CINETUDES
Samedi 10 Mai 2008
2:18

SLAUGHTERHOUSE FIVE (Abattoir 5) de George Roy Hill / 1972



Kurt Vonnegut Jr
Kurt Vonnegut Jr



A l'origine du film de George Roy Hill , il y a un livre. Publié en 1969, au cœur de la guerre du Vietnam, Abattoir 5 fut écrit par Kurt Vonnegut Jr . Un écrivain de nationalité américaine, dont la biographie, pas vraiment réjouissante, comprend la mort de sa sœur des suites du cancer, le suicide de sa mère le jour de la fête des mères 1944, ainsi qu'une détention par les Allemands durant la guerre, détention effectuée à Dresde. Où Vonnegut survécut au fameux bombardement allié du 14 février 1945, le plus gros bombardement de la guerre derrière ceux de Hiroshima et de Nagasaki. Un événement qui sera au cœur même de son livre Abattoir 5 , et donc de l'adaptation qui nous intéresse ici.

SLAUGHTERHOUSE FIVE (Abattoir 5) de George Roy Hill / 1972
L'histoire met en avant un personnage, Billy Pilgrim, vétéran américain, fait prisonnier par les Allemands et envoyé à Dresde où, tout comme Vonnegut, il survécut au bombardement. Dans les années 60, Billy est devenu un père de famille respectable. Oui mais voilà, il est détaché du temps. Au gré de ses écritures et de ses rêves, il est promené en divers endroits et en différentes époques. Des retours à la guerre, bien sûr, mais également des excursions sur la mystérieuse planète Tralfamadore, où, prisonnier d'une bulle de verre meublée douillettement, il est le sujet des expériences pratiquées par des entités qu'il ne peut pas voir. Qu'il ne peut qu'entendre. Des entités pacifistes, dont le but est juste de comprendre le fonctionnement de la personnalité humaine.

Bref le scénario du film de Hill opte pour une certaine déconstruction narrative. Les allées et venues spatio-temporelles de Billy s'effectuent à partir des années 60. Billy part par exemple à l'époque de la guerre pendant qu'il rédige son histoire pour un journal. Et il part sur Tralfamadore lorsqu'il regarde la lune. Ce qui pourrait nous amener à penser que tout ce qu'il vit fait parti du domaine du rêve ou de celui des souvenirs. Que rien n'est physique. Certes, cela semble l'explication la plus plausible, la plus rationnelle. Mais pourtant, la vivacité des événements qu'il (re)vit peuvent nous laisser croire qu'il est bel et bien ailleurs. Est-ce que la présence corporelle est supérieure à la force de la présence mentale ? Une question à laquelle le film ne répond jamais, et qui fait en quelque sorte office de précurseur du dénouement du Brazil de Terry Gilliam , où le choix du happy-end ou du "bad-end" est laissé libre à l'appréciation du spectateur. Une totale volonté de la part du réalisateur de ne pas emmener le public de force vers une interprétation, mais plutôt de le guider et de l'amener à se poser des questions à lui-même sur sa façon de considérer la vie. Cela dit, Abattoir 5 est tout de même différent de Brazil dans le sens où cette alternance réalité-virtualité se passe en trois moments. Un au présent, un au passé, et un qui se passe sur une autre planète.

SLAUGHTERHOUSE FIVE (Abattoir 5) de George Roy Hill / 1972
Le passé, la guerre, est perçu bien entendu comme atroce. Inutile de s'attarder sur les atrocités inhérentes à l'époque, les humiliations commises par les Allemands à l'encontre des soldats (Billy qui se voit offrir un humiliant manteau de fourrure en guise de vêtement, l'exécution sommaire du meilleur ami et protecteur de Billy…). En revanche, il est utile de s'attarder sur le fait que les atrocités ne sont pas uniquement perpétrées par un camp envers l'autre. Ainsi, Billy aura affaire à Paul Lazzaro, un soldat américain qui le tient pour responsable de sa capture ainsi que de la mort de son ami. Lazzaro va s'évertuer à faire vivre un enfer à Billy, à tel point que ce sont les Allemands qui prendront même la défense de celui-ci.

