LORD OF ILLUSIONS (Le Maitre des Illusions) de Clive Barker / 1995Un chef-d'œuvre oublié
Ecrit et réalisé par Clive Barker
Avec Scott Bakula (Harry D'Amour), Famke Janssen (Dorothea Swann), Kevin J. O'Connor (Philip Swann), Daniel von Bargen (Nix)… Harry D'Amour est détective privé à New York. Les affaires ne vont pas au mieux et il sort d'une sombre histoire d'exorcisme. Il accepte alors une enquête de routine à Los Angeles pour se changer les idées. Mais arrivé là-bas, sa mission va bifurquer sur une affaire beaucoup plus obscure durant laquelle il va rencontrer l'étrange Dorothea Swann dont le mari, un illustre illusionniste, se sent menacé… En 1990, Clive Barker connaît un gros échec avec son deuxième long métrage. Cabal (Nightbreed) est remonté par les studios puis connaît une sortie plus que mitigée malgré sa galerie de monstres impressionnante et l'interprétation remarquable du cinéaste David Cronenberg. Le projet d'une trilogie est alors abandonné. Artiste polyvalent (écrivain, scénariste, peintre, dramaturge ou encore créateur de jeux vidéo), Clive Barker n'abandonne pas pour autant le cinéma et réalise en 1995 son film le plus abouti, Le Maître des Illusions. Il s'agit d'une libre adaptation de sa nouvelle La Dernière Illusion dans laquelle apparaît pour la première fois le détective privé Harry D'Amour, toujours mêlé dans des affaires occultes. Malheureusement, Clive Barker se voit une nouvelle fois obligé de remonter son film, les Artistes Associés ne pouvant accepter une œuvre hybride entre le film noir et l'horreur. Mais, contrairement à Cabal, le cinéaste obtient en contre-partie le director's cut pour la sortie vidéo. Le film se rembourse à peine aux Etats-Unis et ne connaît même pas une sortie cinéma en France. Il s'agit pourtant d'un des meilleurs films de genre des années quatre-vingt dix où Clive Barker exploite à merveille ses thèmes de prédilection… Film (en rouge et) noirHarry D'Amour apparaît à plusieurs reprises dans les écrits de Clive Barker. C'est en 1984 que les lecteurs des Livres de Sang le découvrent dans La Dernière Illusion. Un an plus tard, il poursuit un démon nommé Cha'Chat dans une autre nouvelle, Les Âmes Perdues. Mais c'est son intervention dans Secret Show et sa place prépondérante dans Everville qui lui donnent une "reconnaissance" auprès des lecteurs. L'attachement de Clive Barker à son personnage est tel qu'il envisage, dès 1988, de le porter à l'écran dans une trilogie. C'est dire si l'auteur britannique connaît son personnage et si les fans attendaient cette adaptation cinématographique. Comme souvent dans ces cas-là, la principale difficulté était de donner un visage au personnage. Pour interpréter Harry, le choix s'est porté sur Scott Bakula, excellent dans ce contre-emploi de détective dur à cuire qui en prend plein la gueule. D'ailleurs, Clive Barker ne tarit pas d'éloge sur son comédien : "Je serais aujourd'hui incapable d'écrire une nouvelle aventure d'Harry D'Amour, tant sous forme de script pour le cinéma que de roman, sans identifier le personnage à Scott Bakula. C'est son visage que je verrais en permanence. Pas un autre. Scott a désormais pris possession d'Harry." (*1) Avec sa gueule d'acteur à l'ancienne (il est physiquement imposant sans tomber dans le cliché du super-heros américain), il donne immédiatement au personnage cette aura propre aux films noirs, ces polars apparus dans les années 40 et inspirés par les écrits de Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Dans Le Maître des Illusions, on découvre un Harry pas rasé, vivant dans un vieil immeuble plongé sous la pluie new yorkaise. Son appartement miteux semble lui servir aussi de bureau pour ses enquêtes. Il partage quelques points communs avec Philip Marlowe, le détective de Raymond Chandler immortalisé dans le Grand Sommeil (Howard Hawks, 1946) sous les traits d'Humphrey Bogart. Il n'a pas beaucoup d'argent et par conséquent pas de secrétaire. Il vit seul et même s'il lui arrive de boire, il n'a pas de penchant particulier pour l'alcool. Le flash-back terrifiant sur un exorcisme et l'allusion à un mariage annulé laisse imaginer un passé peu glorieux pour Harry D'Amour qui se trouve dans une situation financière et morale plus que détestable. Cette séquence est la seule du film qui nous laisse entrevoir un soupçon de son passé. Le personnage reste un mystère, comme dans les écrits où il apparaît. On ne sait de lui que ce qu'il fait dans l'histoire où il est impliqué (*2). Par ce passé trouble et épais, il se rapproche de l'archétype du protagoniste des films noirs.
