Frankenheimer : 11e (Troisième période 1980 - 1990)
Frankenheimer passe à l’action
Onzième partie de notre dossier consacré à John Frankenheimer et nous voici déjà au début des années 80, une période encore trop négligée dans la carrière du cinéaste, comme en témoigne l’oubli dans lequel ont sombré les 3 trois œuvres présentées ici.
Exit Jimmy Carter, le fils du planteur de cacahouètes : en 1980, l’ultra conservateur Ronald Reagan s’installe à la Maison Blanche. Son programme, c’est sans doute le cinéma américain des années 80 qui en parle le mieux. Après une décennie cinématographique placée sous le signe de la liberté créative et l’anti-conformisme, les "eighties" seront en effet principalement marqués par le retour en force d’un cinéma de propagande servant plus ou moins discrètement la soupe au gouvernement Reagan dans ses grandes orientations idéologiques. Avec pour conséquence une production américaine qui atteindra sur cette période des sommets de frilosité créative et d’uniformité thématique. Mais également un cinéma qui, à travers l’importance de son implication dans la plupart des décisions politiques de son pays, demeure aujourd’hui pour beaucoup un fascinant et inépuisable objet d’étude. La plupart des gros succès de la période - Top Gun, Police Academy, Rambo II, Le Flic de Beverly Hills - peuvent ainsi se voir comme de savants cocktails de pur divertissement et d’invitation à l’exaltation des valeurs alors prônées par le gouvernement Reagan, chacun de ces films nous proposant de suivre le parcours d’un ou plusieurs bons citoyens américains qui, armés de leur seul courage et de leur sens de la débrouillardise, se mettront volontairement au service de leur pays pour au choix en défendre l’espace aérien, en nettoyer les rues de la criminalité, partir le laver de l’affront Vietnamien ou bien aller donner quelques leçons d’humilité à tous ces riches oisifs de la côte ouest.
Autant dire que l’œuvre d’influence libérale de John Frankenheimer, davantage fondée sur le questionnement et l’amorce de débat que sur l’envoi de messages politiques subliminaux, cadre mal avec tout ça et que les années 80 ne lui souriront guère, l’éloignant même un peu plus encore de cette tant convoitée A-list des réalisateurs américains qu’il avait fréquenté à la fin des années 60. The Challenge, The Holcroft Covenant, 52 Pick-up, Dead-Bang et The Fourth War : autant de titres qui, lorsqu’ils auront la chance d’être distribués convenablement en salles, se solderont par des échecs commerciaux et critiques quasi-unanimes. Seule la ressortie en salles de son Manchurian Candidate en 1988 le rappellera brièvement au bon souvenir de la critique américaine tout en malheureusement le figeant un peu plus encore dans sa gloire passée.
John Frankenheimer avec Vanity et Clarence Williams III sur le tournage de 52 Pick-up.
Les années fric, John Frankenheimer les démarre en outre très mal. Professionnellement parlant, si Prophecy, son dernier film en date, a plutôt bien marché en salles, il a également définitivement terni sa réputation de cinéaste auteur plus ou moins en marge du système. Et, côté vie privée, la dépression qu’il se traîne depuis l’assassinat de son ami Robert Kennedy ne va guère en s’arrangeant, tout comme sa dépendance à l’alcool d’ailleurs. Au point qu’en 1981, à son retour du Japon où il vient de finir The Challenge, le cinéaste décide de suivre une cure de désintoxication afin d’en finir pour de bon avec ce mal insidieux. Tous ces problèmes personnels et professionnels auraient pu avoir raison de sa détermination à ne jamais vraiment suivre les chemins qu’Hollywood souhaitait lui voir prendre. Pourtant, tout en choisissant des sujets d’apparence sans grande ambition autre que mercantile, et continuer ainsi à feindre de rentrer dans le rang, John Frankenheimer va poursuivre son oeuvre en dehors des sentiers balisés et, au sein de ce cinéma hollywoodien devenu largement consensuel et abrutissant, opérera même un beau retour en force. The Challenge, The Fourth War, Dead Bang et 52 Pick-Up sont en effet des films d’une vitalité et d’une richesse thématique qui non seulement se démarquent très nettement de la production de l’époque mais retrouvent à l’intérieur même de l’œuvre de John Frankenheimer une énergie, une audace dans le style et le contenu proches de celles de ses meilleurs travaux des années 60. Des films teigneux, provocateurs, nous invitant à une véritable réflexion socio-politique, ouverte et responsable, aux antipodes des discours conservateurs ambiants insidieusement glissés à l’oreille du spectateur entre deux blagues grasses et trois tirs de flèches explosives.