Le film datant de 1969, il n'est pas impossible de voir dans cet anti-manichéisme une volonté de faire ressortir le fait que non, il n'y a pas de mal absolu ni de bien absolu. Les alliés n'ont pas non plus combattu pour la liberté dans une entente cordiale. Ni parmi les soldats entre eux (Lazzaro et Billy), ni même du point de vue idéologique (la scène où un général américain ayant trahi son camp appelle les soldats à se joindre à l'Allemagne nazie pour combattre le communisme). Sans parler de l'atroce bombardement de Dresde, qu'une Amérique égocentrique incarnée par le personnage d'un professeur écrivain tente de faire passer pour un détail nécessaire et surtout, sans importance. George Roy Hill et son inspiration, Kurt Vonnegut Jr ., lorsqu'ils livrent leurs versions d'Abattoir 5 en pleine période de guerre du Vietnam, mettent le doigt sur un des éléments qui sera constitutif du cinéma des 70's : non, l'Amérique n'est pas la noble guerrière qu'elle prétend être. Elle aussi commet des atrocités. Dans le film, c'est la seconde guerre qui est concernée, mais le raisonnement va au-delà et s'applique à la guerre du Vietnam qui faisait rage à l'époque. Ainsi, Abattoir 5 est une œuvre s'inscrivant dans le mouvement contestataire de la fin des 60's et du début de 70's. Et il va au-delà : bien avant un film comme The Deer Hunter ( Voyage au bout de l'Enfer, Michael Cimino , 1978), il s'attarde aussi sur les conséquences de la guerre sur les soldats de retour au pays.

SLAUGHTERHOUSE FIVE (Abattoir 5) de George Roy Hill / 1972
Ce sont les parties traitant de Billy Pilgrim au présent, dans les années 60. Vingt ans après la fin de la guerre. Bien sûr, dans la réalité extra-cinématographique, la guerre du Vietnam, vient juste de s'achever pour les Etats-Unis, mais pour Hill et Vonnegut, ses conséquences pourront sans aucun doute être mises en parallèle avec celles de la seconde guerre mondiale. Billy Pilgrim a certes réussi à se réadapter, il s'est construit une famille, possède un emploi stable et une situation confortable. Mais si l'on s'attarde sur ce qu'est cette vie, on peut clairement dire que de s'être battu, s'être confronté à ces atrocités pour cela n'en valait pas la peine. La femme de Billy est une femme superficielle, aimant briller par le biais des apparences (sa joie de recevoir une nouvelle voiture, le récit qu'elle fait des actes de bravoure de Billy, comme si ils étaient des contes à raconter au coin du feu), et ne rendant finalement strictement rien à Billy (sa promesse de maigrir, réitérée plusieurs fois, et qu'elle ne respecte jamais). Ses enfants sont du même acabit : une fille qui est promise à devenir le portrait craché de sa mère, et un fils qui, après avoir versé dans la criminalité, va se ranger et rejoindre l'armée… Probablement pour finir avec le même destin que son père. Et pourtant, il n'y a pas condamnation systématique de la famille et de la vie familiale. La femme de Billy aime véritablement celui-ci… Du reste, elle mourra même pour lui, suite à une crise d'hystérie qui témoigne de son manque de sang-froid vis-à-vis des situations extraordinaires, à savoir ici l'accident d'avion de Billy. C'est juste que Billy, même si il a pu se réadapter physiquement à la vie normale, n'a en revanche pas pu s'y réadapter mentalement. La routine lui est insupportable. Et c'est pour cela qu'il sera amené à s'évader. Pour le bien (Tralfamadore), ou pour le mal (Dresde). Et c'est aussi pour cela que malgré son entourage, Billy restera toujours un solitaire, un rêveur, dont le seul ami est un chien fidèle, qui vieillit en même temps que lui. Un chien qui se trouve en plus être rejeté par la femme de Billy. Un chien qui pourrit la soirée mondaine organisée, soirée à laquelle Billy ne peut également s'intégrer. Bref l'équivalent de Billy. A partir de là, il est normal qu'il soit son seul véritable compagnon. Dans l'Amérique matérialiste des 60's, s'entend.