Harry D'Amour, détective de film noir
Mais malgré la complexité qui entoure son personnage, Scott Bakula lui apporte un côté humaniste, proche des gens, grâce à son rôle de Sam Beckett dans la série Code Quantum. D'ailleurs, Clive Barker semble s'amuser de cette filiation quand Harry passe à travers un hologramme. Tout en ressentant les tensions de l'histoire, le spectateur se sent tout de même protégé. Pour se changer les idées et gagner un peu d'argent, Harry accepte une simple affaire d'escroquerie aux assurances qui le mène à Los Angeles, ville où se déroule l'intrigue du Chinatown de Roman Polanski. Bien entendu, son enquête lui réserve quelques surprises puisqu'elle va bifurquer sur une affaire beaucoup plus sombre et dangereuse. Le détective rencontre ainsi la mystérieuse Dorothea, femme fatale par excellence avec son côté très rétro. En effet, alors que celle-ci l'engage, D'Amour tombe sous son charme tout en gardant ses distances.
Dorothea, la femme fatale par excellence
Comme tout bon film noir qui se respecte, l'intrigue du Maître des Illusions est essentiellement vue à travers les yeux d'Harry. En effet, la séquence d'ouverture mise à part, le spectateur n'a pas d'avance sur l'investigation menée par le protagoniste. Cependant, Clive Barker ne cède pas à la classique voix off. Harry D'amour mène son enquête dans le secret afin de déjouer les faux-semblants auxquels il se heurte. Le film regorge ainsi de scènes nocturnes, autre élément fondateur du film noir. Mais à la différence d'Angel Heart d'Alan Parker qui se déroule dans les années cinquante, Clive Barker décide de situer son intrigue à notre époque. Ainsi, il permet à son film d'aller au-delà des codes du film noir en y intégrant des éléments contemporains…
Le Maître des Illusions n'est pas pour autant un simple film noir. Car ne l'oublions pas, Clive Barker est avant tout reconnu comme l'un des maîtres de l'horreur contemporaine. Il considère l'horreur comme une véritable forme d'expression artistique. C'est dire si le second degré des Scream ne l'intéresse guère car comme il le dit lui-même : "Je prends la peur, le fantastique très au sérieux. Je n'ai aucune prétention à la rigolade." En cela, il est proche d'un William Friedkin ou du regretté Lucio Fulci avec qui il était devenu ami à la fin de sa vie (*3). D'ailleurs, les clins-d'œil qui jalonnent Le Maître des Illusions se réfèrent à des films qui ne prennent pas le genre "à la rigolade".
