Saga PLANET OF THE APES (La Planète des Singes) - 2e partie1970-1973
L'énorme succès tant public que critique du film de Frank Schaffner (voir première partie) encourage Arthur P. Jacobs à mettre aussitôt une suite en chantier, sans toutefois y investir la même somme. Rien ne garantit en effet qu'un second film rapporte autant que son prédécesseur. De plus, la Fox subit en cette fin de décennie le contrecoup d'une série de coûteux échecs avec Doctor Dolittle, Hello Dolly et Star !, superproductions gourmandes qui ont été des désastres financiers. En conséquence, toutes les productions à venir subissent d'importantes restrictions budgétaires. C'est la fin du système des studios, concurrencés par la télévision tandis que des modes de productions alternatifs émergent. En 1969, le triomphe public d'Easy Rider a prouvé qu'un film indépendant pouvait rivaliser au box office avec les majors. Si le concept de remake existe bien depuis longtemps dans l'industrie, celui de "sequel" est encore rare dans le cinéma américain, un peu perdu de vue depuis la fin de la grande époque du serial. En développant l'univers de la Planète des Singes sur pas moins de 4 volets, Jacobs va définitivement l'imposer. Dès lors, il sera fréquent qu'un film à succès se voit attribuer des suites plus ou moins préméditées : Magnum Force (1973), The Godfather Part II (1974), The French Connection II (1975), Exorcist II : The Heretic (1977), Jaws 2 (1978), Rocky II (1979), The Empire Strikes Back (1980). Hollywood systématisera grandement le procédé à partir des années 80, au risque de témoigner d'un assèchement de l'inspiration (sequel, prequel, trilogie, remake, spin-of). Mais nous n'en sommes pas encore là. BENEATH THE PLANET OF THE APES (Le Secret de la Planète des Singes) - 1970
Un film de Ted Post
Scénario : Paul Dehn Photographie : Milton Krasner - Musique : Leonard Rosenman Avec : James Franciscus, Linda Harrison, Charlton Heston, Kim Hunter, David Watson, Maurice Evans, James Gregory Sous le titre provisoire Planet of the Apes revisited, la "sequel" se voit donc allouer 3 petits millions de dollars. On ressort des entrepôts les prothèses oscarisées de John Chambers, les décors de William Creber et les costumes de Morton Haack, ce qui permet une économie substantielle. À l'écran, Ape City semble cependant avoir un peu perdu de sa superbe, apparaissant sans équivoque comme un dérisoire village de baraques en terre cuite. Et par manque de moyens, la plupart des figurants singes présents souvent en grand nombre dans les plans larges se contenteront de porter de simples masques, pour un résultat visuel infiniment moins expressif. Évidemment parmi les premiers à être sollicités, Rod Serling et Pierre Boulle échouent à imaginer un script valable. La charge d'inventer la suite de l'histoire est alors confiée à Paul Dehn, scénariste des premiers James Bond. Toujours sous contrat à la Fox, Schaffner n'a pour sa part aucune envie de mettre en scène le prolongement d'un film qu'il juge suffisamment achevé et s'investit totalement dans son nouveau projet, une oeuvre d'une ambition nouvelle qui sera une éclatante réussite : Patton. Le poste de réalisateur échoue donc à Ted Post, issu comme Schaffner de la télévision (Rawhide, Perry Mason, Gunsmoke, Peyton Place). Cinéaste capable d'aborder tous les genres, il avait auparavant assuré le retour d'Eastwood aux États-unis avec Hang'em High (1968). Il s'acquittera ici de sa tâche proprement mais sans réel génie. Bien loin de la puissance d'évocation des images créées dans le premier film, sa mise en scène souffre d'un manque de personnalité. Le film est assez riche en scènes d'action qui rappellent certes sa formation de westerner (poursuites à cheval, attaque de diligence). Mais l'affrontement final avec les singes partis sur le sentier de la guerre, présenté comme inévitable, est filmé sans véritable souffle. Grand maître du Technicolor et du Cinemascope (The Seven Year Itch, The Girl in the Red Velvet Swing, Home from the Hill), Milton Krasner remplace Leon Shamroy à la photographie, parvenant à retrouver ce sens du dépaysement et de l'insolite, entre la chaleur désertique des extérieurs et le surréalisme de certains intérieurs (les sous-sols new-yorkais). Toujours signés L.B. Abbott, les effets spéciaux optiques sont plus nombreux que dans le premier film avec notamment de très belles peintures sur verre dont la désuétude nous apparaît aujourd'hui avec encore plus de charme. Le scénario de Dehn privilégie en effet davantage le fantastique et les éléments de science-fiction par rapport au minimalisme du conte philosophique auquel se tenaient Rod Serling et Michael Wilson dans Planet of the Apes. Il donne donc un peu plus à voir. Pour ce qui est d'entendre, toujours dans l'idée de reconduire une équipe gagnante, Jerry Goldsmith est engagé mais se voit bientôt contraint d'abandonner. Tenant absolument à l'avoir au pupitre de son Patton, Schaffner est parvenu à le débaucher, son producteur Richard Zanuck ne pouvant désormais plus rien refuser au réalisateur star. C'est donc Leonard Rosenman qui va prendre sa place, pour un rendu somme toute assez respectueux du travail de son prédécesseur mais qui perd inévitablement tout ce que ce dernier pouvait avoir de novateur.