Qu’il situe l’action de ses films au Japon, en Europe ou en Amérique du Nord, John Frankenheimer continue donc de s’intéresser à la place de l’individu dans le système et plus particulièrement sur cette période, à celle de ses compatriotes dans leurs rapports à un pays en pleine crise morale et politique. Soit le portrait en cinq films d’une décennie marquée socialement et politiquement par l’émergence d’une nouvelle puissance économique aux us et coutumes bien difficiles à assimiler pour nous autres occidentaux (The Challenge), par le retour sur le devant de la scène, des deux côtés de l’Atlantique, de puissants mouvements politiques d’extrême droite (The Holcroft Covenant, Dead Bang), par la glorification de la réussite matérielle et la banalisation de la violence à l’écran (52 Pick-up) et, pour finir, par l’inédite et explosive situation de désoeuvrement des forces militaires américaines et russes aux dernières heures de la guerre froide (The Fourth War).
Des thématiques développées en filigrane d’intrigues n’oubliant jamais non plus de divertir le spectateur, The Challenge, 52 Pick-up et Dead Bang contenant en particulier quelques très belles pièces d’action. Sans oublier, au centre de chacun de ces films, des héros aussi largement malmenés par le cinéaste que ceux de la décennie précédente. Des personnages d’apparence charismatiques mais se révélant souvent incapables de s’adapter à un environnement nouveau comme à un changement profond de leur mode de pensée (Rick dans The Challenge, les deux militaires de The Fourth War), des personnages balancés par les évènements (Noël Holcroft dans The Holcroft Covenant), enfermés dans leur univers matérialiste (Harry Mitchell dans 52 Pick-up), voire tout simplement totalement à côté de la plaque et limite psychotiques (Jerry Beck, le flic de Dead Bang). Et enfin, des parcours menant à des conclusions jamais faciles, au choix désabusées, ironiques, sombres ou nihilistes. Après les triomphales années 60 et les cahoteuses années 70, John Frankenheimer va donc traverser les années 80 dans une relative indifférence critique et publique. Souvent mal interprétée – 52 Pick-up sera majoritairement perçu outre-atlantique comme un film de série racoleur d’un extrême mauvais goût – de même que jugée et condamnée sur de navrants à priori (liés pour 52 Pick-up à son association avec la Cannon ou sur Dead Bang à la présence dans le rôle principal de la capricieuse star télé Don Johnson), cette partie de son œuvre, qui reste encore à réhabiliter contrairement à celle de la décennie précédente, demeure pourtant qualitativement l’une des moins inégales de son auteur ainsi qu’une des plus radicales dans le fond.
Avec Scott Glenn (Rick); Toshirô Mifune (Toru Yoshida); Donna Kei Benz (Akiko Yoshida); Atsuo Nakamura (Hideo Yoshida); Calvin Jung (Ando); Clyde Kusatsu (Go); Sab Shimono (Toshio Yoshida); Kiyoako Nagai (Kubo); Kenta Fukasaku (Jiro); Shogo Shimada; Yoshio Inaba; Seiji Miyaguchi; Miiko Taka; Akio Kameda; Hisashi Osaka; Yûko Okamoto; Tae Matsuda; Pat McNamara; Pamela Bowman; Roy Andrews; Henry Celis; Kazanuga Tsuji; Kusuo Kita; Naoto Fujita; Masao Hisanori; Ryuji Yamashita; Toshio Chiba; Minoru Sanada; Shigehiro Kino; Katsutoshi Nakayama; Masatoshi Ishikawa; Eriko Sugita; Munehisa Fujita; Sanae Nakahara; Kanata Uyeno.
Scénario : Richard Maxwell, John Sayles. Photographie : Kozo Okazaki. Montage : John W. Wheeler. Musique : Jerry Goldsmith. Durée : 114 mn. Distribué par : CBS Theatrical Films.
Rick, ex-boxeur et vétéran de la guerre du Vietnam vivant à Los Angeles, est chargé par un mystérieux homme d’affaires japonais de ramener un sabre de grande valeur à Kyoto.