Le générique de début qui montre un no man's land désertique et chaotique rappelle les survivals de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt. Il est d'ailleurs amusant de remarquer que ce prologue se déroule en 1982. Puis, comment ne pas penser au Masque du Démon de Mario Bava quand Nix se fait visser sur le visage ce mystérieux masque qui va le contenir pendant treize ans ? De plus, l'éclairage de la scène du cartomancien rappel l'univers coloré du réalisateur de Six Femmes pour l'Assassin. Le flash–back sur l'exorcisme d'un enfant fait écho à L'Exorciste de William Friedkin. La scène du spectacle raté de Swann évoque également Dario Argento avec qui il partage un certain goût pour les scarifications et les armes blanches. Il est intéressant de noter que chez les deux auteurs, la sexualité ambivalente occupe une place de choix même si elle revêt chez le britannique un caractère plus poétique que psychanalytique. Une multitude de références discrètes mais toujours bien trouvées s'inscrivent dans la vision de l'horreur selon Clive Barker. Comme Fulci, certains éléments du scénario restent obscurs, comme, par exemple, l'origine du masque ou bien les relations entre les divers personnages. Barker s'explique ainsi : "La science-fiction se fait un devoir de "justifier" ce qui se passe. Le fantastique et l'horreur ne donnent pas d'explications. (…) L'illogisme de l'horreur fait justement partie du jeu !" (*4) Un film d'horreur serait donc comme un tour de magie où les zones d'ombre stimuleraient l'imagination du spectateur. Ainsi, chaque nouvelle vision apporterait de nouveaux éléments. La fin du film reste incroyablement sombre. Certes D'Amour et Dorothea semblent s'être débarrassés de Nix, mais aucune indication ne leur laisse présager un avenir radieux. Bien au contraire… Le couple se retrouve abandonné dans le désert, au crépuscule. Cette scène résonne comme un lointain écho au final de L'Au-delà, le classique de Lucio Fulci où le couple vedette se retrouve lui aussi face au vide après avoir fui le chaos. L'analogie est d'autant plus frappante que dans les deux séquences, une voix off intervient, proclamant une phrase choc à l'image du film…
Au-delà : La fin de Lord of Illusions, citation (consciente ?) de L'Au-delà de Lucio Fulci
Nix est un personnage très intéressant car il est un "méchant" atypique pour ce genre de films. Il reste incroyablement humain de par son apparence de quadra au regard mélancolique. Il dit lui-même qu'il n'est qu'un homme qui voulait être dieu, avant de changer d'avis". Il n'est donc qu'un homme qui a peur de vieillir seul. Cette crainte-là lui fait dire à la fin du film : "A présent, je suis seul. Nous sommes tous seuls. Solitaires dans la tombe mais la vie est pire." En fait, Clive Barker procède à quelque chose d'assez rare : au lieu de le rendre de plus en plus effrayant, Nix se montre de plus en plus pathétique, voire fragile, malgré ses pouvoirs.
Nix, un méchant au regard perdu…
Le cinéaste en profite pour sous-entendre que nous sommes gouvernés par de vieux hommes pathétiques que nous avons pourtant nous-même choisis, à l'instar des adeptes de Nix qui périssent sous l'œil indifférent de leur élu. Bien qu'il soit le moteur de l'histoire, ce personnage n'apparaît pourtant pas dans la nouvelle dont s'inspire le film. Nix est plutôt un mélange de deux personnages créés par Barker dans ses romans : Jaffe dans les Livres de l'Art et plus encore, Mamoulian, le dernier Européen dans Le Jeu de la Damnation. En effet, ce dernier aussi a le pouvoir de créer d'horribles illusions et de pénétrer dans le cerveau de ses victimes. Avec Le Maître des Illusions, Clive Barker adapte certes une nouvelle écrite à ses débuts mais il y intègre des éléments développés ultérieurement.
