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Coups de Coeur
IN COLD BLOOD (De Sang Froid) de Richard Brooks / 1967
Le 15 Novembre 1959 à Holcomb (Texas) deux hommes, Perry Smith et Dick Hickock, assassinèrent une famille d'agriculteurs (Herbert W. Clutter, son épouse Bonnie et ses deux enfants – Keynon (15 ans) et Nancy (16 ans)). Les quatre victimes furent abattues à bout portant au fusil de chasse. Les criminels, dont le but était de vider le coffre-fort familial, repartirent avec 40 dollars ! Ils fuirent au Mexique avant d'être rattrapés par la police un an plus tard alors qu'ils tentaient de regagner les Etats-Unis. Ils furent jugés, reconnus sains d'esprit et condamnés à mort. Leur pendaison eut lieu le 14 Avril 1965.
Pendant les six années qui séparèrent leur arrestation de leur exécution, l'écrivain Truman Capote enquêta sur ces crimes et recueillit une multitude de documents et d'entretiens. Il interrogea directement plusieurs personnes ayant collaboré à l'enquête, des policiers, et les criminels eux-mêmes dont il suivit le procès et qu'il accompagna lors de leur exécution. L'auteur était devenu si proche de Perry Smith que ce dernier lui légua ses livres et bandes dessinées. De plus, Capote se servit de son expérience personnelle sur l'affaire pour créer le personnage du reporter Jensen qui deviendra à l'écran le narrateur de l'histoire. De cette investigation et différentes observations naquit un roman ou plutôt un "récit véridique", De Sang Froid. Ce récit fut dans un premier temps publié en 1965 dans la quotidien New Yorker. L'engouement du lectorat pour ce fait divers fut tel qu'un livre sortit un an plus tard, livre qui fut à son tour adapté pour le cinéma en 1967 par le réalisateur et scénariste Richard Brooks.
Authentique, d'une rare objectivité et d'un rigueur à toute épreuve, le film de Brooks se rapproche dans un certain sens du documentaire. Il ne cherche pas à analyser le crime et l'enquête policière qui en suivit, mais se réclame plutôt d'une réflexion sur le processus psychologique d'un tel crime, un crime pour ainsi dire gratuit. Comprendre l'incompréhensible, ce qui a poussé les deux hommes à un tel acte de barbarie, et ce avec une volonté permanente de netteté et de précision, de froideur, voire même d'atrocité. Simple et efficace, le procédé de narration de Brooks consiste principalement à faire coexister son lyrisme de l'image à la froideur de son propos auquel il semble très attaché, profondément dévoué. Car De Sang Froid caractérise aussi bien l'horreur du crime commis que la "punition" infligée aux deux assassins.
Ainsi, afin de mieux servir les intentions du film, les deux rôles principaux ne furent pas attribués à des têtes d'affiches. Le rôle de Perry Smith fut attribué à Robert Blake surtout connu alors pour ses apparitions télévisées (rôle récurrent dans Les Petites Canailles quand il était enfant) et un passage éclair dans Le Trésor de la Sierra Madre (John Houston - 1948 - où il tient le rôle de l'adolescent remettant le ticket de loterie à Humphrey Bogart). L'acteur fait d'ailleurs référence à ce chef d'œuvre de Houston dans l'une des scènes De Sang Froid (la scène où les deux tueurs décident de faire un morceau de route en voiture jusqu'à Las Vegas avec le vieillard et l'enfant). Scott Wilson interprète le rôle de Dick Hickock , compagnon d'infortune de Perry. Acteur débutant, sa carrière a justement été lancée par ce film. Richard Brooks eut raison des producteurs de la Columbia qui voulaient imposer les deux plus grandes vedettes du moment, Paul Newman et Steve Mc Queen. De plus, Blake et Wilson avaient cet avantage qu'ils ressemblaient physiquement aux deux criminels, ce qui aux yeux du réalisateur était un élément prépondérant.
D'autre part, dans un soucis d'un réalisme absolu, presque sordide, le film fut tourné sur le site même du crime, dans la propre ferme des Clutter. L'on parcourt également tour à tour les différents lieux visités par les deux criminels (Brooks tenait à parcourir les 600 km accomplis par les assassins en fuite), y compris la salle de tribunal où ils furent jugés et où fut tournée la scène du procès. Le réalisateur alla même jusqu'à faire jouer dans son film le cheval de Nancy et utiliser des véritables photos de famille dans le décors ! De quoi mettre le spectateur relativement mal à l'aise. En outre, Richard Brooks parvint à imposer à la production un tournage en noir et blanc, ce dont personne ne voulait. La magnifique photo noir et blanc de Conrad Hill dramatise merveilleusement le propos, le met en lumière et le sublime. Il ressort de ce procédé un lyrisme de l'image indéniable, contrebalançant habilement avec des images dérangeantes et une affaire froidement disséquée.
