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Coups de Coeur
ELECTRIC DREAMS de Steve Barron / 1984
Réalisé par : Steve Barron
Scénario : Rusty Lemorande Photo : Alex Thompson Musique: Giorgio Moroder Avec: Lenny Von Dolen, Virginia Madsen, Bud Cort Architecte timide et peu en osmose avec son temps, Miles Harding fait l’acquisition d’Edgar, un ordinateur aux capacités particulièrement nombreuses, d’autant plus lorsque ce dernier va se retrouver inondé par… du champagne. Révélant une profonde envie d’expérimenter les émotions et désirs les plus divers, la machine va alors entrer dans une étrange confrontation avec son propriétaire : l’enjeu est Madeline, la jolie voisine violoncelliste…
Gros échec en salles à sa sortie en 1984 (seulement deux petits millions de dollars au box office USA malgré une promo monstre), non réédité en VHS depuis 1991 et jamais en DVD, Electric Dreams est devenu un titre quelque peu obscur. Virgin films, branche cinéma de la firme de Richard Branson, ne s’en est guère relevée et le réalisateur Steve Barron a du attendre 1990 pour effectuer son retour sur grand écran, triomphant alors avec une œuvre nettement plus convenue malgré la nostalgie de tous les jeunes spectateurs de cette génération, Les Tortues Ninjas.
Le présent coup de cœur est matière à revenir sur cette œuvre atypique mais aussi ce qu’a représenté son réalisateur dans l’univers du clip des années 1980. Steve Barron, star montante du vidéo-clipSteve Barron c’est d’abord un nom essentiel du vidéoclip puisqu’il fut l’un des réalisateurs à lui donner ses lettres de noblesses au début des années 1980, en pleine naissance de MTV. Et encore, il se démarque dès le départ avec le tube Don’t you want me de Human League en 1981, petite "Nuit américaine" en 35mm contrairement au standard vidéo. La mère de Barron, Zelda, ancienne scripte, démarrera en même temps que son fils une courte carrière de réalisatrice. Steve, lui, débute comme clapper sur Duellistes de Ridley Scott et Un pont trop loin d’Attenborough avant de commencer sa nouvelle carrière. Antérieurement à la réalisation de son premier long métrage, il aura dirigé Tears for Fears pour Mad World, Fleetwood Mac pour Hold Me (bel hommage à Magritte), Africa et Rosanna avec Toto et Billie Jean de Michael Jackson, réalisé avant le Thriller de Landis. Dans ses premiers clips, Barron se positionne déjà dans une démarche ludique mais pour autant empreinte d’une certaine naïveté, ce qui fait qu’une grande fraîcheur règne toujours sur ces bandes. Ce qui plait au metteur en scène déjà c’est de sauter d’une dimension représentative à une autre et surtout d’assurer un liant très fort entre elles, lequel provoque l’émotion même, le vertige. Pour autant, Barron y reste encore un peu étriqué. Le long métrage qu’on lui offre début 1984 est l’opportunité d’aller bien plus loin dans ses expérimentations et d’atteindre carrément un certain stade de virtuosité. 1984 : de Big Brother à Edgar, gentleman ordinateurLa déviation est un peu exagérée mais elle est opportune arrivant à cette période. D’ailleurs, le scénario de Electric Dreams s’inscrit dans un contexte (1983/1985) où les nouvelles technologies cybernétiques fascinent le cinéma occidental, parfois avec des ponts jetés de l’Angleterre aux Etats-Unis (ici d’ailleurs en co-production). John Badham livre sa trilogie Tonnerre de Feu / War Games / Short Circuit, Richard Lester oppose dans Superman 3 le superhéros à une délirante arnaque informatique ainsi qu’à un robot et une femme cyborg qui ont traumatisés une génération d’enfants. James Bond sauve la Silicon Valley dans Dangereusement Vôtre, quant à Orwell il est adapté directement par Michael Radford avec 1984 et plus sous la forme d’hommage par Terry Gilliam via Brazil.