Obscures affaires d'amourClive Barker est gay. Le fait n'est pas nouveau mais il a son importance car cette orientation sexuelle transparaît dans l'œuvre du Britannique et ce depuis ses débuts (*5) à l'image d'un Kenneth Anger ou d'un Jean Cocteau. De sa sexualité, Clive Barker en a tiré un goût pour les ambivalences. Selon lui, rien n'est figé et lui-même n'exclut pas d'aimer à nouveau une femme dans le futur. Ainsi, dans son œuvre, les frontières, quelles qu'elles soient, ne sont jamais définies et définitives. Le Maître des Illusions ne déroge pas à la règle et constitue peut-être son film le plus sexué ou plus exactement, son film le plus ambisexué. Ce dernier ne s'adresse pas à une catégorie "sexuelle" précise mais cette analyse s'efforce de souligner que le sexe, ou plutôt le désir amoureux, est une thématique importante dans l'histoire. Cependant, le troisième long métrage de Clive Barker ne flirte en aucun cas avec la pornographie. C'est tout juste si on voit Harry coucher avec Dorothea et aucun acte homosexuel figuré n'est à signaler. Pourtant, donc, cette thématique est sous-jacente tout au long du film et donne lieu à des relations complexes entre les différents personnages où la mort n'est jamais bien loin.
Le spectateur assiste ainsi à une étrange chaîne de l'amour : le disciple Butterfield aime Nix, son gourou, qui aime Swann, l'illusionniste, qui aime Dorothea qui aime Harry qui, lui, n'est pas contre le fait de partager son lit avec cette belle femme fatale. S'ajoute à la liste Valentin, le maître de maison des Swann, qui lui aussi est sous le charme de Dorothea. Ce côté mélodramatique ne se retrouve jamais au centre d'un film d'horreur. Mais ce serait vite oublier que chez Barker, le sexe "fait tourner le monde" (*6) comme le fait remarquer Guy Astic dans son portrait du britannique pour la revue Ténèbres. Il est d'ailleurs à l'origine de la ville d'Everville dans le roman éponyme. Comme il a été évoqué précédemment, la seule véritable relation ouvertement consumée est celle qui unit Harry à Dorothea. Les autres ne sont que sentiments refoulés à tel point que le public américain, dans sa majorité, n'a pas vu l'ombre d'ambiguïté sexuelle à la sortie du film ! Pourtant, les agissements eux semblent sans équivoque…
Butterfield avant et après
Butterfield a un physique très wharolien avec son torse quasi-dénudé, ses hauts moulants, son pantalon marron en sky et son visage efféminé sans sourcils. L'androgynie n'est pas nouvelle dans l'univers de Clive Barker puisqu'on la retrouve dans des livres tels qu'Everville ou Imajica par exemple. Le cri de détresse du jeune Butterfield, à la fin du prologue, en dit long sur son attachement à Nix. Durant treize ans, il va s'obstiner à faire revenir celui qu'il admire et en qui il voit une figure paternelle. En effet, au moment du prologue, Butterfield n'est pas encore adulte alors que le gourou a dans la quarantaine. Afin de souligner cet aspect, Clive Barker choisit deux comédiens (un pour chaque époque) pour interpréter le même personnage. Il est le seul à avoir ce traitement avec Dorothea. Mais alors qu'il est décrit comme quelqu'un de froid et déterminé, Butterfield reprend une posture enfantine lorsqu'il tient la main de Nix pour accompagner ce dernier dans son réveil. Malheureusement, le gourou n'éprouve qu'indifférence à son égard et n'a d'yeux que pour Swann, le traître. Il le rejette violemment et demande avant tout chose : "Où est Swann ?". Dans un masochisme absolu, Butterfield s'en prend ensuite à Harry D'Amour pour protéger ce "père" ingrat qui l'a frappé jusqu'au sang.
Swann est le seul avec qui Nix aurait voulu partager les ténèbres. Selon Clive Barker, la spiritualité et le sexe sont deux notions limitrophes. Ainsi, la transmission de pouvoir entre Nix et Swann qu'évoque ce dernier à D'Amour peut être considérée comme un acte intime dont seuls deux amants peuvent partager les délices.