Ted Post insiste pour avoir Charlton Heston, mais ce dernier ne déborde pas vraiment d'enthousiasme à l'idée d'une suite, estimant que son personnage, Taylor, est arrivé au bout de son chemin. Néanmoins, reconnaissant vis-à-vis du risque qu'avait choisi de prendre la Fox sur le premier film en faisant confiance à Jacobs, l'acteur acceptera quelques jours de tournage... à condition que son personnage meurt, garantie de ne pas être à nouveau appelé sur un éventuel troisième volet (et il fut bien conseillé). Le scénario de Paul Dehn devra donc construire une histoire de toutes pièces à partir de ces maigres bases. Ces contraintes vont lui inspirer un final réellement puissant, qui sans elles n'aurait peut-être pas été imaginé. Taylor ne sera donc pas le protagoniste de cette nouvelle aventure, intervenant presque comme une guest star au début et à la fin du long métrage. Pour le rôle principal on sollicite Burt Reynolds, mais c'est James Franciscus qui l'emportera. L'acteur, formé à la télévision, manque de charisme et ce ne sont pas les dialogues franchement pauvres, très fonctionnels comparés au premier film, qui vont l'aider. Linda Harrison reprend le rôle de Nova l'amazone et révèle les limites de son talent. On pourrait mettre ces faiblesses sur le compte d'une mauvaise direction d'acteurs mais comment justifier en ce cas l'impeccable interprétation de Maurice Evans, qui semble plus que jamais faire corps avec le Dr Zaïus, de même que Kim Hunter dans le rôle de Zira qui paraît avoir gagné en force de caractère. Roddy McDowall étant engagé ailleurs, c'est David Watson qui endosse la défroque de Cornelius (McDowall assurera cependant le doublage du chimpanzé). Interprété par James Gregory, Ursus le Général gorille est peut-être le personnage le plus réussi, vindicatif et responsable de la meilleure réplique du film : "The only good human... is a dead human !". On envisageait au départ de confier son rôle à Orson Welles.