" C’est une sorte de film de samouraïs moderne (…) Cela parle également du choc des cultures entre le Japon et l’Amérique. "
John Frankenheimer (1995)
Un intervalle de trois ans sépare Prophecy de The Challenge. Période au cours de laquelle, loin d’être resté inactif, John Frankenheimer aura travaillé quelque temps à un projet de film sur la révolution cubaine avant de faire un bref passage sur le tournage de 200 000 Dollars en Cavale, reconstitution très libre d’un célèbre casse aérien du début des années 70 sur laquelle, après son départ, planchera également le téléaste Buzz Kulik (Le Chasseur) avant que Roger Spottiswoode, l’ex-monteur de Sam Peckinpah, ne se porte volontaire pour boucler le tout. Le cinéaste aura également manqué à cette époque un premier rendez-vous avec le Japon. En effet, un an avant qu’il n’entame la réalisation de The Challenge, le producteur Haruki Kadokawa avait envisagé de lui confier la réalisation du film catastrophe Virus, présenté alors comme la plus grosse production jamais tournée au Japon. On ne sait si John Frankenheimer fut verbalement sollicité mais c’est finalement Kinji Fukasaku qui réalisa le film.
A l’instar de Prophecy, on peut dans un premier temps se demander si le cinéaste ne s’est pas engagé dans cette nouvelle aventure plus par dépit que par conviction. L’intrigue ne semble guère briller par sa complexité. Le casting sent la série B, malgré la présence du légendaire Toshirô Mifune au sommet de l’affiche (lequel retrouvait John Frankenheimer 15 ans après Grand Prix). Et le tout, produit en dehors du cercle des grosses majors hollywoodiennes, évoque plus une production visant prioritairement le marché de la vidéo qu’un film susceptible de triompher dans les salles obscures. Si on ajoute à cela quelques titres alternatifs rentre-dedans (Equal ou encore Sword of the Ninja) et des affiches promotionnelles au look souvent copieusement ringard, toute appréhension quant à un nouvel égarement du cinéaste du côté d’un cinéma de genre sans substance ni enjeu pouvaient paraître totalement justifiées.
John Frankenheimer répète une scène d’action en compagnie de Scott Glenn, sa doublure, Atsuo Nakamura et le coordinateur des cascades du film, Steven Sagall (futur Steven Seagal).
C’était pourtant sans compter sur l’intérêt et le respect qu'a toujours porté John Frankenheimer aux cultures différentes de la sienne et la présence à l’écriture de deux brillants jeunes scénaristes : Richard Maxwell, qui signera cinq ans plus tard le script du film le plus ambitieux de Wes Craven à ce jour, L’Emprise des Ténèbres, et John Sayles, futur réalisateur d’œuvres aussi essentielles dans le paysage cinématographique américain que Lone Star ou Limbo. Un talentueux duo d’auteurs auquel viendra officieusement s’ajouter sur le tournage au Japon Ivan Moffat, l’un des trois scénaristes de Black Sunday. Ainsi, ce qui s’apparentait à une série B d’action primaire se révèle, grâce à cette convergence de talents, tenir du meilleur cinéma de divertissement hollywoodien, de celui mélangeant avec le même souci d’efficacité que d’intégrité action et réflexion. Pas un seul temps mort donc, avec au programme de multiples rebondissements et quelques remarquables séquences d’affrontements physiques. Mais aussi, et surtout, un soin particulier porté aux actions et réactions des personnages centraux, sources chez le cinéaste de nouvelles interrogations sur le choc des cultures et le poids des traditions.