Le cinéaste réussit là encore à surprendre par un traitement assez original d'une relation homosexuelle car il la base essentiellement sur l'aspect spirituel au dépend de l'aspect purement sexuel. La trahison de Swann est très mal perçue par Nix. Ce dernier préfère tuer son protégé plutôt que de le voir dans les bras de quelqu'un d'autre. Un crime passionnel en quelque sorte… L'amoureux éconduit s'avère soumis à une extrême jalousie. Il demande à Swann s'il a "toujours des sentiments pour cette pute", la "pute" étant Dorothea. D'un geste digne des plus grandes tragédies romantiques, Nix tente alors de brûler les yeux de la jeune femme sous prétexte qu'ils plaisaient à Swann. "Tu n'aurais jamais dû me le prendre !" crie-t-il alors…
Swann et Dorothea, un couple froid et ambigu
Philip Swann et Dorothea sont mari et femme mais leur union reste très obscure. Bien qu'ils aient des sentiments l'un pour l'autre (Swann l'a choisie contre Nix), leurs sentiments semblent platoniques. Dorothea ira jusqu'à dire à Harry : "Je ne l'ai pas épousé par amour". Il est d'ailleurs étrange de constater qu'aucune scène dans le film ne montre véritablement l'intimité de leur couple. Le seul moment où ils ne se retrouvent que tous les deux, Clive Barker prend garde de ne pas les filmer ensemble en plan rapproché et sans aucun échange de regards. Quand Dorothea se rapproche de son mari pour lui poser ses mains sur les épaules, le cinéaste les sépare en champ/contre-champ. Ainsi, lorsque Swann embrasse brièvement la main de sa femme, on ne voit qu'une main et pas la personne. L'intimité amoureuse n'est donc pas possible car, au fond, il n'y en a sûrement jamais eu entre les deux personnages. Cette relation hétérosexuelle semble être un moyen pour Swann de rejeter sa part d'homosexualité. Quand il décide avec ses acolytes d'enterrer le corps de Nix dans un endroit où personne ne le trouvera, il tente par la même occasion d'enfouir cette part de sa personnalité qu'il se refuse d'accepter. Mais son attirance pour Nix reste forte puisqu'il va jusqu'à mettre en scène un spectacle autour de la personnalité de son maître comme il est démontré dans la prochaine partie de cette analyse. Sa relation avec Dorothea semble d'autant plus étrange qu'elle commence apparemment alors que sa femme n'est qu'une enfant. Clive Barker va plus loin encore en laissant supposer que la jeune fille était promise au singe que Nix tient en laisse !
Enfin, il est surprenant de voir dans un film de Major (Le Maître des Illusions est un film MGM) le héros coucher avec une femme, veuve depuis peu, et ce, sans aucune hésitation. Peut-être est-ce pour cela que la scène d'amour entre les deux personnages a été coupée, même dans la version sortie en France en DVD. Dans cette histoire, Valentin est l'espion, le voyeur. Même s'il agit pour le compte de Philip Swann, on voit en lui une pointe de jalousie à propos de D'Amour.
Le fidèle Valentin, voyeur à ses heures
Au final, toutes les sexualités sont représentées dans Le Maître des Illusions et ne servent pas d'excuse à donner une pointe d'érotisme gratuit pour satisfaire un quelconque cœur de cible. Clive Barker donne une dimension nouvelle aux relations amoureuses dans le film d'horreur et démontre qu'il sait filmer Famke Janssen qui n'a jamais été aussi belle sur grand écran tout en s'attardant sur le corps musclé de Scott Bakula. Spiritualité, magie et illusionLa spiritualité et les croyances inédites font aussi partie intégrante du travail de Clive Barker. Il n'est donc pas étonnant de retrouver une secte au cœur de l'histoire du Maître des Illusions. En rupture avec la société et se normes, des personnes vivent recluses dans une maison délabrée, perdue dans un désert de Mojave merveilleusement bien décrit en quelques plans. Le groupe semble suivre une doctrine non rattachée à l'Eglise dont les préceptes restes obscurs. Les disciples sont dépeints comme illuminés (soumis ?) par leur guide, adeptes de la scarification et prêts à accepter la douleur pour accéder au secret que détient Nix. On pense à la "Famille", nom donné au groupe sectaire fondé par le tristement célèbre Charles Manson. Clive Barker ne cache pas cette filiation car ainsi, le spectateur assimile immédiatement l'existence de cette secte satanique sans pour autant en raconter l'histoire. On ne s'étonnera donc pas de retrouver, treize ans plus tard, un étrange skinhead au côté de Butterfield ; Manson ayant arboré une svastika sur le front au cours de son procès.
