificielle, est séduit lors d'un pique-nique par le charme de la jeune paysanne Nénette…

Présentation des derniers films de Jean Renoir
Le Déjeuner sur l'herbe n'a pas été coproduit par l'ORTF mais a été l'occasion pour Renoir d'exploiter les techniques d'enregistrement simultané expérimentées durant le tournage de son film précédent. La liberté nouvelle conférée par les caméras multiples se ressent dans une forme très libre. Le Déjeuner sur l'herbe est un film résolument original. C'est d'abord un des rares films d'anticipation français. L'époque est ici celle d'une république européenne futuriste dans laquelle ont lieu les premières fécondations artificielles. Ce contexte imaginaire permet à Jean Renoir de broder une fable légère qui prône l'amour charnel et donc naturel face au scientisme aveugle. Le ton est en effet - comme le précise encore une fois le générique - celui de la comédie et tout ce qui représente le progrès triomphant est gentiment tourné en dérision. L'entourage du Professeur Alexi est confronté à ses pulsions les plus primitives lorsque, à l'occasion d'un pique-nique champêtre organisé pour promouvoir cette nouvelle invention, il se retrouve confronté au souffle d'une mère Nature littéralement divinisée. Le Déjeuner sur l'herbe rappelle donc d'emblée à l'admirateur de Renoir le sublime (et inachevé) Une Partie de campagne .

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L'originalité du Déjeuner sur l'herbe est également liée à sa réalisation, savante alchimie de naturalisme et d'artifice délibéré. Les décors naturels de la campagne provençale et les personnages de paysans méridionaux sortis tout droit de chez Pagnol ( Fernand Sardou , le truculent interprète du père de Nénette avait d'ailleurs été dirigé par le maître provençal dans Manon des sources et Les Lettres de mon moulin ) donnent à l'œuvre un cachet pittoresque de bon aloi ; l'humanisme habituel de Renoir contribuant à ne faire jamais basculer ce pittoresque dans une caractérisation trop artificielle de ses héros. En revanche, le cinéaste se laisse aller à la mise en scène de situations surréalistes voire fantastiques. Comparons ainsi la manière dont le panthéisme est montré au spectateur dans Une Partie de campagne et dans Le Déjeuner sur l'herbe . Dans l'adaptation de Maupassant, il reste suggéré par des travellings rapides sur une rivière déchaînée par l'orage accompagnés de la musique assourdissante de Kosma. Cette séquence qui suit la scène d'amour lourde de conséquences est le point culminant de la représentation de la symbiose des amoureux avec une mère Nature qui déchaîne les pulsions humaines. Au contraire, dans Le Déjeuner sur l'herbe , le panthéisme aphrodisiaque est montré de manière plus évidente et donc moins poétique. Renoir se laisse ici aller à des délires quasi-baroques et cela donne lieu à des scènes aussi originales que plastiquement éblouissantes. L'exemple le plus éloquent est la bourrasque qui sème un vent de folie parmi les bourgeois qui accompagnent le professeur Alexi; elle est mise en scène comme une véritable chorégraphie. La flûte diégétique et aérienne (toujours de Kosma), les herbes qui ondulent exagérément, les couleurs et le jeu burlesque des comédiens donnent un ton très décalé et ouvertement fantastique à cette séquence. Le Déjeuner sur l'herbe est donc un film qui frise le maniérisme dans la mesure où il exacerbe, via la couleur notamment, des figures déjà utilisées par le réalisateur.

Présentation des derniers films de Jean Renoir

Par ailleurs, comme son titre le laisse penser, Le Déjeuner sur l'herbe est peut-être le film de Jean Renoir - fils d'Auguste rappelons-le - le plus proche de l'impressionnisme pictural. Les peintres sortaient enfin de leur atelier; le cinéaste sort des studios qu'il n'avait plus quitté depuis son retour en Europe. Ainsi, ce métrage a été tourné dans des décors naturels qui par ailleurs sont les lieux de son enfance. Cela rendit le tournage particulièrement agréable à l'équipe et n'est sans doute pas étranger au caractère doucement mélancolique de l'œuvre. De plus, la Nature est sublimée par les couleurs plus chatoyantes que jamais de Georges Leclerc . Les rayons du soleil oscillent sur les vaguelettes, les feuillages et les roseaux et font du Déjeuner sur l'herbe un spectacle lumineux. D'ailleurs, ce film est peut-être celui qui traduit le mieux le bonheur simple d'une belle journée ensoleillée à la campagne.