La complexité de la culture nippone et les difficultés que nous autres occidentaux pouvons rencontrer dans notre tentative de l’appréhender : voilà l’épine dorsale de The Challenge. Le sujet n’est pas neuf. Il revient même régulièrement au sein du cinéma américain, adoptant des formes aussi diverses que le récit historique, le polar, la comédie romantique ou encore la chronique sociale à tendance satirique. Mais rarement dans le domaine du cinéma d’action il aura été traité avec autant d’honnêteté et aussi peu d’à priori dans sa vision de la société japonaise, de ses rites, mœurs, us et coutumes. La première force du film tient donc au regard attentif et respectueux porté par John Frankenheimer sur son sujet, et qui, comme à son habitude, se contente d’adopter une position d’observateur. Une neutralité qui ne l’empêche cependant pas de fustiger, une fois encore, l’égocentrisme américain à travers son personnage principal, un héros de film d’action pas vraiment comme les autres. Rappelant immanquablement le Popeye Doyle de French Connection 2 – film à considérer en quelque sorte comme le frère thématique de The Challenge au sein de l’œuvre de John Frankenheimer – ce yankee impressionne effectivement bien moins par ses exploits physiques qu’à travers son incapacité totale à s’adapter à la culture japonaise. Muré dans ses certitudes, guidé uniquement sur les deux tiers du film par la promesse de récupérer son argent et rentrer au plus vite chez lui, le personnage principal va ainsi voler d’impairs en erreurs de jugements. Manipulé par tous, totalement dépassé par les évènements, il finira certes bien par rallier le camp des justes, soit celui des défenseurs d’un Japon s’émancipant dans le respect de ses traditions. Mais, transgressant par là une règle suprême de ce type de divertissement visant à réconcilier deux cultures différentes, il achèvera son périple sans vraiment avoir acquis cette sagesse et cette noblesse d’âme dont s’imprègne invariablement tout bon héros venu d’Occident lorsque arrivé au terme de son parcours initiatique en terre étrangère.
The Challenge ne cherche cependant pas à donner des leçons de tolérance ou d'abnégation. Il n’aurait d’ailleurs guère le temps de le faire même s’il le voulait car John Frankenheimer mène sa barque à vive allure, fermement, sans tergiverser (seul petit égarement du scénario : cet interlude romantique à mi-film, assez convenu, entre Rick et la fille de Toru). En outre, il convient de noter que, sans jamais sombrer dans la complaisance, le film ne ménage pas non plus ses effets gore. On y étripe et décapite en effet à tour de bras dans la grande tradition du film de yakusa made in Japan.
Aussi bougrement distrayant et honnête soit-il, l’ensemble n’en demeure pourtant pas moins légèrement mineur dans la filmographie de son auteur, globalement moins marquant que, sur la période, ses deux séries noires à venir, 52 Pick-up et Dead Bang, deux œuvres plus riches dans leur contenu sous des dehors peut-être plus classiques. Sans doute manque-t-il un brin de profondeur à The Challenge pour vraiment emporter l’adhésion. Car aussi bien dans sa description des personnages principaux que dans sa vision d’un Japon partagé entre modernisme et traditions millénaires, le film, s’il évite brillamment le piège des lourdeurs explicatives et stéréotypes ethniques, ne se perd pas non plus en nuances. Le style roublard du John Sayles des années Corman, mélange unique d’action sèche, de considérations sociales et d’ironie, vise l’efficacité avant tout et bride par conséquent légèrement les ambitions du film. Plus embêtant : à traiter son sujet avec un certain recul, en s’amusant par exemple à ironiser sur le contraste entre les deux modes de vie des frères Yoshida, le scénariste de Piranhas ne sert finalement pas toujours au mieux le film, la mise en scène au seul premier degré de John Frankenheimer finissant par souffrir de ce décalage de traitement jusqu’à paraître guindée dans son intégrité. Il n’empêche que la personnalité du cinéaste demeure l’atout principal du film, celle-ci s’exprimant donc fortement dans le fond, mais également dans la forme. Et notamment dans le soin avec lequel il filme la ville de Kyoto. On sent en effet le plaisir qu’il prend à intégrer son boy-scout de Rick à cet univers urbain grouillant, presque hostile, comme il l’avait précédemment fait pour Popeye Doyle à Marseille. Avec deux scènes marquantes à cet égard : celle de la course poursuite à travers le marché aux poissons et, plus tard, celle du défilé débouchant sur le kidnapping de Akiko.
