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Films Etudiés
STOP MAKING SENSE de Jonathan Demme / 1984Ode à la liberté, à la mouvance des corps et à l’amour
" J’avais la certitude que “Stop Making Sense” serait un bon film, car la performance contenait bon nombre d’ingrédients dramatiques. J’y voyais également une dimension humaniste, un groupe mélangeant noirs et blancs, hommes et femmes… C’était un beau message visuel à transmettre par l’intermédiaire d’un film. " (1)
Jonathan Demme a dix années de carrière derrière lui lorsqu’il entreprend de filmer le groupe de funk new yorkais, les Talking Heads , en concert. Selon les historiens du rock, la tâche est rude, car en 1984, le groupe de David Byrne est considéré comme fini. De ce fait, Jonathan Demme évite l’hagiographie, le manque de recul, l’absence de regard critique, comme ne pu l’éviter Martin Scorsese pour The Last Waltz , réalisé en 1978 par lui-même sur le groupe de rock The Band . Ce qui aujourd’hui fait la richesse de Stop Making Sense , c’est sa faculté à offrir un discours sur la relation intime et universelle entre l’homme et la musique. Ce qui en fait sa force, c’est la possibilité qu’il donne de pouvoir considérer un concert, des chansons, des musiques, des paroles, des danses comme langage humaniste. La possibilité de délivrer un message d’amour, de tolérance et de paix entre les peuples. C’est ce que David Byrne et Jonathan Demme ont voulu donner en tournant ce film. La musique n’est pas entrecoupée d’interviews comme dans le film de Martin Scorsese . Seule, la musique est un discours absolu. La rencontre de la pluralité des aspirations musicales
En ce sens, Jonathan Demme , qui a commencé sa carrière chez Roger Corman , est le cinéaste qui sut le mieux comprendre et exprimer toute la dimension artistique des Talking Heads . Car l’utilisation de la musique chez le cinéaste affirme des situations et des personnages, mais également définit l’atmosphère, le contexte, extériorise la possibilité de créer et si nombreux de ses films sont en "décalage" avec la production courante, c’est parce qu’ils affirment leur différence et le droit à la différence. Jonathan Demme est un cinéaste progressiste, tant dans ses idées que dans l’éclectisme de son œuvre, mais c’est aussi un homme sincère, intègre et curieux de ce qui l'entoure, de ce qui est marginalisé ou dont personne ne parle. Il est soucieux des problèmes politiques et culturels aux Etats-Unis, mais aussi, et peut-être surtout, dans d’autres pays : The Agronomist (2003) confirme cette obsession et ce désir de comprendre. Lorsqu’il décide de tourner un film sur Jean Dominique , le cinéaste part à la rencontre d’une figure de la lutte pour les Droits de l’Homme et prolonge son chef d’œuvre, Beloved (1998, transposition du roman, Prix Pullitzer, de Toni Morrison ). Avec The Agronomist , le cinéaste filme à Haïti le combat quotidien d’un journaliste, assassiné en 2000, pour lutter contre le racisme et œuvrer pour la cause des Noirs. Car Jonathan Demme a toujours était passionné pour cette cause et s’est toujours battu pour celle-ci, et surtout pour le respect des Droits de l’Homme. Il ne faut pas oublier qu’il a produit un portrait de Nelson Mandela . La cause des Afro-américains est au cœur de Beloved . Le cinéaste dénonce leur condition, leurs souffrances, leur désespoir et leur colère, les conséquences tragiques de l’esclavage sur plusieurs générations d’êtres humains et tout son film se bat pour la lutte contre toute forme d’avilissement, de souffrances et de soumission de la personne et prône avec force et courage la nécessité de la liberté et de la délivrance. Le goût du cinéaste pour Haïti s’était déjà affirmé avec un premier documentaire qu’il a produit et co-réalisé en 1987, Haïti : Dreams of Democracy , suivi en 1992 de Haïti, Dreams of Democracy, part 2 : Tonbé Levé de Patricia Benoît .
C’est un groupe exceptionnel dans le sens où dans leur domaine, la musique, il se positionne dans la catégorie des artistes hors-norme, tels le Velvet Undeground et le New York Dolls , Andy Warhol , Jack Kerouack , la Beat Generation, Blondie . C’est une formation différente dont le premier titre est Psycho Killer . Andy Warhol s’intéresse de très près à cette formation qualifiée d’intellos en raison de leur passé aux Beaux-Arts. Leur premier single se nomme Love Goes To A Building On Fire . Le premier album est 77 suivi de More Songs About Buildings And Food (1978), de Fear Music (1979), de Remain in Light (1980), Th e Name of This Band Is Talking Heads (1982), puis notamment de Speaking in Tongs (1983).