Le mise en scène du Déjeuner sur l'herbe est donc un nouveau champ d'expérimentations pour le cinéaste mais ces dernières sont intégrées au récit et ne gênent pas le confort du spectateur. Grâce à la fluidité et la légèreté de la narration elles n'apparaissent pas ostentatoires. La sophistication est au service de l'évidence. Pour peu que l'on ne soit pas désarçonné par la naïveté de l'œuvre, Le Déjeuner sur l'herbe est avant tout un divertissement haut de gamme. C'est en effet un véritable délice pour le spectateur que de suivre ce couple naissant profiter des joies élémentaires de la nature. La photographie lumineuse, la musique élégiaque à base de bois (ce qui était assez rare dans le cinéma des années 50), les personnages secondaires savoureux, l'humour bon enfant, la spontanéité et les charmes de la très sensuelle Catherine Rouvel (charmes dévoilés dans une scène de bain gentiment érotique), le jeu flegmatico-ironique de Paul Meurisse ... tout concourt à faire du Déjeuner sur l'herbe un vrai plaisir de cinéma simple et primitif.

Présentation des derniers films de Jean Renoir

S'il est plus superficiel que ses authentiques chefs d'œuvre ( Une Partie de campagne en premier lieu), si certains personnages sont un peu caricaturaux, et surtout si la charge contre la science n'est pas toujours subtile, la forme d'une légèreté aérienne et la tendresse évidente de Renoir pour tous ses (anti)héros font oublier ces menues réticences. Au final, c'est plus l'amour et la nature qui sont glorifiés que la science qui est ridiculisée. Bref, c'est typiquement renoirien. Le Déjeuner sur l'herbe n'est certes pas un chef d'œuvre mais en plus d'être un film particulièrement attachant, il est parfaitement représentatif de la tournure que prend l'œuvre de Renoir à la fin : un film léger, qui reprend l'ensemble de ses thématiques, à travers une forme très libre, savante alchimie de modernité voire de maniérisme et de simplicité primitive retrouvée. Enfin, nous avions vu avec Elena et les hommes que c'était parfois dans ses films les plus légers que l'auteur se montrait visionnaire. Le Déjeuner sur l'herbe qui nous parle en 1959 de république fédérale européenne, de fécondation artificielle et de cirque médiatique nous le montre à nouveau.



  • LE CAPORAL EPINGLE (1961)
    Coréalisé avec Guy Lefranc *

    Avec : Jean-Pierre Cassel, Claude Brasseur, Claude Rich, Jean Carmet, Guy Bedos
    Directeur de la photographie : Georges Leclerc
    Musique : Joseph Kosma
    Scénario : Jean Renoir, Guy Lefranc et Charles Spaak d'après un roman de Jacques Perret - Noir et blanc

    L'histoire : Les multiples tentatives d'évasion d'un jeune caporal français prisonnier en Allemagne durant la seconde guerre mondiale…

Présentation des derniers films de Jean Renoir
Le Déjeuner sur l'herbe pouvait être considéré comme une variation d'Une Partie de campagne , Le Caporal épinglé quant à lui reprend plusieurs thèmes d'un autre grand film des années 30 : La Grande illusion . On retrouve d'ailleurs le grand Charles Spaak au scénario, Spaak qui n'avait plus collaboré avec Renoir depuis… La Grande illusion ! Outre le sujet global qui est celui des tentatives d'évasion de soldats français dans un camp allemand, on retrouve certains traits plus particuliers comme la présence de cette Allemande qui tombe amoureux du héros et l'aide lorsqu'il veut s'échapper. Cependant, les similitudes s'arrêtent là et Le Caporal épinglé n'est bien sûr pas un simple remake de La Grande illusion . L'action se passe en 40 et la variété des soldats est maintenant liée à des différences de caractère (voir les divergences d'attitude de chaque individu face à la captivité) plutôt qu'à des différences de classe. Jean Renoir ne se répète pas mais reste cohérent en prolongeant d'une certaine manière ce qu'il avait filmé dans La Grande illusion : la première guerre mondiale est la guerre qui a entraîné la fin de l'aristocratie.