Enfin, quinze ans après Seconds, ce film marque les retrouvailles du réalisateur avec le compositeur Jerry Goldsmith (celui-ci aurait dû entre temps signer la partition de Grand Prix s’il n’avait été appelé à la dernière minute sur La Canonnière du Yang-Tsé, en remplacement d’Alex North). Une réunion des plus fructueuses puisque le musicien, à cette époque au sommet de son art, signe sans doute là dans le registre du cinéma d’action l’une de ses compositions les plus riches et les plus percutantes. Après les succès relatifs de French Connection 2, Black Sunday et surtout Prophecy, John Frankenheimer va malheureusement retrouver les oubliettes du box-office avec ce film. Sorti discrètement en Amérique au cours du mois de juillet 1982, The Challenge rapportera là bas à peine plus de 3 millions de dollars. Plus désolant encore, il se verra amputé d’une bonne vingtaine de minutes pour sa diffusion télé, dans le but d’en évacuer les passages les plus brutaux. Aujourd’hui, alors que beaucoup de travaux de John Frankenheimer connaissent progressivement une certaine réhabilitation, et malgré le regain d’intérêt du public occidental pour le cinéma japonais des années 60-70, courant auquel, dans une certaine mesure, se rattache The Challenge, cet opus non négligeable dans l’œuvre du cinéaste américain demeure encore une oeuvre difficile à se procurer pour le cinéphile. Sorti chez nous en vidéo il y a une vingtaine d’années dans une copie épouvantable (avec une jaquette créditant à la réalisation un certain John Srankenheimer, et annonçant, dans les rôles principaux, la présence de Toshero Mifume, Dona Kei Benz et Itsuo Nakamura), il n’a depuis connu aucune réédition vidéo, sans même parler d’une sortie DVD. Enfin, est-ce pour cette raison, mais Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier l’occultent totalement de l’analyse qu’ils consacrent au cinéaste dans leur référentiel 50 ans de cinéma américain.
Ce qu’ils en ont dit :
Entertaining but sometimes pretentious actioner. Exteriors shot mostly in Kyoto.
Leonard Maltin’s movie and video guide
Avec Tommy Lee Jones (Starbuck); Tuesday Weld (Lizzie Curry); William Katt (Jimmy Curry); James Cromwell (Noah Curry); Lonny Chapman, Taylor Lacher, William Traylor.
Scénario : N. Richard Nash. Musique : Fred Hellerman. Distribué par HBO Pictures. Durée : 135 mn.
Eté 1922 : alors que l’Amérique connaît une terrible sécheresse, l'arrivée en ville du mystérieux Starbuck, se proclamant faiseur de pluie, bouleverse la vie de toute une famille, la fille aînée, Lizzie, succombant au charme de ce bel inconnu.
Plus obscur, dans l’oeuvre de John Frankenheimer, que L’Impossible Objet et The Challenge réunis, voici The Rainmaker, adaptation télévisée de la pièce de N. Richard Nash et accessoirement remake d’un film réalisé par Joseph Anthony en 1956 qu’interprétait, dans le rôle titre, le futur acteur fétiche du cinéaste : Burt Lancaster. Produit pour le compte de la chaîne câblée HBO et diffusé pour la première fois à la télévision le 24 octobre 1982, The Rainmaker marque donc le discret retour de John Frankenheimer vers ce petit écran qui, dans les années 50, lui avait permis de se bâtir une flatteuse réputation, petit écran qu’il avait ensuite délaissé au début de la décennie suivante et vers lequel il retournera triomphalement quelque trente ans plus tard, opérant grâce à celui-ci un inespéré come-back cinématographique. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes là qu’au début des années 80 et HBO n’a, à l’époque, pas encore révolutionné la télévision américaine en proposant des programmes d’une singulière audace dans le domaine de la série télévisée (Twin Peaks, Oz) comme dans celui du téléfilm (Against the wall de – justement - John Frankenheimer, Criminal justice d’Andy Wolk). La télévision est alors davantage perçue comme un refuge de vieilles gloires ou simples has been que comme un prestigieux laboratoire d’expérimentations s’aventurant là où le cinéma refuse d’aller. Et il ne fait guère de doute que, malgré l’indiscutable ambition de ce projet, une telle vision de la production télévisuelle aura forcement pesé à l’époque dans le peu d’engouement que va susciter, auprès de la critique comme du public, ce retour aux sources de John Frankenheimer.
A défaut de pouvoir juger de l’œuvre elle-même, qui ne fut jamais distribuée en vidéo, on peut s’avancer sans crainte de se tromper à la classer parmi les travaux intimistes les plus exigeants de son auteur et noter que le cinéaste retrouve à cette occasion, douze ans après Le Pays de la violence, un terrain socio-géographique d’étude psychologique qu’il connaît bien : celui de l’Amérique provinciale des classes moyennes. A un sujet taillé sur mesure pour le cinéaste vient en outre s’ajouter une distribution des plus intéressantes. On croise en effet ici, une dizaine d’années avant leur consécration, Tommy Lee Jones et James Cromwell, ainsi que deux des interprètes du Pays de la violence, Tuesday Weld et Lonny Chapman. Au final, seul le généralement fadasse William Katt (Carrie, Graffiti Party) dénote au sein de ce solide casting.