La reprise de tous ces personnages et de ces décors permet au spectateur de se retrouver assez vite en terrain connu. Pour lui faciliter la tâche, le film reprend exactement là où le précédent s'est achevé, déroulant son générique sur la fameuse scène finale de la plage. Taylor chevauche la nouvelle Terre en compagnie de Nova, jusqu'à ce qu'un étrange phénomène le fasse disparaître. C'est alors l'entrée en scène du nouveau héros, Brent, astronaute américain venu élucider la perte de contact de la Nasa avec l'équipage de Taylor quelques mois après leur décollage. On s'étonne au passage qu'une telle mission de secours ait été lancée alors qu'il était convenu que le voyage des astronautes à la vitesse de la lumière durerait de toutes façons plusieurs années terriennes. Brent connaîtra peu ou prou les mêmes mésaventures que son collègue, seul survivant du crash de son vaisseau, aidé par Cornelius et Zira qui ont manifestement réintégré la société des singes sans trop de conséquences. Les débats éthiques et politiques qui agitent leur assemblée dans cette première partie donnent un temps l'impression que le film s'inscrit bien dans la continuité du premier volet. Les tensions politiques et sociales au sein du peuple singe prennent un tour de plus en plus dramatique et reflètent bien celles que connaît l'Occident à la même époque. La scène qui nous montre une manifestation de jeunes chimpanzés contre la guerre, brutalement dispersés par les gorilles en armes, est une évocation transparente des mouvements pacifistes contre le Vietnam qui agitent alors la planète des hommes. La démarche de Pierre Boulle n'est ainsi pas entièrement oblitérée, qui concevait son ouvrage comme une projection audacieuse de notre propre humanité. Le récit se poursuit avec l'exploration pittoresque de la zone interdite où on nous donne cette fois à voir les ruines de quelques monuments emblématiques de New York. Le basculement a réellement lieu avec l'apparition d'une race d'humains mutants en costumes kitschs, disposant d'improbables pouvoirs télépathiques et adorateurs d'un vestige de bombe atomique. On assiste à leur messe et à l'inévitable scène du rituel, véritable cliché du genre et occasion de révéler leur véritable nature. Évidemment, face à ce parti-pris de quitter l'allégorie pour la science-fiction pulp, le film semble abandonner toute ambition métaphysique. Le cerveau mis en berne, on suit alors les retrouvailles de Brent avec Taylor, ponctuées par un sauvage corps-à-corps, tandis que les mutants égrènent quelques sentences avec un sérieux presque comique. Réunissant les personnages principaux dans une église, le final par contre choque par sa brutalité inattendue et sa résolution désespérée, laissant le spectateur véritablement hagard. On en vient alors à reconsidérer le spectacle apprécié jusqu'ici, qui avait fini par prendre les atours d'un innocent divertissement, et que l'on voit maintenant s'achever sur une note particulièrement marquante.
Plus tourné vers le mystère et l'aventure, Beneath s'avère inévitablement d'un niveau inférieur au premier film et peut en regard de ce dernier décevoir. Les enjeux philosophiques ont été réduits à peau de chagrin, l'intrusion d'éléments fantastiques tels que la télépathie et les mutants fait basculer l'atmosphère vers le cinéma bis, perdant le réalisme grave à l'oeuvre dans Planet of the Apes. On en retient quelques belles idées poétiques : les vues de New York dévastée, la statue du Lawgiver qui saigne au milieu des flammes. Le film cumulera la jolie somme de 14 millions de dollars de recettes. Alors qu'il avait prévu de s'en tenir là, ce qui explique sans doute le nihilisme de la conclusion, Jacobs ne voit pas de raison de s'arrêter en si bon chemin et va immédiatement commander une nouvelle suite à Paul Dehn. ESCAPE FROM THE PLANET OF THE APES (Les Évadés de la Planète des Singes) - 1971
Un film de Don Taylor
Scénario : Paul Dehn Photographie : Joseph Biroc - Musique : Jerry Goldsmith Avec : Roddy McDowall, Kim Hunter, Bradford Dillman, Natalie Trundy, Eric Braeden, Ricardo Montalban, Sal Mineo Les chimpanzés Cornelius et Zira débarquent sur Terre en 1973. Voilà qui va permettre une économie substantielle en épargnant toute nécessité de reconstitution et de décors. Le film sera tourné à Los Angeles, le budget peut tranquillement descendre à 2,5 millions de dollars. Confrère de Ted Post, le réalisateur Don Taylor vient lui aussi de la télévision (Steve Canyon, Alfred Hitchcock presents, Wild Wild West, Mannix, Night Gallery) où il finira sa carrière. Il abordera une fois encore la question des failles spatio-temporelles avec Nimitz, retour vers l'enfer (1980).
