CINETUDES
Lundi 12 Mai 2008
14:16

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966


OU CHRISTOPHER LEE PETA UN FUSIBLE ...


ENGLISH VERSION AVAILABLE HERE



RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966

Qui pourra douter, après avoir vu sa prestation en tant que Raspoutine, du fait que Christopher Lee est bien plus qu'un acteur symbolisant tout un pan du cinéma fantastique. Sa performance, car il s'agit bel et bien de ce que l'on appelle une performance d'acteur au sens où il compose un personnage tellement excessif qu'il dépasse la simple caricature outrée, est tout bonnement exceptionnelle. Lee ne fait certes pas dans la finesse, ni dans le détail psychologique, mais compose un Raspoutine "bigger than life", dément comme le signale le titre. Les nombreux cinéphiles plus habitués à le voir incarner Dracula, dans un rôle où son jeu est surtout corporel, seront surement enthousiasmés de le voir ajouter à cette présence physique, le charme d'une voix grave et profonde qui fait qu'émane de sa personne un magnétisme quasi animal.

Il est d'ailleurs des coïncidences qui ne trompent pas pour l'adéquation de Lee au personnage de Raspoutine en ce sens. Raspoutine utilise le mesmerisme pour arriver à ses fins et cette forme précise d'hypnose utilise la volonté humaine, consciente ou inconsciente, de l'hypnotiseur afin d'agir sur le système nerveux de son patient, ou dans le cas du film de sa victime. Le magnétisme animal dont nous parlons à propos de Lee est donc totalement justifié dans le cas de ce rôle où la grandiloquence contrôlée est de mise.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966
Mais on peut aussi constater que Raspoutine est proche du Comte Dracula du fait que comme celui-ci, il "vampirise" ses victimes (transmission involontaire, par le moyen d'une sorte d'osmose occulte, d'une partie de la vitalité ou de l'essence de vie d'une personne à une autre) mais sans passer par l'acte charnel du baiser du vampire. De même, la dimension sexuelle liée à Dracula est très présente dans Raspoutine, où Lee malgré son aspect bourru et brusque envoûte la gent féminine grâce à ce même magnétisme animal. Ainsi il se permet ensuite de les humilier et de les rabaisser sans que son emprise soit rompue. Mais contrairement au vampire assez impassible et distant vis-à-vis de ses victimes, Raspoutine en tant qu'humain semble prendre beaucoup de plaisir dans ses dépravations que lui permettent cette sorte d'ensorcellement qu'il exerce. Ce vice est d'ailleurs un trait commun de nombreux films de la Hammer qui constituent en cela un catalogue des perversités humaines fort intéressant, et le plus passionnant est que Raspoutine les cumule toutes.

Christopher Lee est donc totalement dans son élément avec ce personnage et à vrai dire, heureusement qu'il apporte tant au film et le porte littéralement à bout de bras parce que sans cela, il faut bien avouer qu'il s'agit d'un film faible sur bien des points. En effet, l'histoire Russe est malmenée pour les besoins d'un scénario qui mise justement tout sur la capacité de Lee à littéralement fasciner les spectateurs, et se permet donc des raccourcis malvenus, des invraisemblances répétées et même une finalité plutôt nébuleuse. On ne sait jamais vraiment le but recherché par Raspoutine, ni comment il arrivera si vite auprès des têtes couronnées de son pays.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966

