CINETUDES
Vendredi 12 Mars 2010
3:22
JAMES BOND

Le Bond Diplomatique - 1e

LES ANNEES 60-70


Dans "Le Monde ne Suffit pas" (titre qui pourrait résumer notre article en fait), le Méchant (Renard, un anarchiste serbe) rétorque à James Bond : "Et vous, en quoi croyez-vous? La préservation du Capital" ? L'agent britannique ne répond pas. Bien sûr. Il n'a jamais été un animal politique car ce n'est pas un homme, mais un surhomme infantile et névrosé, patriote et consumériste.

Divertissements, films de cinéma par excellence – au sens d'images qui bougent – les James Bond peuvent difficilement être qualifiés de films politiques ou politisés. Mais la nature même du job de 007 – sauver le monde, faire semblant d'être agent secret – implique des notions tirées de journaux comme gouvernements, terrorisme, Guerre Froide…et donc politique, et relations internationales, terme qu'on ne devrait pas réduire dans le cas de Monsieur Bond à du tourisme sexuel.

En 40 ans de bons et loyaux services, James Bond n'a pourtant pas cautionné de manifeste particulier sur l'état de notre monde. Peut-être parce que son monde – à base de ninjas prenant d'assaut des volcans truffés de fusées, ou de Britanniques à la rescousse des Américains – n'est pas le nôtre, ou du moins pas tout à fait. Ce qui explique probablement sa pérennité est que Bond évolue dans un univers sur lequel le spectateur peut fantasmer - où tout est forcément plus grand que dans la vraie vie – mais suscitant toujours des résonances avec les nouvelles du jour, en particulier les grandes peurs de ce monde, rouge ou nucléaire. Cet article sans prétention se propose d'évoquer le Monde selon James Bond et comment ses films font dos et face à notre réalité, seule stratégie viable pour lui permettre d'avoir une résonance pour le public à chaque époque.





UN SPECTRE HANTE L'OCCIDENT ...

Le monde de James Bond est à la croisée de trois univers : le monde du père littéraire de Bond, Ian Fleming , le monde distinct des films et le nôtre. Revenons d'abord à la source des livres de Fleming, souvent oubliée. Leur qualité essentielle de feuilleton sadique et ludique est d'être écrits au premier degré et avec la distanciation de l'auteur à qui on ne la fait pas. Les livres composent un univers de politique-fiction, d'Angleterre chauvine (dans Dr No , le livre et le film, Bond visite la Jamaïque comme on inspecte une colonie) de carte postale et surtout de Pax Britannica où la Grande-Bretagne renverse sa relation si spéciale avec les Etats-Unis dans la Guerre Froide. Jusqu'au roman On ne vit que Deux Fois, les Anglais chez Fleming se rendent indispensables aux Américains, les sauvent même. Cette relation se poursuit à l'écran (Bond sauve le programme spatial dans Dr No, l'économie américaine dans Goldfinger) mais dans un monde encore plus détaché du nôtre.

Le Bond Diplomatique - 1e
Lorsque les Russes tirent les ficelles chez Fleming, les films adoptent une stratégie de distanciation politique, puisque de 1962 à 1971 (à l'exception de Goldfinger), l'ennemi est le Spectre, organisation criminelle d'extorsion de bande-dessinée. Cette stratégie rend a priori étrangement les films moins droitiers qu'ils ne paraissent : elle fantasme sur un ennemi commun aux blocs est et ouest, qui cherche à les monter l'un contre l'autre. Dans Dr No, le Dr No affirme le plus sérieusement à Bond que "l'est et l'ouest ne sont que les points d'une boussole, aussi stupides l'un que l'autre ". Un ennemi qui incarne d'ailleurs les dérives du capitalisme, et qui dans son organisation (les numéros 1, 2 […] désignant ses membres, le conseil d'administration dans Opération Tonnerre, les signes ostentatoires de richesse comme les bassins de piranhas) évoque plus une entreprise (voir le licenciement d'un de leurs cadres dans Opération Tonnerre, qui prend au mot l'expression anglaise " to be fired ") qu'une fratrie anarchiste.