Enfin, notons que The Rainmaker est le premier projet achevé par John Frankenheimer suite à sa décision d’entamer une cure de désintoxication afin d'en finir avec ce problème d’alcoolisme qui le rongeait depuis une dizaine d’années, une addiction devenue de son propre aveu problématique sur le tournage de The Challenge. "Je ne pouvais pas continuer comme ça" expliquera-t-il plus tard. "J’ai pensé qu’il valait mieux faire quelque chose autrement j’allais finir par en mourir."
- THE HOLCROFT COVENANT (1985)
Le Pacte Holcroft
Avec Michael Caine (Noël Holcroft); Anthony Andrews (Johann Tennyson); Victoria Tennant (Helden Tennyson); Lili Palmer (Althene Holcroft); Mario Adorf (Jürgen Mass); Michael Lonsdale; Bernard Hepton; Richard Munch; Carl Rigg; André Penvern; Andrew Bradford; Shane Rimmer; Alexander Kerst; Michael Wolf; Hugo Bower; Michael Balfour; Tharita Olivera De Sera; Guntbert Warns; Paul Humpoletz; Tom Deininger; Keith Edwards; Andrea Browne; Shelley Thompson; Eve Adam; Jorge Trees; Tim Condren.
Scénario : George Axelrod, Edward Anhalt, John Hopkins. Photographie : Gerry Fisher. Montage : Ralph Sheldon. Musique : Stanislas Syrewicz. Durée : 112 mn. Distribué par : Universal.
Berlin, 1945. Alors que le Troisième Reich s’écroule, trois généraux nazis concluent un pacte secret. Ils lèguent à leurs enfants la somme de 42 milliards de dollars pour se racheter et effacer à jamais les crimes hitlériens. Les trois enfants, un architecte américain, un brillant journaliste anglais et un célèbre chef d’orchestre devront à leur tour signer le pacte Holcroft.
Avant de devenir un film, The Holcroft Covenant aura d’abord été un best-seller de l’auteur new-yorkais Robert Ludlum, publié en juin 1984. Robert Ludlum fut, avant que Tom Clancy ne le détrône dans ce domaine à la fin des années 80, le grand spécialiste du roman d’espionnage international à haute teneur en rebondissements. Mais, contrairement au père de Jack Ryan, dont les romans vont rapidement devenir source d’adaptations cinématographiques financièrement très fructueuses, Robert Ludlum sera lui, de son vivant, plutôt malheureux dans son union avec le septième art. En dehors de ce The Holcroft Covenant, il ne verra en effet porté à l’écran au cinéma que son Week-end Osterman, (sous la direction de Sam Peckinpah en 1983). Aucun de ces deux films ne rencontrera un franc succès, loin s’en faut même, et ce n’est finalement qu’un an après sa disparition, en 2002, que viendra pour l’auteur du The Holcroft Covenant le temps du succès sur grand écran, grâce au film de Doug Liman La Mémoire dans la peau, adaptation de sa nouvelle The Bourne Identity et premier opus d’une franchise mettant en vedette Matt Damon dans le rôle de l’espion Jason Bourne. De son côté, lorsque le producteur Ely Landau vient lui proposer la réalisation de The Holcroft Covenant, John Frankenheimer traverse une délicate phase de "stand by" professionnel. Comme cela avait déjà été le cas sur la période courant de Prophecy à The Challenge, il vient de passer de longs mois à s’impliquer dans d’intéressants projets dont malheureusement aucun ne s’est concrétisé. Exit donc ce sujet mélangeant l’une de ces études relationnelles père-fils si appréciées du cinéaste (voir The Young Stranger, The Horsemen et, dans une moindre mesure, The Challenge) à une nouvelle description, 17 ans après Grand Prix, du monde des courses automobiles. Exit également cette adaptation de la nouvelle de Robert Parker, Wilderness, qu’envisageait alors de produire Michael Phillips (Taxi Driver) avec Richard Dreyfuss dans le rôle principal. Et plus aucun projet en vue … jusqu’à cette proposition d’Ely Landau début 1985.
Noël Holcroft, Jürgen Mass, Johann Tennyson : les trois héritiers du Pacte Holcroft.