Présentation des derniers films de Jean Renoir

Evidemment, Le Caporal épinglé n'a pas la portée de l'illustre chef d'œuvre précédent mais il serait vain de le lui reprocher dans la mesure où les ambitions des deux films ne sont pas les mêmes. Le ton global de cet avant-dernier film est nettement moins solennel que celui de La Grande illusion . L'auteur, plus désabusé, insiste ici sur le côté absurde de la guerre plus encore qu'il ne le faisait auparavant. Le Caporal épinglé comporte plusieurs scènes burlesques qui renforcent cette absurdité. On songe plusieurs fois à Charlot que Renoir a toujours adoré. Le réalisateur continue avec ce film sur la voie de la simplicité qui lui permet de renouer avec les primitifs qu'il admire tant. Cependant cette simplicité, que l'on aurait tort d'assimiler à une paresse (bien que Renoir ait été secondé par Guy Lefranc pour la réalisation du métrage), n'empêche pas des instants très émouvants génialement mis en scène par un virtuose aussi authentique que discret qui fait passer le spectateur du rire aux larmes sans se soucier des carcans d'un hypothétique genre. Ainsi, la superbe scène de la tentative d'évasion du soldat incarné par Claude Rich entièrement suggérée par le décompte et les expressions faciales de ses camarades inquiets restés au baraquement. Le Caporal épinglé est-il un film de guerre, une comédie, une comédie dramatique ? Peu importe ! Moins que jamais avec ce film, Renoir est un cinéaste des genres. Il filme avec la même intensité ce qu'il croit juste, vrai, humain, que les situations soient triviales ou dramatiques, sans se soucier de quelque règle que ce soit. Les acteurs, plus que jamais au centre de la mise en scène, sont, c'est assez rare chez Renoir pour être signalé, tous plus ou moins débutants. Si le jeu du jeune Jean-Pierre Cassel dans le rôle-titre manque peut-être d'intensité, force est de reconnaître à Jean Renoir le talent d'avoir su choisir une belle brochette de seconds rôles alors encore novices : Claude Brasseur , Claude Rich et même Guy Bedos .

Présentation des derniers films de Jean Renoir

Cette forme absolument dénuée d'artifice ostentatoire et donc plus proche de l'humain radicalise le discours de La Grande illusion sur l'absurdité des frontières entre états. Il n'y a plus d'éloge d'un certain esprit français hérité de la Révolution, plus une once de patriotisme. Le caporal veut s'évader dans le but de rejoindre sa famille et ses codétenus hésitent car ils ne seraient peut-être pas plus heureux en France qu'en Allemagne. Une fois encore, Renoir se montre subtilement mais sûrement subversif, surtout dans une France en pleine hégémonie gaullienne. Ce qui compte, ce sont les attaches que l'on se crée (amour même s'il est trouvé dans un pays ennemi, amitié même si elle est trouvée dans un stalag…) et non celles que la communauté nous impose. Néanmoins, cette morale plutôt individualiste n'empêche pas Renoir d'appeler à combattre les totalitarismes à travers une fin superbe d'intelligence et de sagesse que je ne dévoilerai pas ici. Cette fin, à l'image de tout ce dernier long-métrage, réaffirme le profond humanisme de Jean Renoir. Un humanisme désormais débarrassé des idéaux politiques.

* réalisateur notamment de Knock (1950) avec Louis Jouvet




Présentation des derniers films de Jean Renoir
  • LE PETIT THEATRE DE JEAN RENOIR (1970)

    Avec : Fernand Sardou, Nino Formicola, Jeanne Moreau, Françoise Arnoul
    Directeur de la photographie : Georges Leclerc
    Musique : Joseph Kosma, Jean Wiener, Octave Crémieux
    Scénario : Jean Renoir

    L'histoire : Le Petit théâtre de Jean Renoir est en fait constitué de quatre court-métrages : Le Dernier réveillon, La Cireuse électrique, Quand l'amour meurt et Le Roi d'Yvetot. Chaque petit film est présenté par Jean Renoir en personne.


    Parfois oublié dans la filmographie de Jean Renoir, Le Petit théâtre est un film à sketches financé par les télévisions françaises et italiennes (RAI). Il n'est sorti au cinéma qu'après sa diffusion télé (comme Le Testament du docteur Cordelier ). Ce n'est pas une raison pour le dédaigner car les courts métrages qui constituent Le Petit théâtre de Jean Renoir n'ont dans leur globalité pas à pâlir de la comparaison avec les films précédents de l'auteur. Parmi ces quatre pépites, il y a même son ultime chef d'œuvre.

    Le premier sketch est un conte de Noël inspiré de Andersen, le célèbre écrivain danois de qui Renoir avait déjà adapté La Petite marchande d'allumettes en 1928. Il met en scène un vieux clochard payé par des riches pour qu'il les regarde en train de manger leur repas de Noël. Cette situation simple, originale et à la portée édifiante permet à Jean Renoir de développer une histoire dans laquelle il peut développer l'un de ses thèmes de prédilection d'une manière évidente, sans sacrifier la narration ou les personnages. Le Dernier réveillon montre que le monde est une affaire de représentations. Les riches ont besoin d'être vus pour apprécier leur repas, le pauvre est heureux à travers son imagination. En effet, il oublie sa condition matérielle en rêvant aux côtés de sa femme. Le film est d'une concision admirable, la caméra semble invisible, toute entière au service des personnages et des situations. Le cinéaste poursuit ici l'épure de sa mise en scène et la similitude du clochard avec un certain Charlot souligne le retour de Renoir à une simplicité héritée des grands primitifs. Cette évidence de la narration fait du Dernier réveillon une véritable fable. La vision de l'auteur n'est pas malvenue car elle fait corps avec le récit. Un récit qui reste à hauteur de l'humain (le clochard est interprété par un Nino Formicola très digne), ce qui le rend particulièrement touchant notamment lors de sa fin douce-amère.

