LA FEMME DES SABLES (Suna no Onna) - 2e / 1964
de Hiroshi Teshigahara / 1964
Suite et fin de ce Film Etudié ...
26° Echec
Extérieur nuit. L'homme court dans les dunes. Il semble perdu, désorienté. La nuit tombe tandis que l'homme semble tourner en rond à la recherche d'une échappatoire. Aboiements de chiens. Des torches percent l'obscurité. Elles se rapprochent, et l'homme dans sa fuite éperdue se retrouver prisonnier des sables mouvants. Il appelle à l'aide. Les villageois le secourent tandis qu'ils parlent des hommes disparus dans ces sables. On redescend l'homme dans la fosse.
Dans la séquence précédente, l'évasion réussie s'est symbolisée par une montée. Ici la fuite désordonnée de l'homme (va et vient constants, perte des repères, des sorties de champ qui s'opposent) et la répétition du motif de l'enfouissement dans le sable, marquent la non-réalisation du cheminement moral. La séquence est constituée d'ellipses qui vont en diminuant pendant son déroulement. La fin est en temps réel (la sortie des sables mouvants). Cette construction enserre la fuite de l'homme vers son aboutissement. Les sables mouvants sont de nouveau une image de sable comme destin implacable. Sa fuite n'est que physique, la liberté réelle n'a pas été atteinte. Le discours des villageois autour des disparus a une valeur universelle. C'est l'homme même qui ne trouve pas sa place dans la société, qui est aliéné.
27° Le piège à corbeaux
Plans sur les insectes.
Extérieur jour. L'homme a fabriqué un piège à corbeaux, un tonneau enfoui dans le sable avec un appât. Dès que le corbeau y touche, il est fait prisonnier. L'homme escompte attacher un message à l'oiseau prisonnier afin qu'on le secoure.
La femme dit à l'homme que personne n'est venu depuis trois mois et qu'on le pense certainement parti à jamais.
La figure du piège renvoie à la situation physique de l'homme. On voit tout de suite que son plan d'évasion est voué à l'échec. L'homme a perdu toute velléité de s'échapper. Le piège est purement une satisfaction mentale. L'homme se fait à l'idée que la fosse est le lieu où il est amené à vivre.
28° Compréhension
Extérieur jour. Un villageois lance les rations dans la fosse. L'homme le prend à parti et lui demande l'autorisation de se promener dix minutes par jour sous escorte. Le villageois lui promet d'en parler au syndicat.
Intérieur jour. L'homme se met du collyre dans les yeux. Il allume une cigarette, se verse un bol d'alcool et lit son journal. La femme s'installe à ses côtés et fabrique des colliers de perles. "Plus que vingt et on aura une radio !". L'homme s'esclaffe en lisant la une humoristique du journal. Son humour s'assombrit d'un coup. "Je ne veux pas crever ici, comme un chien !" Un corbeau passe, mais ne s'arrête pas au piège. L'homme est dépité. Il balance d'un geste rageur les boîtes de perles. "A quoi tout cela sert-il ?" La femme lui explique que le syndicat vend le sable illégalement. Celui-ci est un matériau dangereux pour la fabrication des maisons, mais les entrepreneurs l'achète en fraude. En échange du labeur, le syndicat donne vivres et eau. L'homme aide la femme à ramasser les perles. Elle lui fait part de l'angoisse qu'elle ressent à l'idée qu'il s'en aille. Elle n'en dort plus. L'homme va chercher ses insectes et les jette dans le feu. Il donne la boîte à la femme pour qu'elle y mette ses perles.
Alors que la séquence débute par l'image d'un couple (la femme s'occupe de la maison, l'homme lit son journal et rit), cette "harmonie" est rompue par une réaction négative lorsque l'homme jette les boîtes de perles en déclarant qu'il y a plus important que la radio. La femme lui explique alors le fonctionnement de la micro-société qu'est le village (dont la cohésion tient grâce au syndicat). Ainsi l'homme peut comprendre le rôle qui lui est alloué, sa place est définie.
L'homme recueille avec calme les propos de la femme, il commence à accepter sa condition. Il écoute vraiment la femme lui expliquer la situation du village, et par-là donne une raison logique à sa situation qui lui paraissait tellement absurde. Le corbeau qui passe est évocateur du travail d'acceptation que l'homme entreprend dans cette deuxième grande partie du film. Cette compréhension passe par l'écoute de la femme et se traduit par l'offrande de la boîte. L'homme trouve sa récompense dans l'aide prodiguée au semblable. Il ne voit plus la femme comme une ennemie, mais comme un être qui partage son sort. Après la destruction de sa collection, qui marque l'acceptation de son sort, les corbeaux vont remplacer les insectes dans l'imagerie du film. L'homme a découvert la liberté.
