ROCKY V de John G. Avildsen / 1990Un retour aux sources manqué ?
Avec Sylvester Stallone (Rocky), Talia Shire (Adrian), Burt Young (Paulie), Sage Stallone (Rocky Jr), Tommy Morrisson (Tommy Gunn), Burgess Meredith (Mickey)
Rocky Balboa doit prendre sa retraite à cause de problèmes de santé. Ruiné par une sombre affaire d'escroquerie, il retourne avec sa famille dans la banlieue de Philadelphie. Il y fait la connaissance de Tommy Gunn, un jeune boxeur plein d'avenir. Rocky va alors se consacrer entièrement à la carrière de son étrange champion, mettant ainsi de côté sa vie familiale… Rocky a servi de tremplin pour la carrière de Stallone et ce dernier a fait sienne sa trajectoire. Avec le quatrième opus, il livre un film putassier pour se hisser au sommet du box office et concurrencer la machine Schwarzenegger. Mais la fin des années quatre vingt, Sylverster Stallone récupère son personnage pour annoncer un tournant dans sa carrière ; trouver des rôles plus profond que ceux de Cobra ou Tango & Cash et pourquoi pas même s'essayer à la comédie. Fini le héros à l'image reaganienne qui va dans le monde pour sauver l'honneur de l'Amérique dans des films d'action sans queues ni têtes. Sly veut tourner la page et va donc se servir de Rocky pour amorcer ce virage. Cela donnera Rocky 5, pour beaucoup l'opus de trop. Le film est malheureusement le premier échec commercial de la série et la critique le descend avec délectation. Résultat : Rocky 5 récolte 8 nominations aux Razzie Awards, les Oscars des mauvais films. Critiqué par son auteur (Sylvester Stallone) et désavoué par son réalisateur (John G. Avildsen), Rocky 5 ne mérite pourtant pas une si mauvaise réputation… Un retour aux sourcesPour ce cinquième et (supposé) dernier opus, Stallone voulait finir en beauté. Il a donc rappelé le réalisateur du premier Rocky, John G. Avildsen. Il ne s'agissait pas seulement de boucler la boucle mais aussi de lancer un message aux fans : Avildsen revient pour redonner cette touche authentique, si caractéristique du premier film qui avait remporté trois Oscars en 1977.
Le ton est donné dès le début. Absent dans Rocky 4, le nom de Rocky réapparaît dans le générique d'ouverture, défilant en gros et en lettres capitales sur la célèbre musique de Bill Conti. Comme de coutume, le film commence là où le précédent se termine : Rocky combat donc le Russe Ivan Drago. La musique de Bill Conti retrouve sa place dans la confrontation, remplaçant ainsi la musique très "années quatre-vingt". Avildsen récupère le match de boxe sur le plan esthétique. Les images filées servant de transition sont supprimées de même que toute évocation politique. On ne nous montre plus des dirigeants soviétiques et le discours impérialiste de Rocky est également oublié ; on se recentre sur le match de boxe, le combat impossible d'un homme qui gagnera grâce à ses efforts et à son cœur. Fini donc le culte obsessionnel du corps et ce superhéros sauvant les valeurs américaines face aux soviétiques. On remarquera à ce propos qu'Avildsen ne montre qu'une seule fois le corps de Stallone : lorsque Rocky se douche après sa victoire et qu'il n'arrive plus à contrôler ses mains tremblantes.
Stallone veut retrouver la simplicité de son personnage et l'émotion qui était totalement absente du précédent volet. D'ailleurs, après ce dernier combat, dans les vestiaires, Rocky déclare à Adrian : " I'm just tired. I just wanna go home, ok? "
Pour Rocky, rentrer chez lui ne signifie pas seulement revenir aux Etats-Unis. Il vient de la banlieue pauvre de Philadelphie et doit y retourner pour retrouver sa dimension dramatique. Une sombre affaire d'escroquerie de comptable va alors le ruiner. Voici l'occasion pour Avildsen de refilmer Stallone dans la rue avec sa fameuse steadycam. D'un point de vue personnel, Rocky ne semble pas affecté par cette perte financière. Ce retour à la case départ va re-humaniser le personnage. Devenu homme robot sans problème de santé, Rocky redevient vulnérable physiquement (suite aux nombreux coups portés sur son visage, Rocky a un "cavum septi pellucidi", c'est-à-dire des lésions cérébrales). Ensuite, il reprend son phrasé de la rue en même temps que ses vieux vêtements. Il retrouve même les lunettes qu'Adrian portait quand ils se sont rencontrés. Cela donne lieu à l'une des premières séquences nostalgiques du film.