David Byrne est une figure atypique, un leader charismatique et les mises en scène du groupe lors de leurs concerts reflètent ce refus du conformisme. Cette formation propose un "rock épileptique et fascinant". L’originalité est ce qui peut mieux les définir. D’ailleurs Jerry Harrison le confirme dans ce propos : " Si jamais nous avons du succès, c’est parce que nous sommes un groupe original et que cette originalité finira par devenir la norme ". Leurs influences sont multiples et ne peuvent aller qu’à la rencontre avec celles de Jonathan Demme et son goût pour l’Amérique profonde, la culture Noire, son pittoresque, sa culture. L’album Fear of Music est, selon Christophe Basterra " un creuset pour des chansons hybrides piochant, selon leur bon vouloir, dans la pop, le funk, l’ambient ou la musique africaine". Ce ne sont pas simplement les paroles et les tonalités musicales qui apparaissent définitivement comme nouvelles, c’est aussi la possibilité de voir des corps en mouvements, se mouvoir dans une acceptation totale de l’ambivalence des impulsions, des lancées. Des créations anarchiques et anarchisantes qui refusent tout compromis, mais sont à la recherche constante de l’accord parfait entre les tonalités musicales et leurs répercussions sur les corps. Ce sont des rythmiques africaines qui caractérisent le mieux la force émotionnelle du disque Remain in Light . Selon Christophe Basterra , cet album porté par la " rengaine compulsive Once in a Lifetime, le disque puise de plus en plus son inspiration dans les rythmiques africaines, jongle sans jamais s’essouffler entre complexité et intensité. C’est à un soul de l’absurde (Crosseyed and Painless), un funk kafkaien (Houses in Motion) que nous convient les Talking Heads ". Cette diversité des inspirations et des aspirations musicales auront fini de convaincre Jonathan Demme de la nécessité de filmer ce groupe et de créer ce qu’il y a encore aujourd’hui de plus beau, de plus fort et de plus porteur en matière de concert film, Stop Making Sense .
La musique comme discours de la mouvance des corps, de la liberté de créer et de se diversifier et de l’acceptation de la différence
Stop Making Sense est un concert-filmé, certes, mais le réduire à ce terme évasif serait le condamner à le cataloguer trop vite et à l’oublier. Car ce film, cela en est un, est probablement le moment le plus significatif de la recherche entre la mouvance des corps et leur représentation par la caméra, entre les tonalités musicales et les désirs de s’exprimer au nom de tous les peuples, et la possibilité d’offrir un discours pour le droit à la différence, à la création artistique et à l’affirmation du pluralisme culturel. Afin de rendre au mieux le discours affirmé et représenté par cette formation, influencée par "les obsessions arty", "le rock d’avant-garde", "la soul et le funk", David Byrne , qui est l’auteur du storyboard du film déclare : " J’étais convaincu que le film devait être réalisé par quelqu’un ayant auparavant tourné des fictions. Parce que je savais qu’il verrait les choses avec une perspective différente, concevrait les musiciens comme des personnages. Et qu’il percevrait le show comme une histoire, avec un début et une fin ". Revoir aujourd’hui ce film ne permet que de confirmer les propos du leader du groupe. Jonathan Demme n’a pas voulu avoir recours à des mouvements de caméra qui auraient nuit à la portée de la musique et des chansons. Le cinéaste qui s’est proposé pour filmer le concert, au cours de quatre prestations données au Pantage Theater d’Hollywood, a préféré tourner avec huit caméras et se laisser guider par les chansons. Il y a une recherche constante chez le cinéaste pour imager sous forme de discours visuel toute la richesse artistique et culturelle du groupe.
Stop Making Sense traduit la chaleur du show de David Byrne et de sa formation. En 1984, la contre-culture new yorkaise s’est achevée depuis déjà quelques années et Hollywood a déjà tendance à uniformiser, à standardiser ses productions. La violence et le sexe présents à l’écran dans les années 70, amenés comme une révolution culturelle, ont au milieu des années 80 été considérablement réduits à de l’évocation plus qu’à une nécessité, désarmé par un deuxième degrés omniprésent. Les Talking Heads expriment toute la force créatrice de l’underground new yorkais en le faisant survivre jusqu’à la fin des années 80. Il n’y pas de normalité dans Stop Making Sense dans la mesure où il y a un refus constant et permanent de fuir les idées artistiques des années 70. David Byrne , habillé par la styliste Gail Blacker , s’exprime dans toutes les possibilités de mouvances du corps. Il y a une recherche du pluralisme culturel et des sexes. Tout est mise en scène dans cette œuvre à part et les huit caméras et leur cinéaste sont portés par cette mise en abyme du show. Ce qu’il y a de beau dans ce film, c’est le dénuement de tous les artifices modernes de la surenchère de la mise en scène. En entrant sur scène, pour interpréter Psycho Killer , David Byrne est filmé en plan serré sur ses pieds des coulisses jusqu’à la scène, puis la caméra nous fait découvrir ce corps qui flotte dans un habit de blanc trop large, et la manière dont le chanteur pose à terre un magnétophone, appuie sur le bouton play. Il n’y a quasiment aucun jeu de lumière, ni d’artifices de décors. L’artiste est seul face à son œuvre. Il s’en inspire, il la capte, fait corps avec elle. Possédé, en pleine possession, il se laisse aller à la mouvance du corps, à l’expression la plus simple et la plus libre. Il est en transe. Il se détache du réel pour ne faire qu’un avec sa chanson. Habité par la musicalité syncopée du morceau, il s’épanouit dans cet idéal de dénuement qui donne toute sa force à cet instant.
