SEVEN BRIDES FOR SEVEN BROTHERS (Les 7 femmes de Barberousse) de Stanley Donen / 1954
Oregon, 1850. Le vigoureux bûcheron Adam Pontipee (Howard Keel) vient se ravitailler en ville. Il profite de cette sortie pour demander en mariage Milly (Jane Powell), une jeune et jolie serveuse de restaurant dont il vient tout juste de faire la connaissance. Elle accepte dans la minute, préférant de loin s'occuper d'un homme que de rester serveuse toute sa vie durant. Le mariage est célébré le jour même ! S'en suit son installation dans le ranch Pontipee, où elle découvre, désappointée, que Adam vit en fait avec ses six frères, de sales rustres incivilisés.
Bien décidée à ne pas se laisser dominer et à améliorer les conditions de vie de la maisonnée, elle entreprend de leur enseigner les bonnes manières. Lors d'une fête en ville, les frères Pontipee, métamorphosés, font forte impression sur la population féminine locale. Le soir, ils rentrent chez eux d'humeur amoureuse et réalisent alors combien leur vie est solitaire. Sur les conseils d'Adam, ils décident de retourner une nuit dans la vallée afin d'y kidnapper, chacun, leur bien aimée… Adaptée d'une nouvelle de Stephen Vincent Benét (The Sobbin Women, directement inspirée de l'épisode mythologique des Sabines (1)), Seven Brides for Seven Brothers (misérablement traduit en français par Les Sept Femmes de Barberousse) est une délicieuse et énergique comédie musicale produite par Jack Cummings et réalisée par (le Dieu en la matière) Stanley Donen ( Singin'in the Rain, Anchors Aweigh, Funny Face). Premier film en cinémascope de la MGM, il bénéficie d'un casting artistique et technique des plus prestigieux : Gene DePaul à la musique (When Johnny Comes Marching Home) et Johnny Mercer aux paroles (The Harvey Girls, Darling Lili, The Belle of New York), Michael Kidd à la chorégraphie (The Band Wagon, Guys and Dolls, Hello Dolly), George Fosley à la photographie (nominé aux Oscars pour ce film), Howard Keel (Carousel, Oklahoma, Show Boat) et la soprano Jane Powell (Royal Wedding) dans les rôles titres. A noter également Alexander Courage (accompagné de Bob Franklyn) aux orchestrations et Adolph Deutsch à la direction d'orchestre.
Seven Brides for Seven Brothers eut, dès sa sortie américaine en Juin 1954, un succès retentissant aussi bien publique que critique (Dwight D. Eisenhower l'utilisa même dans une campagne publicitaire). Il fut nommé cinq fois aux Oscars (meilleur film, meilleure photo, meilleur scénario…) et reçut la récompense, hautement méritée, pour sa musique. 25 ans après la sortie du film, Howard Keel et Jane Powell remontèrent sur les planches à Broadway dans les rôles de Adam et Milly. Comment expliquer un tel succès ? Comment croire que des bûcherons dansants aient pu faire autant d'émules que Gene Kelly ou Fred Astaire (tout du moins de l'autre côté de l'Atlantique) ?
De prime abord, ce qui frappe l'œil du spectateur, ce sont les décors et leurs couleurs chatoyantes. Stanley Donen réclamait un an complet de tournage en extérieur, afin de pouvoir bénéficier de la beauté inhérente aux changements de saison. La production ayant largement écourté ses espérances et les conditions climatiques aidant, le réalisateur dut se rabattre, en partie, sur des décors de studio. Accompagné de son directeur photo, il fit des miracles. Décors naturels et toiles peintes se côtoient admirablement, un ravissement pour les yeux, un chef d'œuvre de poésie.