Rocky V retrouve un scénario plus psychologique et plus long où l'entourage de Rocky revient sur le devant de la scène. Paulie redevient le beau-frère encombrant. Il est d'ailleurs à l'origine de la banqueroute. Adrian, quant à elle, prend une nouvelle dimension. Elle joue le rôle de rempart contre le milieu des affaires, voulant à tout prix protéger son mari.
Aperçu dans Rocky 2, le père Carmine réapparaît dans le cinquième opus pour une bénédiction
On retrouve le père Carmine et Mickey, la salle de sport de celui-ci ainsi que le magasin dans lequel Adrian travaillait. L'arrivée de Tommy Gunn permet de faire écho à la propre histoire de Rocky. Avildsen joue à recréer certaines images du premier film. Le premier combat de Tommy sous l'aile de Rocky en est l'illustre démonstration. Avec Rocky V, Stallone tente donc de redonner une dimension à la fois humaine et sociale à la saga qui s'était un peu égarée avec les deux films précédents. Mais ce cinquième opus n'est pas pour autant une redite du premier.
Parallèle saisissant entre le match d'ouverture de Rocky et le premier combat de Tommy Gunn sous la coupe de Rocky
Un passé si procheA chaque nouvel opus, Stallone fait évoluer son personnage fétiche en fonction de sa propre vie. A ce stade de sa carrière, l'interprète de Rambo veut tourner la page. Il ne se reconnaît plus dans ces films d'action où il incarne le surhomme américain cher à l'Amérique de l'ère Reagan. Il veut revenir à des rôles plus consistants. Il décide alors de reprendre le personnage de Rocky pour amorcer un virage : Rocky aussi doit arrêter sa carrière de cogneur… En effet, annoncée plusieurs fois dans les films précédents, l'heure de la retraite a sonné pour Rocky. Les coups du Russe Ivan Drago lui ont été fatals puisqu'il risque une lésion au cerveau. Il doit donc tourner la page. C'est ce moment de transition dont parle Rocky V. Quelle reconversion pour Rocky Balboa ? Ce passé si proche se cristallise dès le générique du début. Rocky affronte le Russe Ivan Drago dans un combat acharné. A plusieurs reprises, des ralentis en noir et blanc viennent appuyer les coups comme des images ancrées dans la tête de Rocky : on assiste là à son dernier match sur le ring. Le générique de fin montre des images des films précédents dans un même noir et blanc bleuté. Cela fait écho aux images du début et inscrit donc celles-ci dans une notion de passé.
Malgré la vente aux enchères, Rocky a quand même gardé quelques objets rattachés à sa carrière de boxeur. Il a décoré la cave de sa nouvelle maison avec des couvertures de magasines, des trophées ainsi que sa ceinture de champion du monde. Il a également conservé des gants et un sac de frappe sur lequel, on imagine, il frappe de temps en temps. Paradoxalement, l'arrivée de Tommy Gunn va l'enfermer dans ce passé glorieux et pas si lointain. Il va retoucher du doigt cette gloire qui vient de le quitter. Les media reparlent de lui. Il s'entraîne avec Tommy Gunn. A chaque match, son corps ne tient pas en place. Dans le coin du ring ou devant son écran de télé, il boxe littéralement. Quand le promoteur George Washington Duke (inspiré par Don King ?) tente de le convaincre de reprendre les gants, il refuse difficilement. Son corps le trahit puisqu'il ne cesse de tourner en rond.
La filiationDans Rocky II, le personnage de Sylvester Stallone devient papa mais la paternité du boxer ne sera pas fouillée dans les deux films suivants. Il faut attendre Rocky V pour que le thème de la filiation prenne une place importante. Pourtant, on savait Stallone intéressé par le rôle de père puisque deux ans auparavant, il avait écrit le navet Over the Top dans lequel son personnage tente de renouer des liens avec son jeune fils. Pour interpréter Rocky Jr (étrangement nommé Robert dans la version française), Stallone choisit son propre fils Sage. Ce choix n'est pas anodin puisqu'il ne s'inscrit pas dans la continuité temporelle de Rocky IV. En effet, dans l'opus précédent, son fils a moins de dix ans alors qu'à présent, il est en age d'aller au collège. Sylvester Stallone dresse ainsi un énième parallèle entre le rôle du boxeur et sa vie privée, surtout quand on sait que sa carrière cinématographique l'a coupé de son fils dans les années 1980 ; Rocky V sera donc la bonne excuse pour rapprocher le père de son fils...