Des adeptes prêts à tout pour retrouver leur gourou
Mais comme souvent, tout cela s'avère être une entreprise personnelle dont le seul but est de servir les intérêts cachés du leader. Celui-ci détient tous les pouvoirs au sein de cette mini-société. Le culte de sa personnalité est telle que ses « suiveurs » attendront son retour durant treize longues années. Dans le director's cut, leur folie est plus flagrante. On découvre que les adeptes (qui avaient retrouvé une vie « normale » dans la société) massacrent leurs familles pour retourner dans le désert célébrer le retour de leur messie. Celui-ci représente la figure messianique par excellence avec sa longue toge et sa diction calme et posée. Nix avoue lui-même vers la fin qu'il n'est pas né pour guider l'humanité vers la lumière mais pour anéantir le monde. Cet aveu fait à Swann permet de comprendre la trahison de ce dernier. Mais Nix cherchait également de la compagnie pour ne pas finir seul. Il avait vu en Swann son seul disciple digne de sa compagnie, ne jugeant les autres qu'avec mépris puisqu'il s'en débarrasse au cours d'une magnifique scène apocalyptique.
Cependant, le propos de Clive Barker ne consiste pas à dire que la spiritualité est quelque chose de nocif. Pour preuve, Harry D'Amour dit à Valentin qu'il a "signé pour toutes les religions". A l'image de son personnage, Clive Barker n'appartient à aucune religion mais avoue volontiers son côté spirituel, sans pour autant parler de l'existence d'un éventuel Dieu. Harry porte donc une croix autour du cou et s'endort avec la statue de Shiva à côté de lui. Il se pourrait également que le tatouage qu'il porte dans le dos ait un rapport avec une croyance.
La magie et l'illusion sont très présentes dans Le Maître des Illusions (*7). Aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est cela qui en fait aussi son originalité dans la production des films d'horreur. C'est sur ce constat que Clive Barker décide de s'appuyer pour son troisième long-métrage. Pourtant, les spectacles d'illusionnistes ont souvent un rapport proche avec le morbide. On y voit des gens disparaître dans des cercueils ou d'autres se faire transpercer par des épées. La plupart du temps, les victimes sont de jolies femmes aux tenues légères, assurant ainsi une touche de sensualité ; sans oublier la résurrection finale qui conclut chaque tour. Autant d'éléments qu'on retrouve dans l'œuvre de Clive Barker et que le Britannique réussit à recréer avec le magnifique show "raté" de Philip Swann. Au cours d'une scène présente dans le director's cut, Valentin explique à Harry la différence entre l'illusion et la magie. Un illusionniste a recours à des "trucs" tandis qu'un magicien le fait réellement. Swann représente le personnage qui brouille les pistes entre les deux notions. En effet, s'il est devenu un des plus grands illusionnistes, il le doit à ses pouvoirs de magicien transmis par Nix. Ces deux personnages dépoussièrent l'image commune du magicien qui, pour la plupart des gens, est synonyme de vieillards farfelus du Moyen Âge. Subsistent de cet héritage historique les épées dans le numéro de Swann et le titre du film puisque Lord of Illusions se traduit littéralement par Seigneur des Illusions.