Escape est d'une certaine manière l'adaptation la plus fidèle du roman de Boulle, mais en le retournant comme un gant. De très nombreux éléments peuvent enfin être directement transposés, les chimpanzés suivant le même parcours chez les hommes qu'Ulysse Mérou chez les singes. La formidable scène d'ouverture reprend en l'inversant une des idées développées par Rod Serling dans la toute première version du scénario de Planet of the Apes. À leur arrivée sur Terre, Cornelius et ses compagnons sont mis en cage et étudiés, exactement comme l'avait été Taylor parmi eux. On peut tout à fait considérer ces premières scènes comme un remake inversé du film de Schaffner, mais sur un ton moins immédiatement dramatique. Les singes venus du futur mettent un temps leur ego de côté pour ne pas se faire repérer, mais lorsqu'ils se révéleront enfin ils se verront non pas traqués mais célébrés par la foule, par les médias et le monde politique (comme l'étaient à la même époque les astronautes des missions Apollo), découvrant les délices et les vices de la société du spectacle. Ces premières confrontations entres singes et humains sont d'abord présentées avec humour et légèreté. On pouvait raisonnablement craindre que ce choc des cultures aboutisse à une gentille bouffonnerie, ponctuée de gags au mieux amusants mais sans surprise. Or ce postulat s'avère traité avec une intelligence de tous les instants qui rend le film absolument passionnant à suivre et témoigne manifestement d'une authentique inspiration chez Paul Dehn, qui noue véritablement ici le noeud de ce qu'on peut désormais appeler une saga. Les échanges lors de la conférence où les singes expliquent leur origine sont remarquablement écrits. Les incohérences ne manquent certes pas. Comment les trois chimpanzés ont-ils eu le temps et les moyens de récupérer le vaisseau au fond du lac, de le remettre en service et d'anticiper sur la destruction de la planète qui est due à l'ultime et imprévisible geste de Taylor ? Mais notre expérience de spectateur nous pousse à nous garder de trop titiller la logique dès lors qu'il est question de paradoxes spatio-temporels.
Bien vite, le film laisse de côté l'aspect superficiel de la rencontre et retrouve les enjeux philosophiques du début. L'humanité se regarde dans un miroir qui la renvoie à ses propres tares et à ses peurs. Informée du destin de sa planète, elle s'interroge : a-t-on le droit d'intervenir sur le futur de l'homme si on en a la possibilité ? Toutes ces questions sont abordées avec finesse et sans manichéisme. On comprend les raisons de chacun, il n'y a pas vraiment de méchant de cinéma. Le récit bascule adroitement de la comédie à l'angoisse dès l'instant où Zira tombe enceinte. Sa chute dans le musée, face à un gorille empaillé tel un rappel inconscient de ses origines, déclenche véritablement le drame avec bien plus d'effet que ne le fit la mort du Dr Milo, personnage encombrant du début du film. Cornelius et Zira se voient bientôt considérés comme une menace potentielle. Le film se transforme en tragédie. C'est là que se justifie encore le ton badin maintenu dans la première partie, amenant les spectateurs à éprouver une réelle empathie pour le couple de chimpanzés, les préparant au bouleversant final. Ce sentiment est aussi à mettre sur le compte du maquillage toujours aussi stupéfiant d'expressivité et bien sûr n'aurait jamais été possible sans les interprétations vraiment subtiles de Roddy McDowall et Kim Hunter dans des rôles qu'ils ont tous deux créés et qu'ils ont affinés de film en film. Face à eux, Bradford Dillman et Natalie Trundy incarnent avec émotion un couple de scientifiques qui se prend d'affection pour les singes et qui s'efforcera de les protéger jusqu'au bout. Épouse d'Arthur Jacobs, Natalie Trundy interprétait déjà une mutante dans Beneath. On la retrouvera sous la peau d'un chimpanzé dans les opus suivants.
Enfin disponible, Jerry Goldsmith revient et évite intelligemment la redite. L'action étant contemporaine, elle ne justifie plus un score entièrement atonal. Goldsmith va ainsi opter pour d'agréables arrangements funk tout à fait conventionnels et bien représentatifs de leur époque. Mais au fur et à mesure que le récit progresse et que la toile se tisse autour des personnages, le compositeur va subtilement enrichir sa partition de ses étranges sonorités percussives et électroniques, beaucoup plus inquiétantes, qui caractérisaient le premier opus. Manière d'annoncer que la planète n'échappera pas à son destin. Formidablement soutenue par Joseph Biroc, chef opérateur attitré de Robert Aldrich, la mise en scène de Taylor est sèche et précise. Elle ne vient jamais surligner les émotions ou forcer le tragique, entièrement au service d'un scénario en soi suffisamment riche. Cette froideur et cette rigueur vont énormément servir le film, qui prend alors la forme d'un constat accablant sur la petitesse des hommes. Preuve que cette franchise n'entretient décidément aucune frilosité avec son sujet, on est encore une fois saisi par la noirceur peu commune de la conclusion, en parfaite cohérence avec le propos tenu depuis maintenant trois films.