29° Climax
Extérieur nuit. L'homme travaille. Un villageois lui propose de le laisser sortir chaque jour, mais à la condition que lui et la femme fassent l'amour devant tous les villageois. Ceux-ci apparaissent, déguisés, battant le tambour, éclairant la fosse comme une scène de cirque. Ricanements. Visages grimés, effrayants. Percussions et danses. L'homme est indécis, confus. La femme s'y refuse. Finalement, il essaie de la violer devant l'assistance. Elle se débat et le frappe à l'aine. L'homme s'écroule.
Cette scène est le climax de la seconde partie. C'est une véritable épreuve à laquelle est confronté le héros. Il doit abandonner tout égoïsme. Il doit s'associer à la femme, l'estimer, la considérer comme un être aussi important que lui. Il lui faut donc refuser la proposition des villageois qui lui offrent une satisfaction personnelle, égoïste (ce droit de sortie, tant attendu, tant désiré) en contrepartie de leur humiliation à tous les deux.
Cette scène est la représentation d'une lutte mentale, d'où son traitement onirique. On peut en faire une lecture psychologique : Le Ça est représenté par les villageois qui poussent l'homme à violer la femme. Le Surmoi c'est la femme qui essaie de ramener l'homme à la raison, qui refuse de se comporter en bête. Le Moi c'est l'homme ballotté entre les deux instances.
L'homme doit refuser d'obéir à ses pulsions (les villageois monstrueux) si elles nuisent à autrui. Il doit les contrôler. Assouvir ses pulsions, c'est s'assurer un plaisir immédiat (plaisir sexuel ou dans le cas présent droit de sortie) mais pour devenir un être humain social, il faut y mettre un frein.
Ce frein c'est le coup de pied dans l'entrejambe que la femme lui assène (image claire d'une sexualité maîtrisée). Cette scène assez courte (6mns17sec) est très découpée (59 plans). Sa construction et son importance dans le déroulement du récit mérite qu'on s'y attarde. (Voir pièce jointe 2) Dans cette séquence l'homme détruit l'harmonie précaire qui c'était difficilement édifiée entre la femme et lui. C'est à ce moment du film qu'il est le plus loin de son but, totalement fourvoyé. Même le spectateur est désorienté par son comportement. La fin de la séquence, lorsque l'homme est au sol, est l'illustration physique de son statut moral où l'homme est au plus bas.
30° Révélation
Extérieur jour. Images de corbeaux.
L'homme sort inspecter le piège. A sa surprise le tonneau s'est rempli d'eau. L'homme referme le couvercle du piège.
Intérieur jour. Il rentre et entame un pas de danse, hilare.
Intérieur. L'homme trace des plans, des schémas de la présentation de l'eau dans le piège. Il constate que le sable fait office de pompe et attire l'eau dans le tonneau. L'homme imagine de grands réservoirs souterrains.
Vue de l'intérieur du tonneau. L'eau tombe goutte à goutte.
Extérieur jour. L'homme relève la hauteur d'eau et la reporte dans un cahier déjà chargé de données.
Après la séquence climax précédente, une ellipse nous amène à la découverte par l'homme de son piège rempli d'eau. Cette séquence s'ouvre par des plans d'oiseaux qui viennent dans le film remplacer les images d'insectes. Alors que ces derniers étaient l'image de l'homme implacablement prisonnier du destin, les corbeaux sont eux symboles de liberté.
L'homme, grâce à son piège, voulait capturer un oiseau afin d'envoyer un S.O.S. Le piège va au final marcher et l'homme va découvrir la liberté, mais d'une toute autre manière que celle envisagée. Alors que dans la première partie du film, l'homme en réussissant à s'enfuir réparait un méfait, il va maintenant réparer un manque, celui de la liberté véritable, la liberté intérieure.
Grâce au phénomène de capillarité (dont la femme lui avait parlé dès le début du film), l'homme oublie sa condition de prisonnier. Il se plonge tout entier dans l'étude de ce phénomène. Il a donné un but à son existence. L'homme prend conscience de ce qui lui manquait : une plénitude intérieure acquise par un travail noble (celui du sable) et par la coopération avec l'autre. Cette découverte de l'eau est image de liberté. Elle répond à la mer du début du film et a la même portée symbolique.