Si on s'attarde justement sur le spectacle de Swann, et en connaissant la fin du film, on s'aperçoit que la séquence, en plus d'être esthétiquement réussie, révèle l'état psychologique dans lequel se trouve le mari de Dorothea. En effet, ce dernier met littéralement en scène la résurrection de Nix. A cette idée, il préfère la mort ou du moins, il utilise sa magie pour créer l'illusion de sa propre mort. On comprend ainsi en deuxième lecture à quel point le retour de son maître le terrifie puisqu'il se sert de son art pour matérialiser ses peurs les plus profondes. Sur ce point, le parallèle entre les deux "résurrections" est assez troublant…
Le spectacle s'ouvre sur des danseurs prosternés au pied d'un autel, un peu à l'image des adeptes qui attendent le retour de leur messie. Celui-ci refait surface sous forme de squelette enfermé dans un sarcophage transparent. Arrivé devant l'autel, le cercueil se remplit de sable ensevelissant ainsi le cadavre qui représente probablement celui de Nix enterré dans le désert. Soudain, jaillissent des flammes des deux côtés de la scène, tel Nix jonglant avec le feu au début du film. Après que les danseurs aient ouvert le tombeau, des éclairs viennent éclater le sable solidifié pour laisser apparaître Swann en chair et en os, suspendu dans les airs. L'illusionniste déclare alors : "Venez avec moi dans le Grand Au-delà". Au cours de la confrontation finale, on comprend que Nix souhaitait que Swann le suive dans les Ténèbres. Cette invitation sonne alors comme une paraphrase…
Le show de Swann, annonciateur du retour de Nix
Clive Barker a régulièrement déclaré préférer la peinture et l'écriture au cinéma car ce dernier exige trop de compromis. Son bilan cinématographique est sans appel : de ses trois expériences, deux se sont révélées douloureuses sur le plan artistique. Certes Le Maître des Illusions souffre par moment d'effets spéciaux pas très réussis et de certains effets de surprises inutiles (comme l'apparition des mains d'un ouvrier sur un chantier), mais le film reste à ce jour le meilleur long-métrage du Britannique et a été encensé par nombre de ses pairs comme Wes Craven ou Quentin Tarantino. De plus, Le Maître des Illusions offre une grande palette du langage cinématographique : plongée, contre-plongée, travelling, caméra épaule, montage rapide ou languissant… Mais tout cela reste au service d'une vision, celle de Clive Barker qui a su s'approprier le cinéma comme il l'a fait pour l'écriture, la peinture ou dernièrement la photographie. Les amateurs de films de genre peuvent alors regretter l'absence d'un véritable auteur qui a toujours essayé d'offrir son univers sans considérer les spectateurs comme des mangeurs de pop-corn. Mais la post-production difficile l'a, semble-t-il, découragé à revenir au cinéma même si depuis quelques temps maintenant, un Tortured Souls – Animae Damnatae est régulièrement annoncé mais sans grande conviction. Quant à Harry D'Amour, sa carrière sur les écrans est aussi chaotique que ses propres aventures. Un scénario pour un autre long métrage a été écrit avant qu'une série télé soit envisagée. Puis, la piste d'un téléfilm semblait finalement plus aboutie mais rien à ce jour ne s'est concrétisé. En attendant, le détective réapparaîtra dans le troisième et dernier Livre de l'Art après avoir affronté Pinhead dans The Scarlet Gospels.
*1 Mad Movies n°106, p46, itw Marc Toullec, mars 1997
*2 En revanche, ceux qui ont lu Everville, livre où Harry D'Amour apparaît, savent ce qui se cache derrière le tatouage que le détective porte dans le dos *3 Barker a toujours souligné l'influence de La Maison près du Cimetière sur Hellraiser. De son côté, Lucio Fulci lui dédiera Voix Profondes *4 L'Ecran Fantastique n°149, p27, itw Jean-Luc Vandiste, mai 1996 *5 Voir à ce sujet mon article sur son deuxième court-métrage, The Forbidden *6 Ténèbres n° 5 janvier/mars 1999, p561, De Livre de Sang à l'Imajicien, Guy Astic *7 Il est amusant de voir que du livre au film, Clive Barker a transposé son histoire de New York à Los Angeles, ville de l'industrie du cinéma et, par conséquent, de l'illusion Et pour discuter du film, c'est par ici. Jeudi 18 Octobre 2007
Lionel Grenier (Garbonzia)
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