D'un autre côté, les films ne plaident pas consciemment pour une détente (ou alors, avec les Anglais comme médiateurs comme dans On ne vit que Deux Fois où un ministre britannique flegmatique tente de calmer des diplomates américains et russes). Ils sacrifient d'abord à l'autel du divertissement puisque le monde de Bond ne filtre que la crème de la crème : alcools, femmes, voitures… et méchants capitalistes. En grand snob, Bond ne peut qu'affronter des criminels sans racines sociales, et méchants parce qu'ils sont méchants. Le monde de Bond efface de la toile de la Guerre Froide la dialectique et les dilemmes moraux, ne conserve que ce qui titille le spectateur. Le souvenir de la Crise des missiles de Cuba en 1962 résonne dans les menaces atomiques de Goldfinger et surtout Opération Tonnerre , avec son chantage à la bombe. Mais dans le monde glamour et consumériste de Bond, l'Apocalypse doit se parer des oripeaux les plus sexy, si possible avec des filles en bikini.

Le Bond Diplomatique - 1e
Mais l'ambiguïté demeure car deux films de cette période désignent clairement un pays menaçant, non neutre : la Chine, qui soutient Goldfinger en lui fournissant une bombe atomique (la première bombe chinoise explose un mois après la sortie du film) et loue les services du Spectre dans On ne vit que Deux Fois pour rayer Etats-Unis et URSS de la carte. Péril jaune encore dans une décennie où une Chine en pleine mutation et que Mao met au travail, inquiète.





IMPUR ESPION

Le Bond Diplomatique - 1e
Les années 60 réservaient ces étranges certitudes dans le monde de Bond : la faute à l'autre, un Autre caché dans les coulisses, incarnation de l'irrationnel comme si les spectateurs ne pouvaient se satisfaire d'une simple dichotomie est-ouest. Avec les années 70, la série fait face à d'autres problèmes : James Bond apparaît comme un artefact daté de la décennie précédente des Beatles et du Swinging London , un innovateur au cinéma tant imité qu'il en devient institutionnel. Les histoires de Fleming mettant en scène le méchant Spectre – réactivé pour la dernière fois avec Les Diamants sont Eternels - sont épuisées. Baroud d'honneur de Sean Connery , Les Diamants... sont une variation campée sur Goldfinger où le Spectre, équipé d'un rayon laser monté sur satellite, continue de faire chanter le monde, sur la base d'une "vente aux enchères internationales – avec la suprématie nucléaire donnée au plus grand enchérisseur".

Air connu donc… les deux films suivants avec Roger Moore proposent des enjeux plus modestes. Dans Vivre et Laisser Mourir – tentative de vampirisation de la Blaxploitation – Bond affronte des trafiquants d'héroïne. Dans L'Homme au Pistolet d'Or , pochade à base de nain assassin et de collégiennes expertes en kung-fu, Bond est occupé à affronter son alter-ego du titre, un assassin professionnel. On sent ici notre héros dans une phase de transition, artistique ( Roger Moore essaie d'être à l'aise dans son nouveau rôle) et dans son rapport au monde : Bond se fait plutôt éponge de son époque (des films de genre de son époque) lorsqu'il manipule un Magnum 44. Harrycallahanesque ( Vivre et Laisser Mourir , dont l'intrigue n'aurait pas dépareillé dans une série B policière) ou maltraite un pratiquant du kung-fu ( L'Homme au Pistolet d'Or). Des résonances persistent néanmoins, proches (Bond trouve par défaut un remède à la Crise Pétrolière dans L'Homme...) ou lointaines, à moins que Vivre et Laisser Mourir ne retourne la question des minorités puisque Bond est constamment dupé par des Afro-américains au début du film. Bond encaisse la gueule de bois de la contestation soixantehuitarde, à laquelle il avait échappé, et tourne le dos à un monde de crise si peu glamour, si peu engageant.




LE MEILLEUR DES MONDES

1977 marque le retour de Bond à des affaires plus sérieuses : sauver le monde de Stromberg, un armateur fou ayant volé des sous-marins nucléaires russe et anglais. L'Espion qui M'Aimait fantasme à nouveau sur une "Pax Britannica", puisque d'une "coopération anglo-soviétique" dépend le sort du monde. On notera aussi que la fin de L'Espion... reconstitue à nouveau l'alliance anglo-américano-soviétique de la Seconde Guerre Mondiale contre un ennemi – Stromberg est allemand - voulant provoquer un massacre global, la chronologie des agressions de Stromberg contre les trois pays respectant celle de la guerre. La Grande-Bretagne est donc de retour, retour symbolisé par le parachute de Bond aux couleurs de l'Union Jack (le film est sorti l'année du Jubilée d'argent de la Reine Elisabeth II).