John Frankenheimer connaît bien Ely Landau. Ce dernier avait en effet produit, douze ans auparavant, l’un de ses films les plus ambitieux : The Iceman Cometh. Et malgré les déboires qu’avait connu cette œuvre au moment de sa distribution – déboires en partie dus, aux dires des mauvaises langues, à la pingrerie de son producteur – John Frankenheimer accepte de prendre en main ce projet. Premier objectif pour le cinéaste : condenser les 512 pages du roman de Robert Ludlum en un peu moins de deux heures de film. Pour cela, John Frankenheimer va faire appel à pas moins de trois scénaristes parmi les plus confirmés d’Hollywood, dont deux vieilles connaissances du cinéaste : Edward Anhalt, qui avait signé quelques 24 ans auparavant le script de son Temps du Châtiment, et, surtout, son partenaire de The Manchurian Candidate, l’auteur producteur réalisateur George Axelrod. De grosses modifications s’en suivront, dans l’intrigue elle-même, transformant notamment les sœurs jumelles Tennyson du roman en un seul et même personnage féminin, comme dans le ton général de l’histoire, baignant bien souvent dans ce singulier humour à froid caractéristique de la plume de George Axelrod. Pour incarner Noël Holcroft, on envisage tout d’abord l’acteur James Caan, qui n’a rien tourné depuis Le Solitaire de Michael Mann quatre ans plus tôt. Mais, la veille du premier tour de manivelle, celui-ci fait faux bond à John Frankenheimer et Ely Landau . Le tournage ne pouvant être reculé pour des raisons d’assurance, il débutera donc sans que l’on sache qui, à l’écran, va interpréter le rôle principal. Ely Landau suggère alors à son réalisateur d’employer une doublure en attendant l’arrivée d’un providentiel acteur principal. Et John Frankenheimer de lui répondre ironiquement : "OK, mais pour cela il serait bien de savoir qui va jouer Holcroft - Mickey Rooney ou Wilt Chamberlain "*. Finalement, au bout d’une semaine de tournage exclusivement consacrée à des plans de personnages secondaires impliqués dans la première tentative d’assassinat d’Holcroft sur les rives du lac Léman, John Frankenheimer verra avec soulagement débarquer sur le film rien de moins que Michael Caine, instantanément prêt à enfiler ce personnage de fils de haut dignitaire nazi embarqué dans un drôle d’imbroglio politico-financier international.
Bien que se déroulant en partie aux Etats-Unis, The Holcroft Covenant sera intégralement tourné en Europe, plus précisément en Allemagne, en Suisse et – là où seront notamment filmées toutes les séquences du film censées se dérouler en Amérique - en Angleterre,. Accompagnant l’équipe pendant la majeure partie du tournage, George Axelrod retravaillera progressivement l’intrigue et les dialogues afin de les adapter au mieux à la personnalité de Michael Caine. Finalement, malgré un début de tournage plutôt chaotique, ce changement d’interprète de dernière minute s'avèrera, aux dires ultérieurs de John Frankenheimer entièrement bénéfique au film. "Je m’en réjouis (…) car il m’a offert la présence de Michael Caine " dira à l’époque le cinéaste, ajoutant " i[Il m’est aujourd’hui impossible de concevoir ce film avec quelqu’un d’autre dans le rôle principal. [Michael Caine] est le rêve de tout réalisateur. Il vous fait paraître meilleur que vous n’êtes.]i"
Par la suite, l’Histoire va tristement se répéter pour le cinéaste. The Holcroft Covenant connaîtra en effet une distribution presque aussi confidentielle que celle de The Iceman Cometh. Personnalités farouchement indépendantes au sein du cinéma américain, Ely Landau et sa femme Edie avaient produit le film en dehors du cercle des grands studios hollywoodiens. "Notre peur a toujours été d’envisager au départ de concevoir une pomme pour, au final, se retrouver avec une orange, simplement parce que vous avez en permanence des responsables pour vous dire ce qu’il faut que vous fassiez" déclarait-il à l’époque. Malheureusement pour eux comme pour John Frankenheimer, une fois achevé The Holcroft Covenant va se retrouver au centre d’un conflit opposant la firme anglaise Thorn Emi, distributeur principal du film, à son associé sur le sol américain, la toute puissante Universal. Un litige tenant aux droits annexes de l’œuvre de John Frankenheimer, réclamés par Universal mais refusés par Thorn Emi, qui ne profitera à personne et ne fera finalement qu’un seul grand perdant : le film lui-même. Car, ne pouvant obtenir ce qu’il réclamait, le studio américain décidera de tout bonnement bazarder la sortie du film, lui faisant traverser en catimini les écrans courant octobre 1985 avant d’en céder les droits à la redoutable firme Cannon de Menahem Golan et Yoram Globus. Finalement, traité avec presque autant d’égards qu’un film d’action bas de gamme, tièdement accueilli par les rares critiques qui prendront la peine de le voir, The Holcroft Covenant disparaîtra très rapidement des circuits de distribution en Amérique comme en Europe. En France, le film restera inédit en salles et ne sortira qu’en vidéo en avril 1990, soit cinq ans après sa réalisation.