Escape est incontestablement un grand film d'anticipation, qui s'inscrit dignement dans cette veine désespérée typique du cinéma de genre des années 70 (Soylent Green). Nous la considérons à ce titre comme la meilleure suite de la saga, même s'il est vrai qu'elle est difficilement appréciable isolée du reste. Ces ingrédients intelligemment dosés vont une nouvelle fois satisfaire à la fois la critique et les spectateurs. Au lieu d'en profiter pour viser plus largement le grand public, Jacobs va laisser Paul Dehn poursuivre sur le versant sombre entamé ici avec ce qui sera le film le plus violent du lot. CONQUEST OF THE PLANET OF THE APES (La Conquête de la Planète des Singes) - 1972
Un film de Jack Lee Thompson
Scénario : Paul Dehn Photographie : Bruce Surtees Musique : Tom Scott Avec : Roddy McDowall, Don Murray, Hari Rhodes, Natalie Trundy, Severn Darden, Ricardo Montalban On devine l'excitation des spectateurs qui en 1972 se passionnaient pour la saga, attendant avec impatience que le film suivant reconstitue la chronologie des événements qui ont mené l'humanité à sa chute. Nous voici par rapport à Escape un peu plus avant dans le futur, en 1991. Milo, le fils de Cornelius et Zira, a été renommé César - nom prémonitoire s'il en est - par son père adoptif, Armando (excellent Ricardo Montalban). La société des hommes a carrément tourné à la dictature policière (uniformes sombres, haut-parleurs délateurs et bruits de bottes). Domestiqués, les singes sont devenus à la fois animaux de compagnie et esclaves. C'est la découverte du traitement infligé à ses semblables qui va provoquer un irrépressible sentiment de révolte en César, seul singe à être éveillé puisqu'il possède l'intelligence supérieure de ses parents.
Sans plus de modération, le film prend à bras le corps les problèmes les plus brûlants de son époque, anticipant sur le monde futur qu'ils nous promettent si l'on ne prend pas garde. S'inspirant des émeutes de Watts de 1965, Paul Dehn va faire de Conquest un film glaçant, éminemment politique, dénonçant sans ambiguïté les inégalités sociales et raciales, et qui aujourd'hui encore surprend par son audace. Le scénario est entièrement tendu vers l'inéluctable : le jour où les singes ont appris à dire "Non !" De la même manière qu'avec Taylor dans le premier épisode, le spectateur est invité ici à emboîter le pas d'un protagoniste malchanceux, perdu dans un monde effrayant qu'il ne connaît pas et qui doit ravaler sa dignité pour survivre, constamment menacé et humilié. Il découvre avec lui les affreux traitements réservés aux singes, qui rappellent les pires heures de notre Histoire. Planet of the Apes filait la même métaphore mais le tableau proposé ici semble sans commune mesure, tant il est éprouvant.
Sous son masque, par sa gestuelle, Roddy McDowall prend son rôle à coeur et réalise de nouvelles prouesses. La scène où il pleure la mort d'Armando est grâce à lui tétanisante. Malheureusement, à quelques exceptions près, les autres interprètes s'avèrent plutôt médiocres, tantôt inexpressifs (Hari Rhodes) tantôt outrageusement excités (Don Murray). Ce sont encore les singes qui s'en sortent le mieux. Tourné pour seulement 1,7 millions de dollars alors que c'est sur le papier le plus ambitieux de la série, le film va tirer profit d'un tout nouveau complexe commercial et résidentiel de Los Angeles, architecture froide et quasi inhumaine qui sera le théâtre principal de cette apocalypse. Le décorateur Philip Jefferies aura à peine à le modifier pour renforcer son aspect futuriste, tandis que des matte paintings donneront plus d'ampleur à certains plans larges. Jacobs confie la réalisation à Jack Lee Thompson, yes-man qui avait déjà travaillé avec le producteur sur What a way to go ! (1964) et The Chairman (1969). Son emploi fréquent de la caméra à l'épaule renforce l'impression de réalisme dérangeant. Sa mise en scène compose une atmosphère de claustrophobie, écrasant ses personnages entres les lignes de force des décors. La belle photo nocturne de Bruce Surtees (chef opérateur fétiche d'Eastwood) multiplie les éclairages fantastiques. Malgré cela, les émeutes qui mènent au grand incendie final ne sont pas le morceau de bravoure qu'elles auraient pu être. La vision du réalisateur apparaît très étriquée, peut-être coincée entre des décors finalement pas assez vastes. Le montage ne fait vraiment plus d'étincelles et c'est assez dommage pour un film qui doit s'achever dans une apothéose révolutionnaire.
