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Films Etudiés
THE FORBIDDEN de Clive Barker / 1975-1978Naissance d’un mythe sous influences
Ecrit et réalisé par Clive Barker
Avec Peter Atkins, Clive Barker, Doug Bradley, Phil Rimmer Pris de folie, un homme déchire un tableau énigmatique. Son geste le fait entrer dans un étrange univers fait de sexe et de mutilation… Dans les années quatre-vingt, l’anthologie des Livres de Sang révèle un certain Clive Barker. Stephen King déclare alors : "J’ai vu le futur de la littérature d’horreur, il se nomme Clive Barker." L’auteur de Christine avait vu juste puisque le britannique est aujourd’hui reconnu pour des livres tels que Le Royaume des Devins, Imajica ou Galilée. Mais contrairement à son camarade américain, Clive Barker se révèle être un bon réalisateur avec le cultissime Hellraiser (1987) qui a engendré pas moins de sept séquelles. En 1990, il adapte son roman Cabal pour le film éponyme avec David Cronenberg puis, cinq ans plus tard, il réalise son chef d’œuvre, Le Maître des Illusions dont l’échec financier a mis un terme (provisoire ?) à sa carrière de cinéaste.
Clive Barker n’a pas attendu 1987 pour s’intéresser au cinéma. Alors étudiant à Liverpool, il écrit et met en scène des pièces horrifiques avec une bande de copains. Avec eux, il décide de réaliser des courts-métrages expérimentaux. Le premier, datant de 1973, s’intitule Salomé, inspiré de la tragédie écrite par Oscar Wilde. En 1975, il se lance dans un projet plus ambitieux avec The Forbidden qu’il mettra trois ans à réaliser. Ce dernier n’ayant aucun lien avec sa nouvelle homonyme adaptée au cinéma sous le nom de Candyman. A ce jour, il semblerait qu’il n’existe que ces deux films exhumés par Rédemption Films en 1995. On pardonnera alors leur hermétisme parfois agaçant puisqu’ils n’étaient pas destinés à être vus. Des deux œuvrettes, The Forbidden se détache car malgré son côté référentiel et énigmatique, le film pose les éléments qui constitueront l’univers de Clive Barker et plus particulièrement, celui d’Hellraiser…
Un film sous influencesCe qui frappe à la première vision de The Forbidden, c’est le côté artisanal du projet. En effet, le film est tourné en noir et blanc et sans prise de son. Une musique industrielle signée Adrian Carson accompagne ces images pour le moins étranges. Mais le manque de budget ne suffit pas à expliquer cet esthétisme. Plastiquement, le travail en noir et blanc de Man Ray semble avoir une influence sur les images de The Forbidden. Puis, à plusieurs reprises, Clive Barker s’est déclaré touché par le travail de cinéastes underground tels qu’Andy Warhol et Kenneth Anger. Leurs films ont décomplexé le jeune étudiant en littérature par cet esprit do-it-yourself. Clive Barker s’est alors saisi d’une caméra pour matérialiser les images qu’il portait en lui depuis quelque temps dans une quasi-clandestinité.
Clive Barker lui-même s’exhibe au cours d’une folle danse - Image tirée de Invocation of my Brother Demon de K. Anger
Mais Clive Barker partage également quelques thèmes avec Kenneth Anger. Dès son premier film réalisé à vingt ans, Fireworks, le cinéaste californien cherche à provoquer le spectateur, quitte à le choquer avec un certain exhibitionnisme sexuel. Dans son œuvre cinématographique, se mélangent les images homosexuelles et autres symboles occultes. Souvent, les acteurs sont des divinités qui évoluent dans un univers symbolique. On retrouve tout cela dans The Forbidden. Le titre même de ce dernier renvoie à la notion d’interdit. En effet, le film évolue dans un univers ultra codé et nous montre le sacrifice d’un homme au cours d’un étrange rituel. Quant au sexe, le plaisir manifeste dont témoigne Clive Barker à filmer le corps dénudé de son protagoniste (joué par Peter Atkins, futur scénariste d’Hellraiser 2 et 3) ou bien d’exhiber son propre sexe en érection au cours d’une danse démente le rapproche du travail d’Anger.
La divinité est une figure importante chez les deux auteurs - Marianne Faithfull dans Lucifer Rising de K. Anger
Cette même danse ne rappelle-t-elle pas d’ailleurs la Danse Antique de Jean Cocteau ? Le poète français compte parmi les influences majeures de Kenneth Anger (avec qui il a travaillé) et du jeune Clive Barker. En effet, ce dernier réussit à créer une atmosphère particulière dans The Forbidden et ce, avec des effets spéciaux très simples (film tourné en négatif, animation des oiseaux ou encore le dépeçage du peintre). Ce côté presque artisanal est un peu à l’image du chef-d’œuvre La Belle et la Bête de son aîné. Quant au supplice du peintre qui se fait enveler la peau, il illustre à merveille la célèbre phrase de Jean Cocteau : "On ne se consacre pas à la poésie ; on s'y sacrifie." (*1)
Avec ce deuxième court-métrage, le futur réalisateur du Maître des Illusions allie l’art underground avec des éléments purement horrifiques et développe par la même occasion sa propre mythologie… En effet, pour ceux qui connaissent Hellraiser, le parallèle entre les deux œuvres est frappant. Prémices d’un mytheL’intérêt majeur de The Forbidden réside dans son thème et ses images prémonitoires, annonçant ce qui fera d’Hellraiser un des films d’horreur les plus marquants des années quatre-vingt. Tout d’abord, la base scénaristique repose sur le même thème. Clive Barker se réapproprie le mythe de Faust en se servant d’un pacte diabolique plus ou moins évident. Dans The Forbidden, cette idée est sous-jacente contrairement à Hellraiser qu’on sous-titrera en France Le Pacte. Ce "contrat" inclut le plaisir sexuel dans une extrême souffrance. Le pacte prend la forme d’un objet/œuvre qui sert donc comme déclencheur de l’enjeu dramatique ; un tableau fait basculer un homme dans un monde étrange dans The Forbidden et le fameux Rubik’s Cube d’Hellraiser ouvre les portes du plaisir de la souffrance à celui ou celle qui percera le mystère de la boîte. Ce passage n’est possible qu’à travers la déstructuration de l’objet/fétiche organisée au cours d’une cérémonie. On remarque également que les deux objets sont ornés de signes énigmatiques très similaires.