Tandis que l'eau est générée à partir du sable, dans le même temps on découvrira bientôt que la femme est enceinte. C'est de nouveau une répétition du motif femme/sable. Tous deux sont porteurs de vie simultanément. Deux événements qui appuient le fait que l'homme est enfin sur la bonne voie. Le héros comprend qu'il faut s'associer à la femme, et non lutter contre un ennemi. De même, il coopère également avec le sable et ne lutte plus en vain contre son omniprésence. Ainsi dans un même mouvement, la femme va lui donner un enfant tandis que le sable lui offre son secret : l'eau. Cette coopération lui offre une vie simple dans laquelle il trouve sa place et sa liberté. Toute futilité a disparu dans sa vie (ce qui était symbolisé par les paperasseries au début du film). Ne reste qu'une vie nue, sans artifices où il pourra pleinement s'épanouir. Les petits pas de danse joyeux qu'il fait à la fin de la séquence témoignent de son bien-être.
L'homme fait des croquis (la taille du cahier est le témoin du temps qui passe). Il s'est mué en véritable chercheur et imagine d'immenses réservoirs d'eau. Il construit mentalement un magnifique palais de sable. C'est l'équivalent d'une culture durement arrachée à une terre stérile. Je me permets ici de reprendre un extrait de ma chronique du film sur DVDClassik :
"Le rapport de l'homme à la terre trouve des échos dans l'œuvre de Jean-Paul Sartre. L'écrivain définit la lutte que mène l'homme contre l'altérité du monde dans lequel il vit comme la source des maux de l'humanité. La rareté (l'eau, la nourriture…) est une composante qui définit l'homme et son environnement. Le monde qui accueille l'homme est dur, et sa survie tient en une lutte acharnée. Pour l'auteur ce combat immuable explique la transformation de l'homme en démon. Il est la cause de la défiance qui fait qu'en chaque humain existe potentiellement un ennemi. Le défaut de fraternité y trouve sa source. Dans La Femme des Sables, le héros est confronté à une terre qui n'offre nulle ressource. Le travail pour transformer cette terre est dantesque pour le peu de profit qu'on peut en tirer. Kobo Abe exacerbe cette vision du monde, et les primes réactions du héros (défiance, ironie, violence…) sont le reflet de la difficulté de vivre dans ce milieu hostile. C'est en apprivoisant ce désert que l'homme s'ouvrira à la femme et acceptera son amour et sa tendresse (ou est-ce l'inverse ?)."
31° Révélation (bis)
Intérieur nuit. Une tempête de sable s'est levée. Tandis que l'homme fabrique un tonneau, tout en cuisinant la femme lui lance d'un air amusé : "Encore une fois !" (témoignage du temps passé). Il explique que par ce temps les corbeaux sont plus faciles à attraper. "Vous les hommes… " réplique la femme.
On a ici l'image d'un couple paisible, normal. La femme couvre l'homme d'une couverture, attentionnée. "Si on avait une radio..." dit-elle. Cette radio est pour elle le symbole unificateur du couple. Au début elle la désirait afin de retenir l'homme (pour qu'il ait des nouvelles, se sente moins isolé). Maintenant, la radio est pour elle l'alliance qui unie les jeunes mariés. "J'ai peur" chuchote la femme. L'homme se retourne vers elle, interrogatif. "Je vais aller voir si ça marche..." dit l'homme en sortant. La femme se retrouve seule, dans l'ombre. Une ombre qui préfigure le mal à venir, mais surtout l'image d'une femme perdue en l'absence de son homme, effrayée par la solitude.
La femme allume une lampe. Elle est soudainement prise de douleurs au ventre. Un zoom avant cadre son visage en gros plan, nous faisant partager sa douleur.
Extérieur nuit. L'homme agite un flambeau, appelle au secours.
Ce plan de l'homme sur le toit, nous ramène à deux séquences antérieures : celle où il se rend, après avoir kidnappé la femme et subi la morsure de la soif, et celle où du haut du toit il essaie d'accrocher le grappin à la poulie. Dans ces deux séquences, l'homme s'était conduit comme agresseur vis à vis de la femme (kidnappée pour la première, trompée et saoulée dans la deuxième). Il se fourvoyait alors et devenait un faux héros luttant pour de mauvaises causes. Cette séquence est comme une punition de l'homme, vécue à travers la souffrance de la femme. Une punition qui suit la séquence du viol où il lui proposait de mimer une relation sexuelle. A ce "mauvais" coït, va répondre une "mauvaise" grossesse.
Un insecte dans le sable.
Intérieur nuit. La femme est alitée, souffrante. Un villageois l'examine. Il la renifle et conclut qu'elle est enceinte, mais que la grossesse est mal engagée.