Le second court-métrage, La Cireuse électrique , est peut-être le film le plus déjanté qu'ait jamais tourné Jean Renoir. Imaginez un opéra sur la vie quotidienne des banlieusards. Métro/boulot/dodo raconté par de véritables chœurs. C'est l'occasion pour Renoir de s'en prendre une nouvelle fois à la modernité et à l'aliénation qu'elle provoque sur les hommes, leur faisant oublier leurs sentiments les plus basiques. Malheureusement, ce petit film est aussi l'un de ses plus ratés. La lourdeur de la critique n'est pas, contrairement au Déjeuner sur l'herbe , compensée par une mise en scène aérienne et élégiaque. Au contraire, la photographie est à l'image de la banlieue telle que la voit Renoir : terne ; et surtout le sketch est beaucoup trop long. Les chœurs banlieusards deviennent vite agaçants, passé l'effet de surprise.

Le troisième film est lui aussi très étonnant. Il s'agit purement et simplement de l'enregistrement filmé en plan fixe de Jeanne Moreau interprétant la chanson qui donne son titre au sketch : Quand l'amour meurt . La chanson datant de la Belle Epoque, on est tenté d'établir une filiation avec French cancan . Pourtant, à en croire Renoir dans sa présentation, c'est uniquement pour rendre hommage à la beauté et au talent de Jeanne Moreau qu'il a tourné cette fantaisie. Une fantaisie qui montre une nouvelle fois l'absolue liberté dont le metteur en scène sut jouir jusqu‘à la fin de sa carrière. Malgré la difficulté pour collecter des capitaux, le plaisir qu'il prenait à réaliser un projet était sa motivation principale.

Le dernier court, en fait un moyen (il dure une trentaine de minutes soit quasiment autant qu'Une Partie de campagne ), est d'assez loin le meilleur des quatre. Cet ultime métrage est un véritable condensé de toute l'œuvre de Jean Renoir. C'est l'histoire d'un homme simple qui va apprendre à accepter l'infidélité de sa superbe femme. Les conventions sociales qui entraînent des simulations grotesques, la présence des différentes classes, les plans lumineux de la nature qui environne la villa du couple, le regard digne, empathique et humaniste du metteur en scène sur tous les protagonistes et surtout la morale finale, à la fois subtil message de tolérance et superbe éloge d'un amour pur débarrassé des normes et des idéaux font du Roi d'Yvetot le film le plus synthétique des préoccupations de l'artiste. Grâce à un scénario qui semble couler de source, Renoir a réussi à intégrer, peut-être inconsciemment mais d'une manière plus évidente que jamais, sa vision du monde à l'histoire racontée. Encore une fois, la richesse thématique de l'œuvre n'interfère jamais avec la narration et les personnages puisque tous ces aspects sont comme fusionnés dans cet ultime film décidément représentatif de l'œuvre de Renoir. Les acteurs, qui n'en sont pour la plupart pas à leur première collaboration avec le metteur en scène, sont excellents. Fernand Sardou apporte sa tendre humanité à ce rôle de mari trompé. Françoise Arnoul , quinze ans après French cancan , est plus désirable mais aussi plus élégante que jamais. Elle est la parfaite incarnation d'un érotisme quotidien, celui qui caractérise les belles femmes que l'on peut croiser chaque jour. Les seconds rôles ( Jean Carmet , Andrex …), d'un pittoresque savoureux mais jamais réducteur, sont dignes de Marcel Pagnol (le film se déroule d'ailleurs dans un village méridional). La lumineuse photographie contribue elle aussi à la belle sérénité qui se dégage du Roi d'Yvetot .

Ce dernier film est donc une fable bouleversante d'intelligence, de finesse et de sensibilité. Jean Renoir , l'un des plus grands moralistes de l'histoire du cinéma, ne pouvait pas donner plus beau point final à son oeuvre.







  • NOUS VOUS INVITONS A VENIR DISCUTER DE CE TEXTES, DES FILMS QU'IL PRESENTE ET DE LA FIN DE CARRIERE DE JEAN RENOIR
[ICI]http://cinetudes.nuxit.net/viewtopic.php?t=176



Remerciements particuliers à David Perrault et au Commissaire Juve pour leur amabilité lorsqu'ils ont fourni la majorité des captures d'écran sans lesquelles ce texte serait bien triste à lire.
Le site du Commissaire Juve


Renseignements factuels tirés de :

-Jean Renoir, Ecrits 1926-1971, Ed. Belfond, 1974
-Le dictionnaire des films de Jean Tulard (éditions bouquins)
- www.univ-nancy2.fr/renoir/
- www.nextpix.com/ v1_1/salon/renoir.html








Vendredi 30 Septembre 2005
Christophe

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