L’existence même de cet autre monde – car il ne s’agit pas de l’au-delà – se révèle dans la sphère privée. L’histoire de The Forbidden se déroule dans une seule pièce. Le huis-clos n’est brisé qu’avec ce basculement vers l’autre monde. Les Cénobites, eux aussi, apparaissent dans un cadre intime. Cette apparition s’en retrouve d’autant plus inquiétante puisqu’elle a lieu dans un espace de sécurité et à l’abri des regards indiscrets. A ce moment-là, les deux mondes s’entremêlent. C’est pourquoi Clive Barker filme la lumière coupée par des persiennes ou des briques laissant échapper une étrange fumée. Cette juxtaposition entre la lumière et l’obscurité matérialise cette cohabitation momentanée entre les deux univers.
Le Faust de The Forbidden se fait littéralement enlever la peau. Ce "déshabillage cutané" est traité en longueur, faisant preuve d’une certaine perversité dont l’auteur manifeste dans ses œuvres ultérieures. L’image du sacrifié allongé sur un lit donnera naissance au cauchemar de Kristy dans le premier long-métrage de Clive Barker.
Débarrassé de sa propre peau, le curieux accède entièrement à l’autre monde. L’image de ce Faust à la fin du court-métrage ne fait plus de doute sur la naissance des Ecorchés (*2) d’Hellraiser : il ressemble à Frank, fraîchement ressuscité. Seule la méthode de déshabillage change. Dans Hellraiser, ce sont des chaînes qui jaillissent pour accrocher la chair à l’aide de crochets. Il s’agit ici de gagner en efficacité. L’apparition est subite, donc facteur d’angoisse, mais renforce aussi la thématique sado-masochiste du film.
Parallèle saisissant entre les deux Ecorchés
Après la destruction vient la reconstitution. Morceau par morceau, le tableau de The Forbidden se reconstitue, comme le Rubik’s Cube qui reprend sa forme initiale. Cette main inconnue qui rassemble les morceaux renvoie à celle du Cénobite qui rassemble les bouts de peau du visage de Frank dans Hellraiser.
Reste l’un des éléments les plus hallucinants de The Forbidden puisqu’il annonce l’une des caractéristiques de Pinhead, ce personnage devenu icône de films d’horreur. Il s’agit des clous fixés à chaque intersection d'un quadrillage, filmés en gros plan. La raison de cette image reste très obscure mais elle doit avoir une signification particulière pour Clive Barker puisqu’il la réutilise dans son premier long métrage pour habiller le visage de Pinhead. Le leader des Cénobites acquiert ainsi une beauté terrifiante. On retrouve même dans Hellraiser – Hellbound un plan quasi similaire.
L’idée de quadrillage ou de carré est persistante dans les deux œuvres. Au début de The Forbidden, la caméra s’effondre sur un sol en damier. Puis la fenêtre qui donne vers l’autre monde est quadrillée. Dans Hellraiser, Frank se positionne au centre d’un carré formé de bougies. Comme son nom l'indique, le Rubik’s Cube lui-même est un cube. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans leur Dictionnaire des Symboles, "beaucoup d’espaces sacrés épousent une forme quadrangulaire" (*3). On rejoint le côté spirituel déjà évoqué précédemment.
Pour les non-initiés à l’univers de Clive Barker, The Forbidden reste très dispensable. En effet, le film souffre d’une intrigue confuse et d’un manque de rythme évident. Mais en dépit de son côté abscons, les amateurs d’Hellraiser remarqueront à quel point l’iconographie du film aux sept séquelles résulte d’une longue obsession. Clive Barker n’est pas un simple réalisateur de films d’horreur puisqu’il est porteur de thèmes récurrents et personnels. L’autre intérêt de ce court-métrage est de mettre à jour de manière évidente ses influences. On comprend ainsi d’où vient Clive Barker, l’artiste.
*1 L’influence ne s’arrête pas là puisqu’on retrouve la touche de Jean Cocteau jusque dans les tableaux de Clive Barker.
*2 Les Ecorchés est le sous-titre français d’Hellraiser – The Hellbound, le deuxième volet de la saga. *3 Dictionnaire des Symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, p165. (Robert Laffont/Jupiter, coll. Bouquins, Paris, 1982)
Vous pouvez vous procurer The Forbidden (couplé avec Salomé) en DVD toutes zones chez Image Entertainment, Inc. Les deux courts-métrages sont également proposés en bonus dans le coffret Hellraiser (limited edition box set) sorti chez Anchor Bay en zone 2. Le coffret comprend les trois premiers opus de la saga. Un coffret DVD réunissant la première partie des films de Kenneth Anger est déjà sorti chez Fantoma, The Films of Kenneth Anger, Vol. 1. Et pour discuter du film, c'est par ici. Dimanche 22 Juillet 2007
Lionel Grenier (Garbonzia)
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