L'homme est à ses côtés, il la réconforte.
Retour sur l'image d'un insecte : rappel de l'homme prisonnier de son destin.
Lorsque l'homme s'approche de la femme, on a une saute d'axe sur le visage de celle-ci. C'est un écho à une précédente saute d'axe lorsque la femme était allongée nue au premier matin, qui faisait comprendre l'attirance sexuelle qu'éprouvait l'homme. Ici cet effet met en valeur le visage de la femme. Les enjeux se sont déplacés. L'homme s'intéresse véritablement à elle, à son âme.
Dans cette séquence, le cadre privilégie le visage de la femme (trois gros plans consécutifs). Elle est la figure centrale des événements. Toute l'attention se porte sur elle. On l'accompagne dans sa détresse, partageant ainsi les sentiments du héros. Celui-ci est attentionné. Il réclame brutalement un médecin, il couvre la femme avec délicatesse, il la masse. Un fondu enchaîné nous rapproche du couple, tout en douceur. La caméra balaye les deux protagonistes, les unissant dans un même mouvement. A l'extérieur, la tempête de sable se calme, répondant aux imprécations de l'homme qui calme la femme.
32° Secours
Intérieur. Les villageois arrivent et la transportent sur une planche. On donne une radio à l'homme. Celui-ci l'allume et la fait écouter à la femme.
Extérieur jour. On fixe la planche à une corde.
Intérieur. L'homme accoste un villageois, tout prêt à lui montrer ses études sur l'eau. Il se ravise et dit "une prochaine fois…"
Extérieur. On remonte la femme en pleurs. L'homme est attristé. Tout le monde disparaît.
La radio était porteur d'une symbolique forte pour la femme. C'était un don qu'elle voulait offrir à l'homme. Lorsque celui-ci la reçoit, il fait immédiatement partager à la femme ce nouvel objet. Une valse est jouée à la radio. Cette scène est une sorte de mariage du héros et de la femme. Le maire est là, les villageois assistent à la cérémonie. L'homme se rend compte qu'il a formé un couple avec la femme. Il prend conscience que sa vie est partagée. Lorsque l'homme s'apprête à partager sa découverte avec un villageois, c'est un véritable pardon qui est à l'œuvre. Un cadeau fait à ses agresseurs grâce à qui au final, il a donné un sens à son existence.
33° Aller…
Mais l'échelle de corde est restée en place. L'homme y monte et sort de la fosse. Il marche jusqu'à la mer.
La fin du film est marquée, comme dans la fin de la première partie, par une ascension. La première fois, il sortait de la fosse en fuyard, il gravit maintenant la corde en homme libre. C'est une véritable renaissance.
La marche dans le sable est différente de sa fuite précédente. Elle est calme, sans tempête. Il marche et ne court pas. Elle est le reflet de sa victoire intérieure. Il y a une saute d'axe durant la marche qui nous ramène à celle du début du film. Les deux séquences se répondent, marquant l'accomplissement de la quête. L'homme contemple la mer. C'est le même plan qu'au début. Mais ici l'accent est mis sur l'homme (d'abord vu de face, puis de dos et enfin en gros plan de côté.) et non sur la mer. La liberté est en lui et n'est plus un absolu inaccessible.
34° …et retour
Extérieur jour. L'homme est revenu à la fosse. Il va voir son réservoir.
"Nul besoin de partir tout de suite" se dit-il. "J'ai envie de parler de ce réservoir à quelqu'un, même aux villageois", "partir aujourd'hui ou demain… je pourrai toujours y réfléchir".
L'homme de retour dans la fosse, contemple son puits. Dans l'eau se reflète l'image d'un enfant le regardant. Il sourit. C'est une image pleine de bons présages (cet enfant, c'est son fils), optimiste. L'homme parle du désir qu'il a de partager sa découverte avec les villageois.
Le dernier plan est celui de ses yeux, de son esprit.
Tout le film était un voyage à l'intérieur de l'homme. Un homme qui à travers une situation extrême a découvert la joie, la paix, la liberté. Il a acquis le royaume intérieur qu'est la vraie vie.
35° Procès verbal
Procès verbal de disparition du citoyen Niki Junpei, disparu depuis 7 années.
FIN
- LE DEBAT SUR LE FILM ENTAME LORS DE LA MISE EN LIGNE DE LA PREMIERE PARTIE DE CETTE ETUDE SE POURSUIT SUR LE FORUM, NOUS VOUS Y ATTENDONS.
Découpage de la séquence de viol.doc
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