Le Bond Diplomatique - 1e
En même temps, le film plaide consciemment pour une politique de détente avec l'URSS, ici partenaire indispensable pour lutter contre le Méchant. Cette fiction n'est pas pour autant complètement détachée des années 70, puisque répondant à Bond qui lui demande la somme exigée pour éviter la Fin du Monde, Stromberg le Méchant Misanthrope affirme : "Je ne suis pas intéressé par l'extorsion. Je veux changer le cours de l'histoire. Aujourd'hui, la civilisation est corrompue et décadente. Elle se détruira inévitablement. Je ne fais que précipiter le processus".

Le discours n'est pas tellement éloigné de l'idée initiale du scénariste de L'Espion..., Richard Maibaum – une Extrême Gauche apocalyptique voulant détruire le monde – sauf que pour coller au glamour bondien, le Méchant vit dans un palais sous la mer et non dans un appartement romain avec Aldo Moro dans un placard. Le film, en renouant avec le faste et le spectaculaire des années 60, fait plus que jamais de Stromberg l'irrationnel du Spectre personnifié, à ceci près qu'il effraie davantage, car l'argent ne l'intéresse point, à l'image du terrorisme d'extrême gauche de l'époque. Cette misanthropie se retrouve dans le film suivant, Moonraker : de sa station spatiale, le Méchant Hugo Drax veut décimer l'humanité pour repeupler la terre avec les meilleurs hommes et femmes. Snobisme encore malgré tout, alors que Bond est littéralement hors de ce monde, à force de vouloir rivaliser avec Star Wars. Mais les années 80, et plus simplement, les soucis d'économie de la production après les budgets faramineux de L'Espion... et Moonraker, vont vite ramener Bond sur Terre.







Le Bond Diplomatique - 1e
Dès à présent vous pouvez venir discuter du dossier sur le forum

Filmographie James Bond :

1962 : Docter No – James Bond contre Dr No
1963 : From Russia with Love – Bons Baisers de Russie
1964 : Goldfinger – Goldfinger
1965 : Thunderball – Opération Tonnerre
1967 : You only live Twice – On ne vit que Deux Fois
1969 : On Her Majesty's Secret Service – Au Service Secret de sa Majesté
1971 : Diamonds are Forever – Les Diamants sont Eternels
1973 : Live and Let Die – Vivre et Laisser Mourir
1974 : The Man with the Golden Gun – L'Homme au Pistolet d'Or
1977 : The Spy who Loved Me – L'Espion qui M'Aimait
1979 : Moonraker – Moonraker
1981 : For Your Eyes Only – Rien que Pour Vos Yeux
1983 : Octopussy – Octopussy
1985 : A View To Kill – Dangereusement Vôtre
1987 : The Living Daylights – Tuer n'est pas Jouer
1989 : A Licence to Kill – Permis de Tuer
1995 : GoldenEye – GoldenEye
1997 : Tommorrow Never Dies – Demain ne Meurt Jamais
1999 : The World is not Enough – Le Monde ne Suffit Pas
2002 : Die Another Day – Meurs un Autre Jour
2006: Casino Royale - Casino Royale


Critique Coffret DVD Zone 1





Mercredi 9 Juin 2004
John Constantine

Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte


Dans la même rubrique :

CINEMA, TEMPS ET HISTOIRE (à propos de | LE CINEMA D'EPOUVANTE GOTHIQUE | EDUCATION A L'IMAGE | FILMS CROISES | JAMES BOND | LES LEGENDES URBAINES ET CONTEMPORAINES | NIGHTMARE ON ELM STREET - FREDDY | PERSONNALITES ARTISTIQUES ET CINEMA | SAGA PLANET OF THE APES / LA PLANETE DES SINGES | SAGA ROCKY | MANIPULATION ET PROPAGANDE