Par le jusqu'auboutisme de son propos et par son atmosphère uniformément pessimiste, Conquest va connaître quelques problèmes avec la Commission de censure. Tous les autres films de la série avaient été labellisés tout public. Menacé d'un R (interdit au mineurs), celui-ci va subir d'importantes modifications dans sa dernière demi-heure afin d'obtenir au moins un classement PG (présence parentale obligatoire) qui ne ruinera pas totalement ses chances de trouver son public. Quelques inserts de plans violents trop explicites passent ainsi à la trappe. Voilà qui explique cette impression de demi-mesure dans la révolte des singes. Les coups semblent à peine portés. Mais c'est surtout la diatribe finale de Cesar qui va subir le plus sévère traitement. À l'origine, avant de laisser massacrer le Gouverneur par la foule, il appelait ouvertement ses semblables à un impitoyable soulèvement, avec une force qui effraya les spectateurs des previews. Cesar révélait qu'il était définitivement passé de l'autre côté, poussé au meurtre et à la violence à cause de l'égoïsme des hommes. Par un remontage pas très subtil et une nouvelle postsynchronisation, ce discours va être prolongé et rendu moins extrémiste, laissant entrevoir une entente possible entre hommes et singes. Cette modération est d'autant plus surprenante qu'elle apparaît en totale contradiction avec tout ce qui avait fait la nature des films jusqu'ici, marqués par un désespoir net quant à la nature autodestructrice de l'humanité. L'homme est finalement épargné, comme s'il méritait encore une chance alors qu'il ne cesse de répéter les erreurs du passé. BATTLE FOR THE PLANET OF THE APES (La Bataille de la Planète des Singes) - 1973
Un film de Jack Lee Thompson
Scénario : Paul Dehn, John William Corrington & Joyce Hooper Corrington Maquillages : John Chambers Photographie : Richard H. Kline - Musique : Leonard Rosenman Avec : Roddy McDowall, Claude Akins, Paul Williams, Natalie Trundy, Severn Darden, Austin Stocker Ce film étant le dernier s'annonçait comme fondamental, censé faire définitivement le lien avec la situation telle qu'on l'a connue dans le tout premier film, bouclant ainsi la boucle temporelle. Sans doute effrayé par le ton très noir de Conquest (rattrapé in extremis par le remontage de la fin), Jacobs se ressaisit et propose d'achever le cycle sur une note plus optimiste. Paul Dehn se voit adjoindre un couple de scénaristes qui devront assurer cette orientation vers un divertissement plus familial, perspective qui sera incarnée à l'écran par le personnage du fils de Cesar, auquel les jeunes spectateurs pourront s'identifier. De film en film les budgets deviennent de plus en plus dérisoires, de même que les recettes. Le studio rentre toujours dans ses frais mais n'espère désormais plus retrouver les bénéfices du premier volet. Malgré son titre qui promet la surenchère, Battle ne bénéficiera que de 1,8 millions de dollars. Les rênes sont à nouveau confiées à Jack Lee Thompson, dont la production apprécie la maîtrise du budget et sa capacité à faire beaucoup avec peu. Après cela, le réalisateur tournera encore une fois sous la houlette de Jacobs (Huckleberry Finn) avant de prendre un abonnement avec Charles Bronson (9 films ensemble). Roddy McDowall affirme une ultime fois son statut de star de la saga, achevant l'odyssée du fils de Cornelius. Sous la peau d'un sympathique orang-outan, le chanteur Paul Williams rejoint un casting assez hétéroclite, tandis que John Huston vient faire sa guest star, introduisant et concluant le film en s'adressant aux spectateurs.