Deuxième point fort de cette comédie musicale, des numéros de danse spectaculaires. Pour tenir les rôles de la famille Pontipee, Donen avait fait appel à des danseurs de ballet (vous reconnaîtrez au passage Russ Tamblyn interprétant Gideon). Ainsi, l'une des scènes les plus exceptionnelles du film (Barn Dance & Barn Raising) offre aux spectateurs ébahis un combat chorégraphié entre les frères et leurs rivaux (des "citadins", les prétendants officiels de leurs récentes conquêtes), tout cela au cours de la construction d'une étable. Misant d'abord sur la symétrie et l'ordre, le bal du village débute, rangé dans ses quadrilles, ses costumes coupés de manière parfaitement identique (mais aux coloris toujours éclatants) et ses bonnes manières.
Puis la musique s'accélère, les danseurs avec elle. Dans un rythme de plus en plus effréné, les mouvements se font vifs et acrobatiques brisant ainsi la symétrie. Les actions simultanées se multiplient, les regards se croisent et s'entrecroisent, les lumières sont alternativement projetées sur un clan, puis sur l'autre. Les acrobates utilisent les objets du décors et exécutent des numéros de plus en plus émérites afin d'épater le public présent et surtout leurs petites amies. Grâce au mouvement et aux multiples va-et-vient, l'espace se bâtit autour de l'étable en construction, au sens propre comme au figuré. Puis l'ambiance dégénère assez vite, les uns désirant dépasser les autres en habileté, et vice-versa. Le spectacle musical tourne rapidement à la cohue généralisée, puis à la bataille complètement désordonnée et aux combats au corps à corps pour finalement aboutir à l'anéantissement complet du bâtiment. Ahurissant et épuisant ! Du travail de maîtres.
La musique est directement issue de la tradition western et folklorique de l'Amérique profonde, comme le seront plus tard Oklahoma (1955), The Unsinkable Molly Brown (La Reine du Colarado, 1964) ou encore Paint Your Wagon (La Kermesse de l'Ouest, 1969). La musique et les chants tiennent l'un des rôles les plus importants de l'histoire et valorisent les activités quotidiennes de la ferme ainsi que la nature, et par dessus tout la vie en communauté et la sédentarité. Après l'errance de la jeunesse, une vie de nomade, l'exode vers l'Ouest pour y bâtir sa propre maison et s'y occuper de son élevage (dans l'Oregon par exemple), l'homme se doit de trouver une femme, symbole de la domestication et de la civilité ! Ainsi, les chansons abordent largement la dualité homme/femme du couple marié. Il est d'ailleurs à noter que Seven Brides for Seven Brother s sera l'une des premières comédies musicales à aborder l'histoire du couple après le mariage, au-delà des premières rencontres et de la cérémonie fatidique. Le thème principal enchaîne quadrille effrénée (danse typiquement campagnarde aux figures très symétriques et où les rôles masculins et féminins sont clairement définis) et grandes envolées orchestrales.
Cette rencontre symbolique entre le mythe du western et les rêveries romanesques des jeunes filles ira finalement se fondre dans le morceau suivant, Bless Yore Beautiful Hide, véritable ode à liberté et à l'Oregon sauvage. On y apprendra alors que le personnage d'Adam est à la recherche d'une jolie femme, avec du caractère, travailleuse et robuste. Ses intentions et ses désirs sont plus que lisibles. Après avoir littéralement embarqué la femme idéale dans ses courses, Adam réalisera rapidement que tout n'est pas si simple et que l'amour et le mariage sont deux choses parfaitement distinctes. L'apprivoisement commencera alors, d'un côté comme de l'autre, et ainsi les plans bien calculés laisseront leur place à la rêverie. Les mélodies s'adouciront (Adam in Treetop, When You're in Love) et l'on découvrira la voix de l'actrice Jane Powell , plutôt conventionnelle, mais magnifiquement mise en avant par sa fraîcheur et sa douceur. Ce ton délicat, sympathique et souriant aura un rôle prépondérant dans l'éducation des frères Pontipee (Goin' Co'tin'). Le personnage de Milly deviendra alors le symbole vivant des nouvelles aspirations de rustres en mal de savoir vivre. Malheureusement, après l'épisode catastrophique de la fête du village (construction puis destruction de l'étable), tous devront constater le flagrant échec des conseils de Milly. La musique abandonnera alors un moment la communauté et abordera l'individu, dans ses faiblesses et sa mélancolie. Dans cet esprit, Lament (Lonesome Polecat) est sans aucun doute possible le plus bel extrait et le plus poétique du film (les frères Pontipee sont seuls dans la neige à couper du bois et méditent sur leur pauvre sort solitaire). Cette complainte de chœurs masculins est, du point de vue de la réalisation, purement géniale. La scène, au ralenti, parvient à mettre en équilibre une fixité de décors digne d'une magnifique carte postale hivernale de début de siècle et le rythme lancinant du mouvements des bras des bûcherons. Un décor de rêve, aux couleurs pastels, mais sans horizon. Les pieds et les jambes sont immobilisés sur ce sol neigeux et lisse alors que les coups de haches martèlent le silence de l'hiver. Cette plénitude inachevée luttant contre la paralysie du paysage procure une profonde nostalgie. La musique suit le mouvement en l'amplifiant, le sublimant. Un douloureux sentiment d'immuabilité.
