LE GOUT DU THE (Cha no aji - The Taste of Tea) de Katsuhito Ishii / 2004
Voici un véritable coup de coeur à la poésie simple et rafraichissante de ce film japonais.
Katsuhito Ishii plante sa caméra au sein d'une famille nippone habitant une ville isolée dans la montagne. The Taste of Tea raconte ses histoires, son présent. Seulement et simplement. Où chaque membre possède son heure de gloire, ses péripéties. Des personnages esquissés. Des tableaux en mouvement. Des portraits fabuleux et fabulés. Une multiplication de scènes, de chapitres qui n'impliquent aucun but. Qui même ne racontent rien ou sinon tout. Aucune cohésion, sinon celle d'illustrer une vie, dans sa singularité et son ronronnement. Dans cette illustration du quotidien. Un geste implique une réaction, mais sans compromettre le tout. L'unité d'une famille exprimée par la division de ses membres. On plonge dans une autre culture. Mais les émotions et sentiments sont universels. On comprend presque tout. Et ce que l'on ne saisit pas, on le ressent. The Taste of Tea est un poème. Autant d'haïku que de scènes, de plans. Avec une économie de mots et de mouvements, le réalisateur parvient à nous submerger de paroles. A devenir infiniment bavard. A rendre l'expression du silence. Et nous sommes noyés sous ce déluge d'impression et d'émotion. Et le plaisir de nous noyer n'a jamais été aussi grand.
Tout débute avec une course. Celle d'un garçon exaltant ses émotions en bravant la nature, comme il bravera la pluie et la distance. Un exutoire dans l'effort, dans l'accomplissement. Celle d'une perte qui annoncera une nouvelle rencontre et une nouvelle naissance. Le film commence par une fin, par un train qui s'éloigne. Ce départ pourrait être le début d'une (autre) histoire, mais comme nous avons raté le train, nous resteront dans ces montagnes. Katsuhito Ishii filme les hommes comme la nature. Avec la même attention, un respect identique qui place les éléments sur la même marche. Ainsi chacun aura le droit à une semblable attention, dans une parfaite homogénéité. Un ciel, une forêt, un tournesol, un cours d'eau, de l'herbe, des hommes, des femmes ou des enfants. Le cadre devient un écrin subtil qui place les éléments comme des objets précieux, rares.
Le métrage ressemble alors à un coffre, dont le trésor serait cette vision poétique et merveilleuse d'une famille dans un décor bucolique. Comme l'histoire de cette petite fille, cadette de la famille Haruno. Son mutisme cache une sensibilité particulière que l'on prendrait pour une certaine maturité s'il n'y avait cette perplexité innocente liée à la découverte du monde. Le film abrite ses fantasmes, ce double géant qui la suit continuellement. Dont elle voudrait bien se débarrasser. Le film est défini ainsi. De simples histoires pour de simples résolutions. Une illustration d'un quotidien merveilleux. Un film murmuré, chuchoté à notre oreille. Et respire un parfum voluptueux. The Taste of Tea ne se vit pas comme une expérience, rien de simplement sensitif, mais comme l'expression du moment, de l'instant. Le métrage jouit d'une puissance tranquille. La force d'une étendue d'eau. Paisible, mais qui cache un grondement presque sauvage. Le métrage représente un kaléidoscope narratif, où les récits se confrontent eux-mêmes. Et sont parasités par d'autres récits. Comme une énorme poupée russe, qui regorge de secrets avouables ou inavouables.
The Taste of Tea est un film contemplatif. Il observe, scrute mais ne s'interpose jamais dans le cours de l'histoire. Il chérit les personnages et suit leurs contours. Sans effet voyeuriste, mais avec une attention appuyée. Sans entrer dans l'intimité, mais pénétrant leur jardin un peu secret. Il prend son temps pour construire et dévoiler. Un regard intimiste sur une famille. Ishii use alors de plans fixes pour représenter son monde. Un monde qui ne semble qu'exister à l'intérieur du cadre. Où toutes actions en hors champ sont bannies. Pour respecter ce cocon qui enveloppe ses personnages. Pour mieux signifier l'équilibre fragile du métrage. A l'image du film, où la sobriété devient une ligne de conduite. Le fusain pour l'esquisse. Le réalisateur est un peintre qui préfère la multiplication de petites toiles, plutôt qu'un grand ensemble. L'infiniment petit pour composer le grand tout. Architecte de l'image, ne reposant sur rien de précis, d'ordonné. Un architecte abstrait en somme. Parce que la vie est ainsi. Parce que aucune logique ne suit un bon déroulement. Elle se perd, se cherche, retrouve son chemin, gorgée de toutes les nouvelles expériences accumulées au sein de ces sentiers parallèles.
