THE TRUTH ABOUT CHARLIE (La vérité sur Charlie) de Jonathan Demme / 2002
A l'occasion de la sortie du nouveau film de Jonathan Demme, "The Manchurian Candidate", il serait temps de se pencher sur l'œuvre de ce cinéaste audacieux, qui a mis en scène son premier film, "Cinq Femmes à Abattre" la même année que le premier pari cinématographique de Steven Spielberg, "Sugarland Express". La comparaison s'arrête ici. Jonathan Demme, cinéaste engagé, poète du monde rural des Etats-Unis, des marginaux, des dégénérés, des fous sympathiques et critique pamphlétaire des institutions politiques des Etats-Unis et de la politique étrangère, il n'en demeure pas moins que, malgré deux gros succès au box-office, "Le Silence des Agneaux" et "Philadelphia", il reste un cinéaste écarté et qui se marginalise du système. En signant "The Manchurian Candidate", il réalise le plus grand film politique depuis les opus d'Alan J. Pakula et traite son sujet avec une objectivité et une puissance critique d'une force exceptionnelle.
Au cours de cette étude, il n'est nullement question de porter un regard sur toute l'œuvre de Jonathan Demme. Nous n'en aurions pas la possibilité : la plupart des ses films jusqu'au milieu des années 80 sont inédits en France. Nous préférons consacrer ce Coup de cœur de cinéphile à un film qui résume toute l'œuvre du cinéaste et en exprime parfaitement toutes ses thématiques et ses émotions. Il s'agit de "La Vérité sur Charlie", sorti à la sauvette, descendu par les critiques, rejeté par le public. Pourtant, c'est un film immense. Immense, car c'est une métaphore de la liberté, des hommes dégagés des contraintes, de l'épanouissement et de l'expression du mouvement. Questionnement sur l'art et méditation sur la liberté, celui qui a été considéré comme un remake honteux de "Charade" (1962) de Stanley Donen, est en fait un saisissant plaidoyer pour la liberté de vivre, de s'exprimer et de créer et prolonge directement le chef d'œuvre de Jonathan Demme, "Beloved" (1998). Je vous propose de partager avec moi ce coup de coup de cœur et de vivre, en l'espace de quelques trop courtes lignes, une plongée fantasmée dans l'univers de "Charlie".
La Vérité sur Charlie est en réalité le faux remake de Charade (1962) de Stanley Donen. Dans ce film de l'épanouissement artistique, dans cette recherche de la liberté de créer, il y a un secret passionnant à saisir et à vivre.
J'avais beaucoup apprécié le film de Stanley Donen, car il s'entretenait avec le charme et la magie hollywoodienne. Oeuvre divertissante, mais mineure, très agréable à suivre en raison des ses rebondissements et de son total manque de prétentions, Charade demeure aussi la quintessence des années 50-60 du couple glamour hollywoodien : le charme sournois de Cary Grant et la beauté naturelle et craquante d'Audrey Hepburn. Le film de Stanley Donen est un pur divertissement, bien réalisé, sur une musique extraordinairement entraînante de Henry Mancini.
Le film de Jonathan Demme n'a rien à voir avec Charade : déjà parce que la version 2002 est un film non-dénué d'ambitions. Il n'est pas seulement un simple divertissement. Le tort que nous avons eu, c'est d'y voir un remake. Or le propos du cinéaste se situe ailleurs. Certes l'histoire est à peu près la même : une femme découvre que son mari a été assassiné, son appartement mis à sac, elle est poursuivie par un étrange personnage, embarquée dans une histoire d'argent au sein de laquelle elle ne comprend pas grand chose, les anciens amis de son mari, louches, refont surface, elle est aidée par un mystérieux personnage.
A la lecture de ce succinct résumé de l'histoire, tout cela n'a rien de très original, ni même de très palpitant, une énième histoire à tiroirs, à personnages multiples, pourrions-nous croire. Bien évidemment, en reprenant l'histoire originale de Peter Stone, Jonathan Demme a consciemment décidé de se moquer de l'histoire, qui n'est plus un fil conducteur mais un prétexte. Fallait-il voir en ce film un remake de Charade ou bien une variation cinématographique à partir de l'original ?
Le film de Jonathan Demme est un hommage à la Nouvelle Vague française des années 60 : de Claude Chabrol à Jean-Luc Godard et François Truffaut voire Agnès Varda, et la présence dans le film d'Anna Karina, Charles Aznavour et Magali Noël. Ce film est avant tout une oeuvre insaisissable qui erre entre deux mouvements cinématographiques et deux époques : la Nouvelle Vague et le thriller contemporain, les années 60 et les années 2000. C'est le film du mouvement insaisissable. Rien dans La Vérité sur Charlie n'est finalement palpable : les personnages courent, s'essoufflent, tombent, se poursuivent, se rattrapent, se relâchent, se blessent, se relèvent, rechutent. A aucun moment, ils n'ont de répit. A ce titre, les personnages n'existent pas lorsqu'ils sont immobiles. Ils ont besoin de mouvement pour exister et être libres. Car la liberté dans ce film passe par l'action ; l'action qui libère des contraintes. Les personnages sont en perpétuel mouvement essayant de saisir les enjeux de l'histoire au sein de laquelle ils tourbillonnent.