Car à Tralfamadore, Billy ne restera pas seul. Si le passé de Dresde peut être vu comme une dystopie, et si le présent peut être perçu comme un temps vide de sens, Tralfamadore fait figure d'utopie en construction. On y attribue à Billy la femme de ses rêves (un mannequin), on le fait construire une famille. Qui est ce "on" ? Encore une fois, la réponse n'est pas évidente. Certainement pas Dieu, puisque d'une part ces étrangers sont plusieurs, et que d'autre part ils ne connaissent pas le fonctionnement de l'Homme. Ils sont là pour étudier Billy. Peut-être s'agit-il tout simplement de n'importe qui s'intéressant aux vraies aspirations de l'humanité. Une sorte de filtre permettant à Hill et Vonnegut d'analyser les volontés de Billy. Pas des personnages physiques (on ne les voit pas, mais on les entend), mais des personnages métaphysiques, qui permettent de s'interroger sur le pourquoi de la vie. Un pourquoi qui trouve sa solution dans l'accomplissement progressif de la vie rêvée (aux sens littéraux comme figurés) de Billy. Celui-ci va donc voir sa vie changer, et Tralfamadore va l'accaparer, au grand dam de ses enfants, qui le croient fou. A partir de là, la vie de Billy aura définitivement changée. Son arrivée sur Tralfamadore peut être perçue comme l'accomplissement des difficultés de sa vie. Une finalité logique eu égard à l'incapacité à vivre normalement de Billy. Son caractère de rêveur le destinait à finir là.

Du reste, le destin est un élément central du film. Un destin auquel on ne peut s'échapper. Durant tout le film, Billy semble littéralement porté par les événements, ne s'implique jamais et ne cherche jamais à modifier leurs cours. Et ceux qui tentent seront châtiés, à l'image d'Edgar Derby, l'ami de Billy, à Dresde, qui tentera de ramasser un morceau de porcelaine épargné par le bombardement. Un morceau de porcelaine identique à celui qu'il possédait auparavant, et qui a été brisé. En ramassant l'exact copie de la chose, Edgar tentera de faire revivre son passé. Il sera fusillé par les Allemands. De même, lors d'un voyage en avion, Billy sera pris de la certitude du crash de l'appareil. Malgré ses protestations, le vol aura quand même lieu. Et se crashera. Billy n'aura donc pas pu échapper à son destin. Est-ce pour autant que Abattoir 5 est une œuvre qui appelle à la passivité ? Pas exactement. Le film se contente de prouver que l'on ne peut échapper aux malheurs, et que ceux-ci sont légion, inhérents à la nature humaine et à la vie en général. Tous les personnages principaux du film connaîtront ainsi des moments noirs. Et plutôt que de verser dans une noirceur facile, Hill nous encourage à les encaisser sans sourciller, en nous focalisant sur un objectif précis. Dans le cas de Billy, il s'agit de Tralfamadore. Certains y verront un paradis, d'autre un rêve… Encore une fois, la liberté de choix est laissée à l'appréciation de chacun. A chacun de trouver les motivations qu'il souhaite.

Sans la révéler, la fin du film finalisera l'idée de destin inéluctable en regroupant les trois périodes de la vie de Billy en une scène qui constitue leur point de convergence commun. Un événement dont la source trouve son origine dans le passé, se déroule au présent et qui annonce la nouvelle vie de Billy.

SLAUGHTERHOUSE FIVE (Abattoir 5) de George Roy Hill / 1972
Ainsi donc, George Roy Hill aura livré un film très riche, s'attardant en majeur partie sur l'humanité. L'humanité vue sur un plan universel (la nature humaine, guerrière mais aussi pleine de compassion) que sur un plan réduit (la vie privée, son confort mais sa superficialité). Ne donnant jamais dans le consensus, ni dans le manichéisme, et encore moins dans le pamphlet orienté, Abattoir 5 est un film délicat, dont la construction scénaristique déconstruite, non-linéaire, plonge le spectateur dans le même labyrinthe que le personnage principal. Un film partagé entre optimisme et pessimisme. Un film comme l'on n'en voit plus guère, maintenant que la plupart des films se doivent de répondre à des standards de normalité, de simplicité de discours couverte par des réalisations tape-à-l'œil destinées à cacher la pauvreté des scénarios. Un film malheureusement trop peu connu, et honteusement exploité par certaines jaquettes VHS comme un film d'horreur (avec le visage de Billy ensanglanté en gros plan), en raison du titre. Plus vendeur…



Le DVD Zone 1 est édité par Universal Pictures :

Avec : Michael Sacks, Ron Leibman, Eugene Roche, Valerie Perrine…
Format image : 1.85, 4/3 ou 1.85,16/9 (autre édition)
Format son : Anglais (Dolby Digital)







Lundi 10 Janvier 2005
Loic Blavier (Walter Paisley)

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