Plus souvent considéré comme un film à oublier, voire à éviter, dans la filmographie de John Frankenheimer que comme l’un des points culminants de son œuvre, The Holcroft Covenant ne mérite pourtant pas sa sale réputation. Certes, la perspective de voir le cinéaste retravailler avec George Axelrod avait de quoi nourrir de grandes espérances. Et le résultat peut légitimement décevoir ceux qui misaient sur un film aussi ambitieux que The Manchurian Candidate. Mais l’enthousiasme avec lequel John Frankenheimer mène cette oeuvre essentiellement récréative, dans laquelle on retrouve notamment toutes ses astuces de mise en scène des années 60, est pour le coup plutôt communicatif.
Travail sur la profondeur de champ, cadrages obliques, jeux de miroir, savants panoramiques : tous l’arsenal visuel de John Frankenheimer au service de cette invraisemblable aventure.
Il semble de toute façon que rien, ici, ne doive être pris très au sérieux. L’intrigue est pour le moins rocambolesque et la plupart des extravagants personnages secondaires qui la peuplent semblant souvent sortir d’un mauvais film d’espionnage des années 40, poussant incontestablement le film dans le registre savoureux, même si peu évident, de la fantaisie grotesque. Dans ses meilleurs moments, et sans nul doute sous l’influence de George Axelrod, The Holcroft Covenant retrouve presque cette improbable et délirante combinaison d’angoisse et d’humour semi parodique, ce sens du ridicule effrayant qui faisait une grande partie de la force et l’originalité de The Manchurian Candidate. Avec pour exemple frappant la scène particulièrement savoureuse de la première rencontre entre Holcroft et Herr Oberst, grand moment de loufoquerie contenue, brillamment dialoguée et ironiquement filmé par John Frankenheimer. Reste toutefois que, contrairement à The Manchurian Candidate, tout ceci n’a aucune véritable consistance même si l’on y aborde en filigrane le thème de la résurgence du nazisme en Europe, et qu’après une première heure surfant avec brio sur le registre de l’humour décalé, les auteurs semblent étrangement redevenir sérieux au détriment de l’originalité de leur œuvre. Dès lors, et bien que l’assurance et l’élégance de la mise en scène ne se démentent pas, on se prend à douter un peu des réelles motivations du cinéaste dans l’énergie qu’il déploie à s’auto-citer. Lorsqu’il utilise dans son dénouement la technique, au demeurant très efficace, du plan à angle double via l’incorporation dans le cadre d’un moniteur de télé filmant en plan serré l’acteur au centre de la séquence - ainsi qu’il l’avait déjà fait 20 ans plus tôt pour le final de Sept Jours en Mai – est-ce simplement pour s’amuser ou John Frankenheimer est-il ici légèrement à cours d’inspiration ? Cette interrogation vient donc apporter un léger bémol à une œuvre qui, si elle ne marque pas le grand come back de son auteur – lequel viendra avec son film suivant, 52 Pick-up – demeure néanmoins globalement éminemment divertissante.
Ce qu’ils en ont dit :
Muddy, twisty, unbelievable tale (…) Just old-fashioned enough to be watchable – but not very good.
Leonard Maltin’s movie and video guide
* Wilt Chamberlain est un célèbre joueur de basket des Harlem Globe Trotters de la fin des années 70.
A SUIVRE...
- Venez partager votre point de vue sur ces films et l'oeuvre de John Frankenheimer dans le débat ouvert sur notre FORUM !
Robert ALDRICH
|
Dario ARGENTO
|
Kathryn BIGELOW
|
Leos CARAX
|
John CARPENTER
|
Joe DANTE
|
Fernando DI LEO
|
John FRANKENHEIMER
|
Lucio FULCI
|
Scott HICKS
|
Alfred HITCHCOCK
|
Nicholas RAY
|
Jean RENOIR
|
Michael RITCHIE
|
Seijun SUZUKI
|
King VIDOR
|