Ecrit et produit par Rusty Lemorande, futur scénariste de Captain Eo (de Coppola / Michael Jackson) et réalisateur d’une version méconnue du Tour d’Ecrou d’Henry James, Electric Dreams détonne déjà par l’intelligence de son scénario. Le tout aurait pu être le prétexte à un simple film-clip auquel la déferlante informatique à la mode servirait simplement la soupe, mais on est rapidement dans un autre niveau tout en restant ancré dans le registre de la comédie. D’une part dans les relations entre les personnages et la description du triangle amoureux peu anodin. Edgar l’ordinateur (nom que la promo a mis en avant, mais seulement révélé au final dans l’oeuvre, comme un aboutissement d’humanité) apprend de son propriétaire Miles sur les dimensions émotionnelles de la vie, autant que ce dernier va s’affirmer grâce à la machine qui régie son appartement, le rendant dernier cris et lui permettant d’accéder à sa voisine Madeline. Rejouant en somme le syndrome Cyrano / Christian / Roxanne chez Edmond Rostand, Madeline étant touchée par la musique que crée Edgar et s’attachant à l’incarnation de cette "âme cybernétique" qu’elle croit dés lors reconnaître à travers Miles.
Edgar est en vérité comme une prolongation et un fantasme de l’inconscient du timide Miles, qui agira de façon vive et d’autant plus touchante, à l’instar du Hal 9000 de Kubrick. Mais tout ce qui concerne les crises de jalousie sont l’occasion de scènes burlesques, tantôt cartoonesques et sadiques, toutes plus jubilatoires les unes que les autres. Avec la voix de l’excellent Bud Cort et ses "I want to touch her", la situation vire de plus en plus dans l’inextricable et le frénétique.
Un cyber-movie en avant-gardeSi le film de Steve Barron décrit un conflit proche de celui du Demon Seed de Donald Cammel où un système informatique en arrivait à violer Julie Christie et concevoir une progéniture terrifiante, il ne s’approche jamais de sa crudité ou des terres âpres du cyber punk, restant dans l’esthétique pop et new wave des tubes potentiels l’accompagnant, nettement plus enjoués. La candeur du réalisateur est bien là, mais pourtant nombre de symboliques et sous-textes sexuels passent gentiment en douce. Le héros se transforme physiquement et socialement un peu à la manière du jeune protagoniste du Christine de Carpenter. Surtout le deus ex-machina de la bouteille de champagne éclatant sur le clavier et donnant vraiment vie à Edgar évoquerait presque une position au départ masturbatoire à la base de la naissance de la "créature", tandis que la "libération finale" se veut plus orgasmique et totalement aérienne. Observons par ailleurs l’évolution envisagée par les auteurs du film des pouvoirs d’Edgar : ce dernier se répand en exploitant tous les réseaux informatiques possibles, ce qui vaut bon nombre d’idées pertinentes dans la possession tentaculaire prise sur l’appartement ou encore permet au scénariste de créer des situations forts amusantes, comme ce pré cell-phone qui sonne en pleine représentation à l’Opéra et vaut les avis indignés des personnes alentours. Surtout, quand la situation affective atteint son point de non retour, Edgar va faire un choix très proche de celui de l’héroïne de Ghost in the Shell, un sacrifice de son incarnation en corps de machine mais une fusion direct dans un réseau. Ce qui vaut la séquence de fin où le "fantôme" d’Edgar fait jouer Together in Electric Dreams de Phil Oakey par un grand nombre de radios.
Créature pop-art Edgar ? Le tout fonctionne déjà comme un regard amusé, de l’intérieur, de la génération MTV et vidéo club, l’intelligence artificielle apprenant bon nombre de ses émotions via la television qu’il s’est raccordé et qu’il diffuse sur son écran, comme les extraits de Planète Interdite. D’un point de vue créatif, Barron exploite tout les "liants" que cette notion de réseaux implique, ce qui est par ailleurs prolongé par la position d’architecte du héros qui voit exploser ses repères. La plus belle séquence du film, c’est sans doute le duo musical entre Madeline au violoncelle et Edgard lui répondant par ses notes électroniques, les deux improvisant dans une pure harmonie. Les deux appartements étant d’autre part liés par des conduits d’aération, la caméra de Barron virevolte de l’un à l’autre, et déjà après vingt minutes de film, on sait que le cyber-espace fera directement corps avec l’espace.