A l'instar du livre de Capote, le drame, bien qu'étant présenté de l'extérieur, tourne autour de l'affrontement interne du personnage de Perry et nous donne à réfléchir sur les réactions d'un homme (un criminel) face à l'adversité. Brooks s'interroge sur les conséquences des problèmes de Perry et non sur les problèmes eux-mêmes. Le spectateur se trouve alors être le témoin de cet affrontement interne.
Cette complexité psychologique est notamment révélée dans le film par les délires verbaux du tueur. Très loin du bavardage inutile (qui aurait été une preuve de faiblesse scénaristique), les dialogues - et surtout les monologues - sont là pour révéler les personnages. Il mettent en avant la double personnalité de Perry, rendre tangible son univers intérieur ambigu, son inadaptation au monde réel, son impuissance à vivre. De manière à la fois simple et très poétique, quelques scènes illustratives éclairent brillamment les ambiguïtés et le monde parallèle de Perry, ses rêves éveillés : devant sa glace, il s'imagine en star du rock, sa guitare à la main. Notons également une scène plus complexe (complètement muette et uniquement illustrée par la magnifique musique jazz de Quincy Jones ), celle de la chambre de motel au Mexique où se superposent le vécu de l'instant (Dick et la prostituée) et un souvenir d'enfance de Perry (la débauche de sa mère). Brooks parvient par analogie, dans une osmose parfaite, à saisir et à nous transmettre toute la complexité de ce personnage double, complexité qui sera renforcée par la scène du meurtre.
Ce que nous donne alors à voir Richard Brooks est d'une sobriété et d'un réalisme insoutenables. Plutôt subjective, cette scène de meurtre est longuement retardée, non pour ménager un suspens douteux mais plutôt pour habillement préparer le spectateur à la dernière étape de la psychanalyse de Perry. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Sa soudaine ivresse meurtrière, presque orgasmique, n'est pas aussi soudaine qu'il y paraît puisque nous venons de suivre un enchaînement d'évènements, de pressions du hasard qui irrémédiablement ne pouvaient mener la conscience affaiblie de Perry que vers le crime pur et simple. Complètement désorienté dans un imaginaire qui entre temps est devenu sa réalité, Perry, écartelé, perd toute lucidité. On découvre alors les traumatismes ayant marqué son enfance (meurtre filial manqué de son père), son impuissance virile, ses insuffisances et sa lâcheté. Ainsi l'on comprend que les quelques références faites à la guerre de Corée ne suffisaient pas à elles seules à justifier son acte criminel et que la mort de l'autre accrédite peut-être à ses yeux son propre droit à la vie.
Alors que le meurtre des Clutter n'était à l'image que suggéré, la dernière partie du film, de part son caractère descriptif, nous plonge dans un profond désarroi (notamment la scène de l'exécution de Perry et Dick). La mise en scène et la montage de Brooks rendent parfaitement absurdes le procès et le jugement final (les coupables sont reconnus sains d'esprit et condamnés à mort par pendaison) : travelling circulaire autour du procureur (unique acteur du procès présenté par le réalisateur) montrant l'homme criant et gesticulant, tenant en l'air à bout de bras son exemplaire de la Bible et justifiant la peine de mort par quelques versets bibliques ("Si quelqu'un verse le sang de l'Homme, par l'Homme son sang sera versé") - puis un long plan général sur la salle d'audience désertée d'où un homme finit par se retirer avant de s'adresser une dernière fois à nous, spectateurs de l'affaire et de ce procès incohérent : "Comment un homme sain d'esprit peut-il commettre un acte absolument fou ? "
Sans céder à la facilité (on a vu Perry et Dick se rendrent coupables d'un crime atroce), Richard Brooks parvient à dresser habilement un parallèle entre l'acte monstrueux commis par les tueurs et leur pendaison. Le réalisateur s'interroge sans comprendre vraiment ce qui à défaut d'être rassurant est assez réaliste. Il dresse ainsi le portrait d'une société américaine angoissante et par-dessus tout angoissée. D'un côté, Brooks nous montre deux pères à la conscience coupable (le premier alcoolique et ayant tenté d'assassiner son propre fils et le second égaré dans une incompréhension sans limite), et de l'autre côté nous présente un peuple qui tente de se rassurer derrière son bourreau. "Comment s'appelle-t-il ?" demande l'un des témoins de l'exécution en parlant du bourreau. "Nous le peuple", lui répondra-ton.
Ainsi, derrière cette réflexion sur la violence de circonstances (mais comment deux hommes ont-il bien pu commettre un crime aussi horrible ?) se cache en fait une réflexion encore plus poussée sur une société américaine décadente et, plus globalement, sur la déchéance des Hommes.
Lundi 10 Janvier 2005
Doc Zaïus
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