On se rappelle de Rocky essayant maladroitement de séduire Adrian dans le premier film. Dans Rocky V, on le sent toujours mal à l'aise quand il communique avec son fils. Après la vente aux enchères des biens de la famille, Rocky se réfugie dans le grenier. Rejoint par Adrien, il lui demande d'"aller parler au petit" à sa place. Rocky Jr entre dans la période difficile de l'adolescence. Alors que la retraite de Rocky et le retour dans la banlieue de Philadelphie aurait pu les rapprocher, Rocky Jr se sent délaissé. Rocky se sent à l'aise dans ces rues délabrées mais Rocky Jr n'appartient pas à ce monde-là ; il a grandi dans un environnement bourgeois. Son père essaie pourtant de lui expliquer comment se débrouiller dans cette nouvelle vie. La banlieue pauvre de Philadelphie est un milieu où il faut savoir se défendre sans tomber dans la délinquance. Mais l'arrivée de Tommy Gunn, le fils spirituel, détourne l'attention de Rocky. Il se reconnaît en ce jeune boxeur car il a les mêmes origines sociales et cette soif de victoire. Rocky ne devient pas seulement son entraîneur, il lui ouvre également la porte de la maison et le nourrit. De son côté, Rocky Jr devient victime de racket parce qu'il est le fils de la légende. Le poids est trop lourd à porter pour un jeune qui cherche à s'affirmer. Il multiplie les signes pour attirer indirectement l'attention de son père. En effet, à défaut de faire venir son père dans son univers, c'est lui qui va vers le sien en suivant un entraînement de boxe.
Alors que Rocky Jr s'entraîne en gardant un œil sur son père, ce dernier refuse de voir la vérité en face
Pour l'impressionner, il va jusqu'à se battre avec ses racketteurs. Peine perdue puisque Rocky se focalise sur Tommy Gunn qui, selon lui, lui redonne un sens à sa vie. Mais la présence du Maître devient aussi trop oppressante pour le jeune poulain. Celui-ci va donc se retourner contre la figure du "père". Rocky Jr profite alors de la trahison du "clone" pour aller à la confrontation directe avec son père. Il faudra ce choc pour que Rocky s'aperçoive de son erreur. Lorsque Tommy Gunn lui annonce son départ, le discours que tient Rocky à Adrien fait écho à la conversation qu'il a avec son fils au début. " Je vis à travers toi " lui dit-il. Il parlera ainsi de Tommy Gunn à Adrian. Rocky V traite de la difficile relation d'un père avec son fils. Une des raisons qui explique ce malaise est l'image que Rocky Jr renvoie à son père. Pour Rocky, son fils a grandi beaucoup plus vite qu'il ne le pensait. Le regarder, c'est accepter de vieillir et de renoncer donc à cette carrière qui a fait de lui un héros pour l'Amérique. On comprend donc pourquoi il s'investit totalement dans la carrière de Tommy : il revit à travers son poulain une gloire pas si lointaine. Mais les liens de la famille sont plus forts que tout. Contrairement à Tommy Gunn, Rocky Jr ne cherche ni gloire, ni argent, mais un père qui l'aime. La famille, un des piliers des valeurs américaines, triomphe donc sur la célébrité. Les gens ne voulaient pas voir ça... *A la sortie de Rocky Balboa, Stallone s'est montré sévère avec Rocky V. Peut-être avait-il peur que le public n'aille pas voir son nouveau film à cause de la mauvaise réputation du précédent ? Peu importe. Mais qu'y a-t-il dans ce film que les spectateurs ne voulaient pas voir ?… " Rocky hors du ring : ça ne fonctionne pas. " * a déclaré un jour Stallone. Mais le fait de montrer Rocky incapable de boxer prouve qu'il est justement un personnage à part entière et assez profond pour pouvoir exister sans challenge sportif. En effet, beaucoup de gens voient la saga comme une simple aventure sur la boxe. Mais les films de la série Rocky narrent avant tout l'histoire d'un pauvre banlieusard de Philadelphie qui devient une icône. Il semblerait que l'excentricité de Rocky IV (voire Rocky III) ait fait de l'ombre aux autres épisodes. Alors que Rocky Balboa était perçu comme un gagnant, il semble cette fois-ci incapable de sortir la tête de l'eau. Tout d'abord, il perd sa fortune et ne fait rien pour le regagner. Il est tout de même tenté de remonter sur le ring une dernière fois mais ses problèmes de santé prennent le dessus sur sa volonté de combattre. En effet, un seul combat et cela pourrait lui être fatal à cause de ses lésions cérébrales. Adrian le protège d'une éventuelle envie. C'est elle qui annonce à la presse la retraite de son mari. Or en agissant ainsi, elle fait figure de castratrice.
