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Coups de Coeur
DOMINO de Tony Scott / 2005
Jeune mannequin célèbre issue d’une famille en vue, Domino Harvey décide de tout quitter pour devenir chasseur de primes. Fuyant les défilés et les mondanités, elle se jette dans l’univers de la traque et du danger. Domino parvient à s’imposer dans l’équipe d’Ed, une référence du métier. Dans ce monde de risque et de poursuites, la jeune femme semble trouver son équilibre. Ed la rassure et Choco ne la laisse pas insensible.
On ressent une évolution et une logique visuelle dans les cinq derniers films de Tony Scott. Une nouvelle approche de l'illustration, un tournant dans la notion de concevoir l'image et de porter à l'écran des mots, des personnages, un scénario. Si l'on trouve les germes de cette seconde naissance dans Ennemi d'état ou Spy Game, c'est dans Man on Fire qu'explose la révélation. Un travail formaliste impressionnant sur la déconstruction de l'image pour parvenir à un stade aux frontières de l'expérimental. Le danger d'un tel travail se situe dans la mauvaise interprétation des volontés du cinéaste. En effet, on a trop rapidement tendance à regrouper le réalisateur sous l'étendard MTV et à le comparer à Michael Bay. Mais là où le cinéma de ce dernier ne repose que sur le vide, dans le seul but d'atteindre un formalisme sensoriel dénué de la moindre portée psychologique et émotionnelle, Scott habille et illustre davantage une idée ou un thème et semble le pervertir consciemment par l'outil de l'image. Domino va encore plus loin dans la démarche, dépasse toutes les attentes et semble atteindre le point de non retour. Les frontières se dissolvent et donnent naissance à un film hybride, alliant les désirs désordonnés du réalisateur et une inscription logique dans sa filmographie.
Écran noir d'où s'élèvent quelques mots : "Cette histoire est basée sur la vie de Domino Harvey... ou presque." Une simple phrase nous prévient des intentions de Scott. Il ne s'adonnera pas à l'exercice du biopic. Il a trouvé dans l'histoire de Domino, la parfaite illustration de sa propre orientation filmique. Domino symbolise toute la richesse, la décadence, la folie, l'extravagance, la surenchère, la générosité et l'outrance qui caractérisent le cinéma de Scott. Elle devient l'icône d'une réalisation, l'expression de la démarche explosive et démente du cinéaste. Le scénario ne propose aucune logique narrative, aucun repère tangible sur lequel se rattraper face à la mise en scène insensée.
Grâce à l'utilisation du flash-back, Scott peut dynamiter la narration et jouer avec elle. Le film gagne alors une impulsion supplémentaire, bercé par les pensées et flots de paroles de Domino. Mais aussi une réflexion postérieure sur la représentation picturale du scénario et de l'histoire. Comme le Funny Games de Hanneke, Scott peut intervenir, revenir sur le récit, opérer un retour en arrière sur l'image elle-même pour retrouver la réalité et finalité des situations. Il peut disséquer des éléments dans le seul but de les contredire ou les réévaluer. La définition du contrôle omniscient, la capacité d'agencer les images à sa guise, bien au delà des faits et gestes de l'histoire. Il rompt les règles traditionnelles du biopic en ordonnant la construction et l'illustration à sa manière sans se soucier de la véracité des propos ainsi étalés.
Mais ne plus porter de considérations sur la logique et vérité des évènements ne signifie pas manquer de passion pour son héroïne. Au contraire, dans un jeu clair obscur de sacralisation et décadence, le cinéaste glorifie à chaque instant Domino. Où les dernières images portent le sentiment de voir une sainte se dresser devant nous. La jeune femme serait-elle canonisée par les images du réalisateur ? Scott dépeint son personnage avec une grâce indélébile, qui marque de son empreinte chaque plan et chaque personnage. Il l'entoure d'un charisme à la fois proche d'une dimension messianique et de la candeur et l'innocence de l'enfant.
Fragile et forte, Domino devient la figure iconique dont la représentation tiendrait presque de la peinture religieuse. Une déclaration d'amour, qui dresse sans omission les plus beaux comme les plus sombres penchants de la jeune femme. Comme Scott la situe proche de l'homme, elle figure parmi ce monde. A l'image du film, une représentation irréelle, un fantasme décadent et gangrené, une illusion qui n'a d'existence que la réalisation outrancière de Tony Scott.
Les images fourmillent, s'accumulent, s'annulent les unes aux autres, afin d'offrir une multitude de tableaux dont la simple portée lyrique suffit à justifier son existence. Comme tous les personnages qui peuplent le film. Ils n'existent pas. Ou plus, happés par l'histoire. Domino est un personnage monde, un tourbillon dans lequel vient s'engouffrer les électrons qui gravitent en cercles concentriques. Et pour renforcer cet aspect entre deux univers, fantasmé et réel, d'utiliser des figures bien connues. Jetés dans la mare comme de vulgaires cailloux, ils servent autant de caution que de jouets un peu pervers. Où Scott les réduit à une seule expression : leur passé et le souvenir laissé dans la mémoire de sériephiles déviants.
De l'autre côté, prendre une émission qui a fait de son statut de real tv bidonné, un miroir de la représentation de la réalité à l'écran. Où le mauvais goût provoque l'hilarité comme la consternation. De cet artifice vulgairement orchestré, Scott y tire l'expression du faux.