Pour Jonathan Demme , la liberté passe par l'action d'agir. L'agissement est effectif par le parlé, la course, la gesticulation et l'échange entre deux ou plusieurs personnes. Celui qui est inactif ou acculé dans une impasse n'est plus libre. Il est soumis à de nouvelles contraintes. Des contraintes morales et physiques. Leur capacité pour dépasser cette soumission se caractérise par une volonté d'agir et de résoudre la situation. Car, l'inaction confine à l'inexistence dans le film. Il y a un perpétuel mouvement qui appelle à la liberté par la volonté d'exister. Ce désir d'exister au sein d'un système ou d'une société pousse à l'épanouissement. Le problème qui concerne tous les personnages du film, c'est qu'ils ne peuvent attraper des indices concrets. Seulement, dans ce film qui ne se contextualise pas dans une époque précise et déterminée, ou plutôt refuse de se contextualiser, les indices également ne peuvent être saisis. Aux mouvements des personnages, se perpétuent celui des indices qui fuient. Car, si les personnages fuient leur passé, les indices qui leur permettraient de se libérer, leur échappent.
L'insaisissable se traduit aussi par cette histoire, qui à l'image de la Grande Roue (serait-ce un hommage au Troisième Homme (1949) de Carol Reed ?), tourne, virevolte en permanence. Cette Roue parisienne, poncif de la carte postale, ne doit sa stabilité qu'à sa propre existence par le cliché qu'elle alimente au cinéma. A l'image des personnages qui y montent, elle est en liberté. Le cinéaste ne filme pas cette histoire, il la capte. A la manière de Jean-Luc Godard dans A Bout de Souffle (1959). Il saisit des instants, des regards, des gestes, des relations entre les personnages. Seulement Jonathan Demme ne structure pas. Car, figer ces moments, selon le cinéaste, consisterait à rompre ce mouvement, et par conséquent la liberté d'agir et de créer. A l'image d'un puzzle en pièces, il assemble les moments qui n'ont rien à voir ensemble. Jonathan Demme réinvente à sa manière le cinéma-vérité.
La Vérité sur Charlie est probablement le film du mouvement insaisissable. Les personnages errent entre deux époques, dans un cadre parisien qui alterne le moment présent et l'instant passé. L'hommage à la Nouvelle Vague est parfois explicitement souligné : Charles Aznavour intervient au milieu d'une danse romantique entre Mark Wahlberg et Thandie Newton. Un hommage à Tirez sur le Pianiste (1959) de François Truffaut.
La grisaille parisienne et la pluie ne peuvent qu'évoquer les films d'Agnès Varda, plus particulièrement Cléo de 5 à 7. Paris, filmé, la nuit sur les quais de la Seine, renvoie à l'intimisme de François Truffaut . Pourtant au-delà de ces références et de ces hommages en perpétuels mouvements, le film a sa propre originalité : réinventer le film Nouvelle Vague, du cinéma en liberté, de l'indépendance, tout en l'ancrant de manière illusoire de nos jours, en évitant d'en souligner la contemporanéité. Le film erre entre deux époques et n'en saisit au final aucune. La circulation est composée de voitures récentes, mais les taxis sont des DS.
Les deux personnages principaux, dont celui interprété par Mark Wahlberg , sont de notre époque mais ne s'habillent pas comme ceux qui les entourent ( Tim Robbins , la foule, les passants). En captant des moments de l'histoire, au lieu de la filmer, Jonathan Demme recrée ce cinéma-vérité par l'image représentative qu'il offre de ses personnages. Tout est filmé caméra à l'épaule (même la caméra est libre de ses mouvements), il n'y pas de plans fixes, c'est à nouveau ce mouvement perpétuel. L'image est désordonnée, aux nombreux ralentis. Le cinéaste fantasme Paris et capte ce qui lui plaît, assemble et déstructure ces bribes. L'accumulation de clichés n'est pas involontaire. Bien au contraire, c'est un désir conscient du cinéaste. Une volonté appuyée, surlignée. Rien n'est nullement gratuit dans ce film.
L'impossibilité de saisir se retrouve à tous les niveaux : la caméra qui fuit la mobilité et qui halète, les personnages qui courent , qui fuient. Une oeuvre qui vit, s'épanouit, qui s'est libérée. Mais lorsque le cinéaste accule ses personnages et son histoire dans une impasse, il saisit l'insaisissable : plans fixes, structure narrative, les personnages ne peuvent plus courir ni s'enfuir. Ils sont pris au piège de l'histoire et le dénouement approche : mais au final, ne sont-ils pas également prisonniers du temps et de l'espace qui les ont finalement rattrapés ? Leur liberté ne se situe-t-elle pas à présent dans leurs fantasmes ? A ce moment, le film disparaît et réapparaît sous une forme neutre. Puis Jonathan Demme refuse cette neutralité cinématographique. Il fait exploser le conformisme lors de la dernière scène entre Mark Wahlberg et Thandie Newton. Charles Aznavour apparaît devant la Tour Eiffel. Le cinéaste brise à nouveau le temps, assume le cliché dans une jouissance cinématographique assumée et replace son film dans cette errance perpétuelle.