Certes dans Rocky II, elle refuse déjà qu'il remette les gants, mais elle finit par céder en lui lançant le fameux : " Win ! ". Avec Rocky V, Adrian tient le coup quitte à "emprisonner" son mari. Il n'y a qu'à regarder Rocky, tournant comme un lion dans une cage lorsque George Washington Duke le rejoint dans la rue pour lui faire une énième proposition. Mais cette frustration, Rocky finira par l'exprimer en pleine rue, le soir de Noël, après que Tommy Gunn l'ait trahi. Il ne veut pas de cette vie pour sa famille. Quand Tommy gagnait, il gagnait aussi. C'était une manière d'être respecté. Mais Adrian est encore là, jouant son rôle de femme maternelle. Cela donne lieu à une scène bouleversante, la plus belle du film.
Ensuite, comme il vient d'être évoqué, Rocky se fait trahir par celui à qui il a tout donné, mettant notamment sa famille de côté. Pourtant, aucun sentiment de vengeance ne l'anime. Il trouve même des circonstances atténuantes à Tommy. Quant à Tommy Gunn, il n'est pas Rocky. Il lui manque du cœur, composante importante de la personnalité de Rocky Balboa. Le personnage est d'ailleurs peu fouillé. On sait juste qu'il vient d'un milieu défavorisé et que son père le battait. Quand il combat, il imagine frapper son père en retour. Sa motivation n'est donc pas "noble" puisqu'il s'agit d'une démarche haineuse. Aussi, sa trahison n'étonne personne. Tout le problème est là. Rendre Tommy Gunn trop attachant n'aurait pas crédibilisé son passage du côté obscur de la boxe. Mais en ne lui donnant que peu de profondeur dramatique, on ne s'attache pas forcément au couple qu'il forme avec son mentor.
Reste le fameux combat final. Chaque Rocky doit se terminer par un match, climax obligé de la saga. Rocky 5 ne rompt donc pas la coutume mais la contourne quelque peu. Rocky tiendra jusqu'au bout en ne remontant pas sur le ring. Le combat se déroule donc dans la rue. Même si un cameraman film la scène pour la télévision, le match opposant Rocky contre Tommy Gunn garde une dimension intimiste, loin de la diffusion internationale du précédent.
Les seuls spectateurs directs sont les habitants du quartier. L'important ici n'est pas tant la victoire contre Tommy mais contre le milieu de la boxe corrompu par l'argent. D'un point de vue personnel, ce qui compte pour Rocky, c'est d'avoir retrouvé l'unité de sa famille. Rocky 5 s'inscrit alors dans une veine plus intimiste que les deux précédents films. La rupture peut paraître trop brutale avec Rocky 4 qui, dans sa démesure, avait été précédé par un Rocky 3 annonciateurs d'un changement de direction artistique.
Sylvester Stallone voulait bien faire. Mais en prenant le contrepoint quasi systématique de Rocky 4, il a dérouté son public. Sans transition, la saga rebascule dans une dimension plus intimiste. Mais, paradoxalement, le film en ressort touchant, à l'image de Rocky lui-même, ce généreux maladroit. Rocky 5 reste un film très regardable, surtout à côté du 3 et du 4. Il demeure un épisode essentiel dans l'évolution du personnage et rendra possible le très réussi Rocky Balboa en ramenant Rocky chez lui, dans la banlieue de Philadelphie. Ce cinquième opus est peut-être venu trop tôt. Stallone a lui-même déclaré : « Je n'avais pas vécu les quinze années qui viennent de passer. »* Mais l'intérêt du film est justement de capter ce moment si particulier qu'est un changement de vie forcé et brutal… Quant à la carrière de Sylvester Stallone, elle ne sera pas bien glorieuse dans les années quatre-vingt dix puisque après deux comédies ratées, il reviendra aux films d'actions sans grand intérêt. Son rôle de shérif dépressif dans Copland ne donnera malheureusement pas de suite… Il faudra attendre Rocky Balboa en 2006 pour retrouver Stallone au sommet de son art.
* Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Traduction Marion Haudebourg - Janvier 2007
Les images qui illustrent cette analyse proviennent du coffret ROCKY – L'intégrale distribué par Gaumont Colombia Tristar Home Video. Attention, contrairement à ce qui est indiqué, le coffret ne propose pas l'édition collector du 25ème anniversaire de Rocky. Il ne s'agit que de l'édition simple.
Réactions et discussion au sujet de cette saga sur notre Espace de discussion Mercredi 11 Avril 2007
Lionel Grenier (Garbonzia)
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