Le réalisateur offre une structure narrative très différente de celle des metteurs en scène de MTV passant au cinéma dans les années 1990, ne fonctionnant jamais comme un pubeur et pour la valorisation du plan et de l’instant. Tout est mouvement perpétuel et doit être en symbiose avec l’histoire comme la musique, il faut suivre un élan. On est plus dans logique du grand huit que de la succession épileptique, c’est une différence majeure. L’entreprise est d’autant plus fascinante quand le film se permet de vraies envolées, comme cette audace là aussi en avant-garde au cinéma, de faire rêver la machine et de le représenter à l’écran comme un étrange clip qui pourtant s’articule parfaitement (comme le ballet final) avec l'ensemble… C’est en effet assez malin de faire d’Edgar le compositeur caché de Culture Club ! Electric Dreams porte un regard amusé et conscient sur les transformations cybernétiques et sa position même d’objet pop, sans jamais entrer dans la critique ou le politique vis-à-vis de cela mais offrant un constat finalement profondément emprunt de réalité et même visionnaire, au-delà de la légèreté qu’il affiche. Les performances des deux acteurs principaux très attachants, Lenny Van Dolen et Virginia Madsen, y sont aussi pour beaucoup. Selon la résistance de chacun à supporter les années 80 dans sa musique FM et son esthétique, le film restera une sorte d’OVNI aussi bien dans son corps que dans son fond qui résiste toujours parfaitement à l’épreuve des années. Money for Nothing
Si l’échec du film va bloquer Steve Barron pendant un moment pour le grand écran, il réalisera dans la foulée ses clips les plus aboutis. Le fameux Take on Me pour a-ha et sa technique rotoscopique et BD, pièce pour laquelle le cinéaste restera sans doute à la postérité, prolonge tout ce qui s’est développé dans Electric Dreams dans cette plongée entre ce monde crayonné et son revers… Hunting high and low joue des ombres et des espaces offrant une version hypermoderne des génériques de Maurice Binder. Crying in the rain est un virevoltant voyage à la caméra prolongé dans Unforgettable pour Natalie Cole qui relie la chanteuse au fantôme de Nat King Cole. Electric Dreams verra une sorte de petit rejeton avec Money for Nothing de Dire Straits, qui traite justement de cette génération MTV. Barron y expérimente après Le Secret de la Pyramide de Levinson, les CGI. Tout ceci prend un caractère assez préhistorique et pourtant il y a une sorte d’émotion primordiale à regarder cette vidéo aujourd’hui, quand cette esthétique est devenue banalisée et hyper-réaliste. Surtout que Knopfler, hostile au vidéoclip en général, y était au départ opposé et que les images contrastent radicalement avec celles en live incrustées du groupe sur les écrans TV (le jeu de miroir de Take on Me renversé vers quelque chose de nettement plus déprimant et définitif), développant une sorte de mélancolie : un changement de l’univers des images et cette fois on se retrouve comme prisonnier de l’autre dimension, avec MTV et des faux clips pour seul fenêtre. De drôles de frissons passent quand Sting, qui participe au titre, entonne ses "I want my MTV". Finalement, l’ensemble se révèle fidèle au ton des paroles sarcastiques. Et ce clip mine de rien se révèle une étape générale importante dans la mutation des images… Barron n’aura plus autant de choses à exprimer par la suite, la boucle est bouclée.
Il n’a en particulier plus été aussi inventif en repassant sur le grand écran ou à travers ses projets d’envergure pour la télé. Les Tortues Ninjas, en pleine mode du dessin animé, tâche d’être respectueux du matériel BD original, Barron semblant pourtant vouloir se brider de toute vraie idée si ce n’est de l’esthétique pour l’esthétique, dignes des clips de MC Hammer ; et s’il s’attache au récit sans cynisme, le résultat est poussif. Abonné au latex et en relation étroite avec Jim Henson, il réalisera aussi les vidéos-clips de Labyrinth pour Bowie et livrera un Pinocchio peu convaincant en 1996, sauf justement quand il exploite le coté fête foraine. Mais l’univers et l’esthétique de Barron y semblent plus unidimensionnels, annonçant sa spécialisation aujourd’hui dans des téléfilms de luxe pour Hellmark comme son Merlin assez dense mais guère stimulant d’un point de vue formel. Barron semble d’ailleurs perdu à ce niveau, n’étant plus vraiment en phase, son style devenant assez empesé et académique, même si la candeur est elle toujours là. Avec Choking Man, petit film indépendant, ou Rat, il s’essaye toutefois aux petits projets atypiques pour se relancer au cinéma mais l’impact et l’accueil en sont des plus minimes. Ayant pris ses distances avec l’univers MTV, Barron ne cesse de se chercher, comme s’il avait décroché avec les évolutions des années 90. Parti un peu comme Edgar…
Filmographie de Steve Barron
1984: Electric Dreams
1988: The Storyteller (3 episodes, TV) 1990: Teenage Mutant Ninja Turtles (Les Tortues Ninjas) 1993: Coneheads 1996: The Adventure of Pinocchio (Pinocchio) 1998: Merlin (TV) 2000: Arabian Nights (TV) 2000: Rat 2003: DreamKeeper (TV) 2006: Choking Man Filmographie Clips (Mvdbase) Mercredi 11 Avril 2007
Guillaume Bryon (Ishmael Chambers)
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