Mais en fait, peu importe tant Lee et Raspoutine emportent tout sur leur passage, ne laissant jamais le temps au spectateur de vraiment s'ennuyer. La fascination exercée par l'acteur à travers son personnage est encore renforcée par une certaine imprévisibilité au niveau des limites morales fixées à ce monstre.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966
Raspoutine ne recule devant rien et pour un ancien moine, on peut certainement dire qu'il s'est bien adapté à sa nouvelle vie de débauche totale. Bien sur, sa méthode est de soigner par "vampirisation" afin de s'attirer la reconnaissance de personnes importantes, mais il passe le reste de son temps à danser, boire autant d'alcool qui le peut (sans jamais vaciller, à la russe), à séduire certaines femmes et en violer d'autres. Il va même faire d'un médecin alcoolique rencontré dans un bar, une victime particulière qu'il va utiliser corps et âme pour arriver à ses fins. D'ailleurs, la scène où il gagne le concours de boisson face au médecin ressemble de très près à celle de Raiders of the Lost Ark (Les Aventuriers de l'Arche Perdue) visuellement. Bref, Raspoutine est fou, insaisissable et s'avère un personnage des plus réjouissants.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966
Je ne souhaite pas dévoiler toute l'intrigue mais je me dois de parler de la fin du film qui en justifie à elle seule la vision. Raspoutine est empoisonné et à l'image de son personnage tout au long du film, n'en fait qu'à sa tête, il refuse carrément de mourir. Lors de cette scène s'axant entièrement sur Raspoutine, celui-ci va revenir plusieurs fois à la vie alors qu'on le croyait mort. Ce "gimmick", ce "truc" devenu un classique du cinéma d'horreur et plus précisément du slasher, me semble avoir été inauguré par ce film, et qu'à l'instar des Michael Myers, Jason et autres Freddy (voir les dossiers du site), Raspoutine possédé par une force qui apparaît surhumaine revient à la vie malgré des blessures logiquement mortelles. Comme dans le slasher, il ne s'agit nullement d'un effet de mise en scène destiné à faire sursauter le spectateur, mais d'une composante à part entière du personnage. Je n'en dis pas plus afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte, mais j'espère que ceux qui le connaissent déjà viendront partager leur avis à ce sujet dans la discussion sur notre Espace de discussion.

Don Sharp est loin d'avoir le talent de Terence Fisher, Roy Ward Baker ou John Gilling (ses collègues réalisateurs de la Hammer) mais il s'en sort au final avec les honneurs. Son film est loin d'être parfait, mais je dirai qu'il a su tirer le meilleur parti de ses atouts et dissimuler au maximum ses limitations.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966

En se focalisant entièrement sur Raspoutine et délaissant presque totalement l'intrigue, il a fait le bon choix, de même qu'en laissant le champ libre à Christopher Lee. Il joue d'ailleurs en permanence avec le regard halluciné de Raspoutine et va jusqu'à en faire le leitmotiv visuel, le cœur de son film. Tout passe par le regard, regard du prédateur/charmeur et regard subjugué des victimes. Ainsi à nouveau comme dans le rôle de Dracula, Lee convoie sa puissance par ses yeux et ses postures physiques, les utilisant comme des artifices de séduction afin d'assouvir ses besoins ou ses desseins.

Sharp insiste donc sur les gros plans des yeux des divers protagonistes mais il sait aussi s'appuyer sur le son, et plus particulièrement la musique très dramatique et atmosphérique de Don Banks (qui n'égale certes pas le meilleur compositeur de la Hammer, l'excellent James Bernard) qui renforce encore l'aspect hypnotique de ces gros plans. Il sait aussi mettre en valeur la voix imposante et expressive de Christopher Lee à travers les invectives qu'il lance à ses malades, ou encore de nombreux éclats rires tonitruants et souvent moqueurs.

Les décors sont comme d'habitude dans les productions Hammer très soignés et seul le fait que l'action ne se situe que dans deux ou trois lieux traduit le manque de moyens. La costumière a parfois eu la main lourde, notamment sur la chemise rose fuschia que Christopher Lee portera sur le dernier tiers du film. Mais le comique involontaire (?) que provoque au premier abord ce vêtement cède vite place à une jubilation de spectateur tant Sharp comme Lee semblent jouer avec. Malgré son aspect anachronique, elle semble parfaitement convenir au personnage. De même, la barbe étrange dont Lee est affublé devient rapidement un accessoire intégré dans le personnage, si bien que comme dans le cas de la chemise, le rire moqueur se transforme ensuite en sourire réjoui de spectateur.

RASPUTIN, THE MAD MONK (Raspoutine, le moine fou) de Don Sharp / 1966

Raspoutine le Moine Fou est donc un film à voir en sachant à l'avance le type d'œuvre dont il s'agit. Ceci dit, Raspoutine est difficilement classable car il ne s'agit pas d'un film de monstre ni vraiment d'un film d'horreur au sens classique du terme bien qu'il en contienne des éléments. Une fois "averti" des impératifs du genre et de ses codes, il ne reste plus qu'à se laisser envoûter par le plus extravagant et vicieux moine de l'histoire du cinéma.





Lundi 29 Novembre 2004
Stefan Rousseau (Cinetudes)

Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte



Nouveau commentaire :

Nom*
Adresse email* (non publiée)
Site web

Commentaire
Me notifier l'arrivée de nouveaux commentaires
Votre adresse IP sera enregistrée avec votre message : 38.103.63.16

Dans la même rubrique :

|1| >>