Et de la téléréalité en générale, l'outil de la manipulation. Si ce jeu est avant tout tiré d'un scénario retors, le cinéaste utilise néanmoins sa réalisation pour déconstruire le réel. Et mettre en scène un simulacre comme théâtre du mensonge.
Le réalisateur joue avec ses personnages, mais surtout avec Domino. Il la martyrise, la brutalise, la chérit, la cajole. Une petite fille qui a choisi de vivre avec les grands, avec le danger et avec la mort. Une petite fille qui a préféré se marier avec l'adrénaline plutôt que par amour. Mais Scott s'amuse, dramatise, enjolive une réalité, des sentiments, pour retomber dans des figures et des thèmes connus. Il provoque Domino et aguiche le public. On apprend une information d'un personnage, il désinforme. Elle raconte, il modifie son récit. Elle voudrait mourir, il la ramène de l'enfer. A aucun moment, le cinéaste ne semble lâcher prise. A aucun moment, il ne perd le fil de son histoire, quand bien même cette dernière est particulièrement hasardeuse dans sa narration.
Le film est un improbable kaléidoscope d'images et de genres. Une oeuvre qui assimile autant le burlesque que la violence crue sans les mélanger. Tout comme le lyrisme et l'érotisme, la rage et la douceur. Et dans ce maelström pictural, dans ce récit volcanique, des acteurs se débattent et livrent une remarquable prestation. Sachant s'effacer ou au contraire se prostituer devant la caméra, comme dictés par le caractère de leur personnage.
Scott prouve avec Domino qu'il peut aller encore plus loin dans la démesure que Man on Fire. Dans l'expression même d'une réalisation outrancière. Il manipule un récit par le biais d'un filmage et manipule la réalisation elle-même par le biais des images. Il déstructure, déconstruit, sur-stylise, esthétise au delà du raisonnable. Il élabore le chaos, génère du non-sens et parvient à un résultat qui dépasse toutes les attentes. Et est en marge de provoquer rupture ou rejet. Il pousse très loin la réflexion autour de l'image par une structure expérimentalo-consumériste. Une définition déjà abordée dans Man on Fire quant à la représentation de la violence à l'écran par le truchement d'effets visuels désacralisant l'image comme facteur de réalité. Domino devient l'exercice de style de l'exagération et de la profusion d'un formalisme exigeant et putassier. Trouvant dans son personnage éponyme l'écho nécessaire à la charge créative du cinéaste. Le film devient une version définitive des penchants du réalisateur. Le script et l'histoire, un prétexte à toutes les possibilités picturales. Le mariage est alors naturel, sans que l'on ait l'impression d'une valeur ajoutée ou d'une cohabitation plus ou moins hasardeuse. Un dialogue entre deux images, l'une en constant mouvement, comme sous acide, et l'autre, celle d'une vie fantasmée. Domino est la glorification d'un personnage devenu fictif le temps d'un film. Et d'une réalisation qui trouve toute sa raison d'être et de paraître.
Domino a mis et va mettre plus d'un spectateur sur la touche. Il va provoquer l'effroi, le rejet, la colère ou l'injurie. Parce que c'est une conception du cinéma qui peut être aux antipodes de certaines considérations. Certains n'y verront qu'une goutte d'eau de plus dans l'immense mare mercantile des produits calibrés et gratuits, voire complaisants. Les films misant tout sur le paraître sans autre fond qu'une débauche de vulgarité. Un objet filmique artificiel et préconçu pour porter le minimum, de n'avoir rien à dire. Ce que Hollywood peut enfanter de pire.
Pourtant, le film ne mérite pas tout ce bouquet de nerfs. S'il développe des caractéristiques bien particulières, il ne reste pas pour autant victime de sa forme et déploie des lectures intéressantes. La structure de l'image ou de la réalisation n'est jamais le luxe d'un réalisateur en manque d'inspiration, qui compense par une saturation d'effets plus ou moins esthétiques. Et le film de donner l'impression de s'être construit au montage. Car dans Domino, tout est affaire de manipulation. Une position que Scott maintient jusque dans l'acte créatif. Un cinéma qui torture ses images, sans tomber dans la facilité. Par la suite, Scott impliquera – dans une dimension plus sage – encore et toujours ses inspirations formelles, de l'acte créatif, dans sa narration. Si dans Domino, les effets servaient à prouver le caractère fictionnel de ce qui est projeté sur l'écran, dans Déjà-vu, c'est la nature même du film qui est au centre de l'intrigue. Ou comment le réalisateur approfondit sa réflexion de films en films, sans jamais reproduire le même schéma et en questionnant toujours autant le spectateur sur ce qu'il est en train de regarder. Dans Déjà-vu, l'analyse se portera davantage sur le créateur, avec un soupçon d'interrogation politique sur la nature des images et comment les accorder au public. Si Domino possédait ce caractère jusqu'au-boutiste d'une démarche enfantée quelques années auparavant, Scott prouve néanmoins que sa réactivité est toujours affûtée et l'angle choisi, vecteur de nombreux thèmes réflexifs.
Dimanche 15 Juin 2008
Guillaume Nicolas (Gehenne)
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