Par conséquent cette allégorie du film entre deux époques n'est-elle pas une métaphore sur l'art cinématographique et se porte en paradoxe du cinéma-vérité : comment recréer ce qui n'existe plus ? Aussi, si le film fut insaisissable pour la critique et le public, et par conséquent incompris, c'est parce qu'il se refuse d'être un film contextualisé et défini selon des codes précis. La Vérité sur Charlie est un film indépendant qui s'est émancipé et s'est épanoui avant d'atteindre une paroxystique liberté qui se sert des poncifs afin d'échapper aux clichés. Film admirable sur la liberté de créer et d'agir, film sur la liberté de penser et d'user du cinéma-vérité comme ultime rempart cinématographique au conformisme de la production de série, c'est parce qu'il est fragile que La Vérité sur Charlie est un film jouissif par la fraîcheur qu'il dégage, car il renoue avec le ton cabotin des années 70. Le secret du film qui est à saisir est par conséquent celui-ci : moment cinéphilique et réflexion sur la liberté et le mouvement, le film de Jonathan Demme est une oeuvre merveilleuse car universelle, qui refuse de s'implanter dans une époque précise. Il se nourrit de sa propre nostalgie et de ses références cinéphiliques pour exister. La liberté d'aimer, de se mouvoir, de créer et d'agir fait de ce film un grand film libre sur la liberté.
When you love me, par Charles Aznavour
- La vérité sur Charlie et sur Demme se discute sur notre forum!
La revue Repérages de fin d'année 2004 consacre l'intégralité de ses pages à la carrière de Jonathan Demme ainsi qu'une analyse de The Manchurian Candidate. En outre, il propose en DVD le concert des Talking Heads que le cinéaste a filmé en 1984 pour son film Stop Making Sense. Je salue personnellement l'initiative de cette revue de mettre en lumière l'un des cinéastes les plus audacieux de la génération seventies.
En annexe, je vous propose la filmographie non-exhaustive de Jonathan Demme (je vous renvoie à la très complète filmographie de la revue Repérages pour de plus amples précisions).
- Pour le cinéma et la télévision, le cinéaste a mis en scène :
2006 : Neil Young, Heart in Gold (documentaire)
2004 : Un Crime dans la Tête (politique-fiction)
2003 : The Agronomist (documentaire sur Jean Dominique, homme de démocratie et de paix en Haïti, assassiné)
2002 : La Vérité sur Charlie (comédie policière)
1998 : Storefront Hitchcock (concert filmé)
1998 : Beloved (drame, adaptation du roman Prix Pulitzer 1998 de Toni Morrison)
1994 : The Complex Sessions (court-métrage documentaire)
1993 : Philadelphia (drame)
1991 : Cousin Bobby (téléfilm)
1990 : Le Silence des Agneaux (thriller)
1988 : Veuve Mais Pas Trop (comédie)
1987 : Swimming to Cambodia (documentaire)
1987 : Haïti, Dreams of Democracy, part 1 (documentaire tourné pour la television)
1987 : Dangereuse sous tous Rapports (comédie dramatique)
1984 : Stop Making Sense (concert filmé du groupe Talking Heads)
1983 : Swing Shift (drame inédit en France)
1980 : Melvin and Howard (drame inédit en France)
1978 : Murder Under Glass (épisode de la série Columbo)
1978 : Meurtres en Cascade (thriller inédit en France)
1977 : Citizens Band (comédie inédite en France sur le phénomène des C.B)
1976 : Colère Froide (thriller)
1975 : Crazy Mama (thriller inédit en France)
1974 : Cinq Femmes à Abattre (policier inédit en France)
- Jonathan Demme met en scène depuis 1984 de nombreux clips, dont :
2000 : If I Should Fall Behind (Bruce Springsteen)
1995 : Murder Incorporated (Bruce Springsteen)
1994 : Streets of Philadelphia (Bruce Springsteen). Ce clip fut co-mis en scène avec Ted Demme
1988 : Away (The Feelies)
1987 : Veye Yo (Les Frères Parent)
1985 : Sun City (Artists Against Apartheid)
- Jonathan Demme a écrit les scénarios des films suivants :
1972 : The Hot Box (Joe Viola)
1972 : Black Mama, White Mama (Eddie Romero)
1971 : Angels Hard as They Come (Joe Viola)
- Il produit de très nombreux films et documentaires, dont :
2003 : Beah : A Black Woman Speaks (Lisa Gay Hamilton)
2002 : Adaptation (Spike Jonze)
2001 : Maangamizi : The Ancient One (Martin Mhando et Ron Mulvihill). Producteur exécutif
1997 : Ulee's Gold (Victor Nunez). Producteur exécutif
1996 : That Thing You Do ! (Tom Hanks)
1995 : Le Diable en Robe Bleue (Carl Franklin). Producteur exécutif
1992 : Haïti, Dreams of Democracy, part 2 : Tonbé Levé (Patricia Benoît)
Vendredi 19 Novembre 2004
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