Le rudiment de civilité des bûcherons ne suffisant donc pas à trouver l'âme sœur, ils se décident, sur les conseils de leur frère aîné, à arracher tout simplement les élues de leur cœur à leur famille. Milly, sans le savoir est indirectement responsable de ce kidnapping puisque c'est elle qui a encouragé Adam à lire Plutarque. Après l'éloge de l'enlèvement (Sobbin' Women), l'opération se fait "discrètement" pendant la nuit (Kidnapped and Chase). Il est à noter que les numéros de danse ne font généralement pas progresser le récit. Le rapt des jeunes femmes fera exception à la règle et prouvera une fois de plus le talent émérite de Stanley Donen. Une avalanche empêchera les villageois de poursuivre les ravisseurs en mal d'amour et isolera les Pontipee dans leur ferme tout l'hiver… assez longtemps pour devenir de véritables gentlemen ? Après l'immobilisme et la stérilité de la saison froide, le printemps reviendra, chaotique, éveillant la sensibilité amoureuse des "Sabines". June Bride et Spring, Spring, Spring sont tous deux porteurs d'espoirs de mariage et de fécondité. A l'image des garçons chantant leur désespoir sous la neige, les filles partageront elles aussi leurs désirs, leurs confidences et leurs attentes, d'un point de vue, certes, plus romantique. La scène du dortoir (où les "captives" dansent avec élégance en pyjama de dentelle) confirmera la fascination des comédies musicales pour la grâce du corps.
Comme vous l'aurez probablement compris, le thème principal de Seven Brides for Seven Brothers n'est pas l'amour, mais bel et bien le mariage. L'antagonisme entre idéaux masculins et féminins (filles urbaines et civilisées / garçons rustres et sauvages) paraît aujourd'hui un peu désuet, voir complètement dépassé. S'il devait y avoir un message, il traiterait plutôt de la différence essentielle séparant l'amour du mariage. Il apparaît que pour faire un mariage heureux, il faut avoir préalablement assimilé cette distinction. Je laisse chacun maître de ses propres idées sur la question… Toutefois, l'intérêt principal de cette comédie musicale vive, colorée, enlevée et joyeuse ne réside pas dans un soi-disant message mais bel et bien dans sa mise en scène et ses numéros de danse et de chants spectaculaires, dans l'humour décalé avec lequel sont traitées les relations hommes / femmes, dans son scénario en apparence léger mais pourtant tellement essentiel à la vie de tous.
(1) Romulus fit enlever des femmes dans un pays voisin, chez les Sabins, afin de peupler Rome. Pour cela, il organisa de grandes courses de chevaux lors de la fête de Consus, le 21 Août. Alentour, tout le monde accourut, hommes avec femmes et enfants. Les hommes de Romulus en profitèrent pour enlever des jeunes filles (entre 30 et 683 !). Cet épisode qui tourna à la guerre déclencha plus tard la signature d'un traité d'alliance et fut le point de départ de la fusion des deux peuples. Jeudi 14 Avril 2005
Doc Zaïus
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