Bien qu'inscrit dans la suite directe de Escape et de Conquest - dont l'intrigue est résumée en ouverture - le film nous présente une situation qui a évolué à un point tel qu'il n'est pas évident d'en saisir toutes les subtilités chronologiques. On retrouve Cesar tentant de recréer une société idéale loin des grandes villes ravagées par la guerre nucléaire. Il dirige un village où il s'efforce de faire travailler à égalité hommes et singes. Ces derniers ont désormais acquis l'usage de la parole. Pour une raison inconnue, quelques humains s'obstinent à vivre dans les sous-sols radioactifs de New York en attendant de prendre leur revanche (il s'agit sans doute des ancêtres des mutants télépathes qu'on croisera des siècles plus tard dans Beneath). L'environnement post-apocalyptique qui est le leur prête plutôt à sourire, en particulier lorsqu'ils partent à l'attaque dans leurs véhicules customisés, préfigurant un genre qui devra attendre Mad Max (1979) pour être à la mode.
Même si certaines idées demeurent intéressantes, les enjeux du film se sont considérablement appauvris, réduits à une dernière lutte pour la domination de la planète. Le peuple singe est déjà divisé quant au sort que méritent les hommes, entre le bellicisme des gorilles, l'attentisme des orang-outans et le pacifisme des chimpanzés. Les hommes eux-mêmes n'ont pas entièrement perdu leurs réflexes vis-à-vis de ceux qu'ils ont trop longtemps considérés comme une race inférieure. Auteur de photographies souvent audacieuses (Camelot, The Andromeda Strain, Mandingo, Breathless), Richard Kline s'amuse à composer des éclairages typiques du cinéma d'épouvante lorsqu'il s'agit de filmer les vilains humains des souterrains. Les cadres penchés et le clair-obscur dominent. Malheureusement la faiblesse des moyens ne fait pas illusion. Partagés entre un misérable terrain en friche du Fox Ranch figurant le village et une usine désaffectée pour les ruines new-yorkaises, les décors sont tous affreusement pauvres et la bataille en question est assez pathétique, opposant à peine quelques dizaines de belligérants peu convaincus et convaincants. Les cascades apparaissent coordonnées avec maladresse, achevant de rendre ce soi-disant climax bien embarrassant. Thompson s'efforce d'exploiter au maximum l'art du montage pour dynamiser l'ensemble ou donner l'impression de scènes plus spectaculaires qu'elles ne le sont (la même explosion est filmée sous différents angles). Et l'on assiste alors sans émotion à une série de champs/contrechamps dénués de la moindre implication.
On sait que l'avenir n'est pas écrit d'avance ; il est ce que nous choisissons d'en faire. Un autre futur que celui que nous connaissons déjà est encore possible. Le discours plein de sagesse de John Huston en conclusion laisse ainsi croire à une possible cohabitation entre hommes et singes. Mais cet optimisme n'est qu'apparent. Les derniers plans laissent furtivement deviner un début de bagarre entre deux enfants (une fillette et un singe), symboles d'avenir, sous les yeux de la statue du Lawgiver - qui se révèle comme étant Cesar - d'où perle alors une larme. Il semble donc que demeure inévitable la situation présentée dans Planet of the Apes, film qui peut désormais être vu à la suite de celui-ci tel un éternel recommencement. Face à la Nature qui reprend ses droits, l'humanité est condamnée à dégénérer, impuissante. La leçon n'aura servi à rien. On peut dès lors reconstituer la chronologie circulaire de cet ensemble qui forme une passionnante saga, finalement assez peu plombée par les incohérences qui ne manquent jamais de naître dès qu'il est question de voyages dans le temps. Quelques jours à peine après la sortie de Battle sur les écrans américains, Arthur P. Jacobs décède d'une crise cardiaque. Le maître d'oeuvre de cette franchise emblématique avait 51 ans. Il prévoyait encore de s'atteler avec David Lean à une autre adaptation spectaculaire qui sans doute aurait également fait date : le roman Dune de Frank Herbert. Ayant manifestement cessé d'être rentable, le concept Planet of the Apes en a pour l'instant fini avec le cinéma. Avant d'être revitalisé 25 ans plus tard, c'est la télévision qui accueillera ses derniers soubresauts. Rendez-vous dans la troisième partie de notre dossier...
Réactions et discussion au sujet de la saga sur notre FORUM ! Images tirées des DVD La Planète des Singes, édités par 20th Century-Fox home entertainment. Fiche imdb du Secret de la Planète des Singes Fiche imdb des Évadés de la Planète des Singes Fiche imdb de La Conquête de la Planète des Singes Fiche imdb de La Bataille de la Planète des Singes À SUIVRE: 3e partie : 1974-1981 Dimanche 22 Juillet 2007
Elias Farés (Max Schreck)
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