The Taste of Tea devient une chronique. De celle que l'on pourrait suivre un peu tous les jours. A mi-chemin entre la représentation du noyau familiale de Mes voisins les Yamada et les métrages d'animation de Miyazaki . L'influence de ce dernier est indéniable sur le métrage et son atmosphère. Dans ces choix et ce rapport à la nature. L'illustration d'une simple existence un peu repliée. On retrouve les impressions ressenties lors du visionnage de Mon voisin Totoro . Les deux métrages disposent de cette même intention, cette volonté identique de proposer des personnages avant de narrer une histoire. L'intrigue est portée par les protagonistes et non l'inverse. Cette impression apporte un côté éthéré au métrage. Proche du rêve éveillé. Et puis, comment ne pas penser au Totoro lorsque l'on aperçoit pour la première fois, la version géante de la cadette ? Cette dernière ressemble d'ailleurs fortement à la petite fille de Mon voisin Totoro . L'impétuosité en moins peut-être. Mais ce même émerveillement sur des choses simples, et ce caractère déterminé.
Ishii vient de l'animation (il a entre autre réalisé le passage animé de Kill Bill volume 1 ) et connaît certainement les qualités indéniables de Miyazaki ou Takahata . L'inspiration est bien présente, mais demeure au service du film. Le réalisateur se sert de ces influences pour nourrir le caractère esquissé du métrage, cette chronique familiale ( Mes voisins les Yamada ), et ce besoin de figurer la nature comme un contexte narratif liant les scènes entre elles ( Mon voisin Totoro ). The Taste of Tea devient un film du moment. Un métrage de l'instant. Chaque scène pourrait être indépendante. Devenir un court métrage à elles seules.
Le métrage se permet alors le luxe de prendre son temps. Il étire les scènes, mais sans jamais les rompre. Le réalisateur construit son récit plus ou moins aléatoirement. Et lance des pistes qui n'aboutissent pas systématiquement. Mais ces culs-de-sac sont merveilleux. Des histoires encore en construction. Dont la suite est laissée au plaisir du spectateur. Pendant deux heures et demi, le réalisateur s'exerce à donner une représentation vivante de cette famille. Afin de familiariser le public avec les personnages, et de laisser leur existence à notre loisir. Comme une version de Sims dont on aurait gardé l'aspect empathique de l'exercice. Le cinéaste n'abandonne pas ses personnages, mais leur lâche la main pour les laisser partir tout seul. Ishii est un père qui apprend à faire du vélo à ses protagonistes. Lorsque l'équilibre est parfaitement maîtrisé, il ne peut que les regarder s'enfuir, seuls. Alors nous aussi, on se laisse porter par le courant. On suit le cours d'eau. On ouvre les yeux et on observe. Aucun discours, ni de message ne parasite l'ensemble. Juste une simple évocation sans volonté particulière sinon celle d'offrir de l'instant. Une vie. Ainsi, l'image de cette famille est idyllique. Chaque membre semble vivre leurs histoires dans leur coin. Sans partager leurs doutes. Parce qu'ils savent qu'ils trouveront en eux la force nécessaire. Une famille unie, qui n'a nullement besoin du dialogue pour se comprendre. Et lorsqu'un drame rompra cette uniformité passive, la famille de se trouver unifiée. A cet instant, un cercle semble se boucler. Un personnage utilise une narration similaire au métrage pour raconter l'histoire des membres. En usant de plans fixes, qui s'animent par leur multiplication. Comme un dessin animé. Comme le film lui-même. Cette succession d'images représente le métrage dans sa construction. Scindé par ses personnages. Le recueillement du métrage dans le métrage. Un procédé s'adressant au réalisateur, justifiant son choix. Les mots sont absents. Les mots sont inutiles et superflus. Cette scène représente peut-être le point d'orgue du film. Le moment où ils partageront le thé. Ce thé qui n'aura probablement plus jamais le même goût qu'auparavant.
Katsuhito Ishii
La poésie qui se dégage de l'ensemble confine le métrage au sublime. A la fragilité cristalline d'une beauté que l'on ose toucher. Ou alors seulement des yeux. Cet émerveillement brut, qu'il faut savoir appréhender et tailler pour en éprouver toutes les richesses. Il se dégage une aura persistante, qui gagne à être savourée sur le long terme. The taste of tea n'est pas une expérience filmique, ni une leçon de vie. C'est la simple représentation de la simplicité au service de la superbe. Un film que l'on chérit. Un métrage qui apaise. Une rencontre, un témoignage, un dialogue. Un rapport privilégié et universel. Perdu dans cet étalage paisible d'une nature et de personnages un peu farouches, l'ensemble est apaisant. Ishii parvient à conjurer les éléments pour offrir un spectacle qui dépasse finalement le cadre de film, pour s'inscrire à la fois dans notre inconscient, mais également ébranle notre culture par la simple représentation d'une famille. Sans avoir besoin d'invoquer un retour à la campagne, sans avoir à conspuer sur le monde urbain, il propose une vision proche de l'idylle, d'un idéal rassurant. Comme une bouffée d'oxygène salvatrice, The taste of tea est nectar précieux proche de l'ambroisie. On se perd dans The taste of tea. Et on souhaite ne jamais se retrouver…
Guillaume Nicolas (Gehenne)
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