De cette volonté de se démarquer et de rejeter le conformisme, le groupe accentue sa démarche en se ridiculisant, en ridiculisant leur musique, en ridiculisant David Byrne . Le refus du déterminisme ambiant, le rejet de la définition colportée par les médias et les critiques. Le caractère quasi-épileptique de David Byrne et de son show. Ses choix de disparaître pour ne laisser que sa bassiste, traduisent à nouveau ce refus de la normalité et de l’enfermement.
Il y a dans ce groupe une fustigation de la conséquence telle qu’elle pourrait apparaître. En ce sens, le show est ellipse et rupture de ton. Il y a un perpétuel renouvellement des chorégraphies dans leur plus simple expression. Il y a un refus perpétuel de donner ce que peut réclamer chacun. Le renouvellement est constant et apporte au spectacle une dimension clownesque au sein de laquelle convergent tous les genres de musique et d’influences musicales affectionnées par le groupe. Cette liberté de choisir et d’assumer est parfaitement retranscrite par la mise en scène de Jonathan Demme qui laisse pénétrer chaque note et chaque parole au sein de son univers visuel. Il n’est pas au service du groupe, il est là comme intercesseur orgasmique entre le groupe et le spectateur. Il est celui qui traduit en terme d’images tout le contenu des chansons. Le sens est quasiment absent de ces 90 minutes de film. Il n’y a que la liberté voulue et irréfléchie, la plus simple expression de pouvoir se dire libre. Jonathan Demme a parfaitement compris ce message des Talking Heads , car le cinéaste est un amoureux épris de la liberté de chacun de vivre selon son propre bonheur et ses propres désirs. En ce sens, le titre Stop Making Sense signifie, d’après les propos tenus par Jonathan Demme (3) : " C’est une phrase tirée du morceau "Girlfriend Is Better", qui sonne comme une formidable injonction au public et, partant, à la civilisation moderne : arrêtons de produire du sens ".
Stop Making Sense est un film rare et nécessaire. Il représente la rencontre entre deux artistes majeurs : David Byrne et sa formation et Jonathan Demme . C’est aussi l’union entre deux hommes épris de non conformisme et de liberté de créer et de revendiquer son droit au bonheur. C’est la fusion la plus extraordinaire entre différentes influences musicales et culturelles. Jonathan Demme y exprime sa dimension humaniste en filmant " un groupe mélangeant noirs et blancs, hommes et femmes ". Le cinéaste traduit des moments de vie, des désirs que l’on retrouve au cœur de toutes ses préoccupations à travers ses films et ses documentaires. David Byrne , tout comme le cinéaste, se soucie de la volonté de s’épanouir dans un dénuement de sens qu’exprime merveilleusement cette scène où le décor est absent, où les coulisses sont ouvertement montrées. Toute la singularité de ce groupe se retrouve dans cette recherche de la simplicité et de la mouvance des corps. Un refus du réel pour s’obstiner, à travers des transes artistiques, à trouver le sens du non-sens. C’est une œuvre où est diffusée un discours universel pour le droit à la différence, l’union entre les peuples et la nécessité de créer pour assouvir et jouir de son bonheur et de la liberté de l’homme. (1) Propos de Jonathan Demme , Repérages , n°47 spécial Jonathan Demme, p. 19, novembre-décembre 2004 (2) Livret conçu pour le DVD Stop Making Sense paru dans la collection Repérages , novembre-décembre 2004 (3) Propos tenus par Jonathan Demme dans Repérages , novembre-décembre 2004, p. 19
Stop Making Sense (1984) de Jonathan Demme
Conception du film par Jonathan Demme et les Talking Heads Avec David Byrne, Chris Frantz, Jerry Harrison, Tina Weymouth, Ednah Holt, Lynn Mabry, Steven Scales, Alex Weir, Bernie Worrell. Produit par Gary Goetzman 88 minutes / Etats-Unis Le DVD de Stop Making Sense est proposé avec la revue Repérages n°47 (novembre-décembre 2004, spécial Jonathan Demme). Image d’excellente qualité. Livret de 16 pages écrit par Christophe Basterra en suppléments. Le chapitrage est musical.
Samedi 21 Mai 2005
Hughes
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