CINETUDES
Vendredi 09 Mai 2008
17:15

HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005



HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005
Une production IDT entertainment
Scénario : Sam Hamm, d'après la nouvelle de Dale Bailey, Death & suffrage
Photographie : Attila Szalay
Musique : Hummie Mann
Avec : Jon Tenney, Thea Gill, Robert Picardo, Wanda Cannon, Terry David Mulligan

Diffusé en décembre 2006 sur la chaîne américaine Showtime, Homecoming est le 6ème épisode de la série Masters of Horror. Créée par l'auteur-réalisateur Mick Garris, cette anthologie horrifique se proposait de confier la réalisation de chaque épisode à de grands noms du cinéma fantastique. Toute latitude leur est donnée dans le traitement, seule la durée d'une heure est imposée. Déjà à l'oeuvre sur Amazing Stories et Tales from the Crypt, proche de Stephen King, Garris parvient ainsi à réunir un prestigieux casting faisant de son projet l'une des grosses attentes de l'année. Aux côtés de John Landis, Dario Argento, John Carpenter, Don Coscarelli, Tobe Hooper ou encore Takashi Miike, on ne s'étonnera donc pas de croiser Joe Dante (pour lequel Garris avait d'ailleurs tourné en 1981 le making of de The Howling).

L'injuste échec tant critique que commercial du pourtant excellent Looney Tunes back in action (2003) a une nouvelle fois éloigné le réalisateur des plateaux hollywoodiens. La télévision est la seule à lui offrir des opportunités de travail. Les contraintes budgétaires de ce type de production ne sont pas un problème pour celui qui fit ses premières armes chez Roger Corman et qui a déjà collaboré à de semblables collections de téléfilms (Picture windows, Rebel highway). Masters of Horror possède sa propre économie et l'on retrouve souvent d'un épisode à l'autre la même équipe technique. L'essentiel de la distribution est assuré par des acteurs de télévision et, en dehors du fidèle Robert Picardo, la troupe d'habitués du cinéaste manque à l'appel. Confiés aux artistes de KNB EFX Group, aujourd'hui incontournables, les effets spéciaux de maquillage constituent une des grandes réussites de la série dans son ensemble. Enfin, en retrouvant au générique le nom du compositeur Hummie Mann (Runaway daughters, The Second Civil War), on prend la mesure du temps qu'il faudra avant que l'on puisse espérer une collaboration aussi fertile que celle qui existait entre Dante et Jerry Goldsmith.

HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005
Le réalisateur profite de la permissivité de la série pour livrer une oeuvre incontestablement personnelle, d'une incroyable richesse et d'une audace époustouflante, remarquablement rythmée malgré la concision imposée par sa durée, s'offrant même le luxe de construire son récit en flashback après une ouverture choc redoutablement efficace. Génialement inspiré par une nouvelle de Dale Bailey, le scénariste Sam Hamm (Batman Returns) parvient à subvertir la commande en abordant de front l'actualité politique la plus brûlante, dénonçant avec une rage non masquée les mensonges du Président Bush et de son administration, les atteintes aux libertés civiques qui ont entaché son mandat et l'interventionnisme controversé en Irak. Choix significatif, le Président des États-Unis est absent de ce petit théâtre, Hamm préférant judicieusement circonscrire la scène autour de ceux qui tirent seuls les ficelles : les conseillers en communication et les médias.

David Murch, le protagoniste, est un conseiller en communication dont le discours plein d'hypocrisie et politicien au possible va, par on ne sait quel miracle, être pris au pied de la lettre. En réponse à la détresse réelle d'une mère de famille éplorée, il va publiquement souhaiter que tous les fils disparus de l'Amérique puisse revenir à la vie. Comme un mensonge de trop, telle la goutte d'eau qui fait déborder le vase, sa parole va littéralement faire ressusciter les milliers de soldats morts dans une guerre qui n'est pas nommée mais qu'on devine sans effort. C'est comme si la télévision, prise en flagrant délit de mensonge, était soudainement mise face à ses propres responsabilités, redécouvrait le poids réel des mots. Que se passerait-il si, pour une fois, le baratin diffusé chaque jour sur les antennes prêtait enfin à conséquence ? On retrouve ici cette réflexion sur le sens et la toute-puissance des images qui est au coeur du cinéma de Joe Dante (Gremlins, Explorers, Matinee, The Second Civil War, Small Soldiers). Murch lui-même a bâti sans le savoir son système de pensée sur un mensonge, s'appuyant sur un passé familial qu'il croit glorieux et qui s'avérera être une fiction de plus.

HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005
Cette idée de faire revenir les soldats morts au front est brillante et magnifiquement exploitée. Et là où Dante fait très fort, c'est en s'affranchissant assez vite des obligations du film d'horreur pour aller au bout de la satire. Le personnage de Robert Picardo s'étonnera que les zombies n'aient même pas le réflexe d'aller dévorer des cerveaux. Contrairement aux clichés, ces morts-vivants souhaitent "simplement" accomplir leur devoir de citoyen et voter contre le pouvoir en place, réclamant le droit à une parole dont on les a privés. Et ils sont nombreux. Constatant que la situation risque de leur échapper, les autorités ne vont cesser de revoir leur stratégie pour maîtriser le phénomène. Considérés comme dissidents, les revenants sont enfermés dans des camps, subissent d'humiliantes expériences scientifiques et se voient définitivement nier leur statut de héros morts pour la patrie, réduits à l'état de viande qui ne suscite plus ni respect, ni compassion. L'armée, toujours soucieuse du moindre profit, envisage d'en faire de super-soldats, invincibles et immortels. Sam Hamm fustige ainsi le peu de considération des classes dirigeantes pour le vote des électeurs, puisque tout est joué d'avance, mis en scène par des médias glaçants de cynisme. L'allusion aux présidentielles de 2000 avec le dépouillement contesté des bureaux de vote en Floride est transparente. Hamm reprend également à son compte l'idée déjà développé dans Dr Folamour du sexe qui mène le monde, illustrant les relations de pouvoir entre la politique et la presse. C'est ainsi qu'on verra notre conseiller s'adonner à de troublants jeux sadomasochistes avec ce surprenant personnage de journaliste arriviste (dont la plaque minéralogique porte l'inscription "BSH-BABE").

HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005
Au beau milieu de cette farce où l'hilarité est souvent de mise, il arrive cependant que le rire soit jaune. Prenons par exemple l'étonnante scène du jeune mort-vivant accueilli et hébergé un soir de pluie par un couple de restaurateurs. La situation est éminemment absurde et pourtant ces brèves minutes se révèlent profondément touchantes. Car derrière la figure du zombie, il y a une vie gâchée pour une cause injuste et la frontière entre l'allégorie et la réalité apparaît alors bien ténue. Dante parvient à créer une tonalité peu évidente, subtile, dérangeante et pourtant pleine de pudeur. Les scènes au bureau de vote proposent le même type d'incongruité. Des zombies déposent leur bulletin dans l'urne. Ce pourrait être drôle, mais la mort qui suit cet acte citoyen, comme l'ultime effort après lequel on meurt d'épuisement et l'on repose enfin en paix, a quelque chose de pathétique. Finalement, aussi bien vivants que morts, ces hommes sont aussi peu considérés par les autorités, ce qui ne peut que nous indigner.

HOMECOMING (Vote ou crève) de Joe Dante / 2005
Derrière ce jeu franchement jubilatoire avec les codes d'un genre, Homecoming est donc bien un virulent pamphlet, qui ne cherche pas à faire de leçon mais bien à dénoncer par l'absurde une situation bien réelle. En cela, il mérite d'être rapproché du cinéma politique de George Romero et de ses zombies représentant la mauvaise conscience et les errements de nos sociétés modernes. La scène du cimetière est d'ailleurs un écho évident à Night of the living dead (et l'on s'amuse à repérer sur les tombes les noms gravés de Romero, Jacques Tourneur et Jean Yarbrough). Face à la frénésie des vivants préoccupés par un possible basculement de l'opinion publique, la lenteur tranquille des zombies aide à poser le rythme et à suggérer peut-être une véritable réflexion chez le spectateur qui ne serait venu là que pour les frissons et le divertissement. Homecoming assume incontestablement cette part du programme, mais il s'en dégage aussi une vraie amertume qui l'inscrit bien dans la lignée du magistral The Second Civil War et de ses ruptures de ton désarmantes. Il est d'ailleurs intéressant de constater que si la satire sociale et politique a toujours été présente chez Dante, son propos semble se radicaliser depuis la fin des années 90. Sur ce terrain-là, The Second Civil War et Homecoming forment un diptyque passionnant et intelligent qui prouve l'incontestable santé d'un cinéaste qui ne fait décidément jamais rien comme tout le monde.


Lundi 23 Juillet 2007
Loic Blavier et Elias Farès

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