CINETUDES
Jeudi 15 Mai 2008
0:23

Le Bond Diplomatique - 3e

Des années 90 à nos jours...



La perte des repères de la Guerre Froide ne va pourtant pas priver Bond de menaces internationales à combattre. Communistes, noirs, jaunes, blancs ou vivant dans un volcan, les Méchants seront éternels. Umberto Eco touchait juste lorsqu'il comparait Bond à un Saint Georges luttant contre le Dragon, le Mal éternel. Il y aurait des dragons partout. Les années 90 (et sans doute celles à venir) ne changent fondamentalement rien au contenu si loin si proche du réel des films tout en rappelant les mêmes invariants de la scène internationale depuis 40 ans : poids de l'économie, superpuissance et stratégie.

Le Bond Diplomatique - 3e
La campagne marketing de Goldeneye (1995) voulait convaincre que le Bond nouvelle cuvée était un héros tout beau tout neuf pour la nouvelle décennie et le prochain millénaire. Goldeneye , premier opus avec le Bond de synthèse Pierce Brosnan (de synthèse car l'acteur pioche dans les idiosyncrasies de chacun de ses prédécesseurs, jouant à Moore jouant Connery ou Dalton) et coup de poker après sa longue absence des écrans (trop vieux? daté ? typé ?), est encore un grand écart entre passé et présent (comme dans les années 60 au final), neuf et déjà vu.

L'affrontement entre Bond et la Mafia russe ne fait en effet que confirmer l'intuition des années 80 : les anciens du KGB et de l'Armée Rouge trouvent vite un moyen lucratif de reconversion. Le film rappelle ainsi les frissons de notre temps : le saut à l'élastique, Internet, les armes de destruction massive soviétiques bradées au plus offrant, les Nouveaux Riches russes ou la criminalité financière (le Méchant veut vider en ligne les banques anglaises) et ses comptes off-shore.

Mais rien ne change vraiment, n'est-ce pas ? Méchants russes, alliés incertains de la CEI (" Les gouvernements changent, les mensonges demeurent ", dit Bond dans le film), la CIA comme faire-valoir dans l'Evangile selon 007 et Bond est immuable. Ce que lui rappelle son supérieur M – cette fois une femme, en référence à la présence d'une dame à la tête du MI-5 britannique à l'époque – dans une réplique célèbre : " Vous êtes un dinosaure sexiste et misogyne, une relique de la Guerre Froide... ". Peut-être par souci de se distinguer de ses rivaux américains McLane, Jack Ryan et autres, Goldeneye joue la carte rétro : si la séquence prégénérique se déroule dans les derniers moments de la Guerre Froide, le film fait parfois un bond encore en arrière en citant explicitement Le Troisième Homme (1949) de Carol Reed , aussi bien dans l'intrigue (le conflit amitié/morale) que dans certaines scènes, en particulier la rencontre atmosphérique entre Bond et le Méchant dans une décharge de statues de Lénine et Staline en ruine. Retour vers le passé encore, lorsqu'on apprend que le Méchant cherche à se venger de la Grande-Bretagne, responsable de la mort de ses parents, des Cosaques de Lienz, des Russes pro-nazis s'étant rendus aux Anglais à la fin de la Seconde Guerre Mondiale mais livrés ensuite à Staline qui les fit exécuter.

Le leitmotiv de Goldeneye semblait être " Ne faites confiance à personne, faites confiance à vos ennemis ", attitude instinctive dans un monde privé de sens, où l'Histoire ne s'est pas arrêtée contrairement à ce que certains prédisaient. La méfiance s'étend aux images dans Demain ne Meurt Jamais, qui réactualise l'intrigue bondienne de type compte-à-rebours-avant-l'apocalypse (voir L'Espion qui M'Aimait ), de préférence avec deux pays ligués l'un contre l'autre par une tierce partie. Le méchant est cette fois Elliot Carver, un magnat de la presse omnipotent ( Charles Foster Kane en veste Mao, avec un soupçon de Rupert Murdoch) voulant faire grimper ses tirages et son audience en déclenchant une guerre entre la Chine et la Grande-Bretagne.


Le Bond Diplomatique - 3e
Le film passe légèrement à côté d'une idée magnifique et pertinente (mais pas neuve, voir le roman Scoop de Evelyn Waugh), rendant compte d'un monde virtuel, pré-matrixien où est réel ce qui existe dans les médias (la scène de la BMW télécommandée par Bond pour échapper à ses ennemis va, certes, un peu dans le sens du tout-virtuel), où l'information pré-fabriquée existe avant l'évènement. La critique de la surinformation est là, un peu, entre deux explosions.

Demain ne Meurt Jamais ne manque heureusement pas de petites résonances politiques : les scénaristes prennent acte de la Chine comme acteur de premier plan sur la scène internationale (la première version du scénario de Demain impliquait la cérémonie de rétrocession de Hong-Kong à la Chine, idée rejetée comme étant trop politisée encore une fois), succédant à l'Union Soviétique (mais la Chine rodait déjà dans les ombres des années 60). On se retrouve néanmoins en terrain bondien (Rule Britannia dans un monde parallèle) connu puisque la Chine doit affronter l'archipel britannique, les Etats-Unis étant en retrait (" i[Oncle Sam est totalement neutre dans ce tir au pigeon […], nous n'avons aucun intérêt dans une Troisième Guerre Mondiale, à moins que nous ne la déclenchions !]i ", affirme l'agent de la CIA). Le film fait mouche, car cette guerre, sur la foi d'une frégate anglaise présumée coulée par des avions chinois, fait écho au dernier conflit impliquant la Grande-Bretagne, la Guerre des Malouines (1982). Bref sursaut d'un chauvinisme britannique qui ne semble s'être jamais vraiment remis des coups de soleil de son Empire, cette brève guerre les opposa à l'Argentine pour une poignée d'îles. La manchette de journal intitulée "L'Empire Contre-attaque" aperçue dans le film ou une fière Miss Monneypenny avertissant Bond d'un " Nous envoyons La Flotte en Chine ", font un écho anachronique à cette époque.

Mais on pourrait malicieusement lire cette Rule Britannia Part 2 comme un prolongement militaire, involontaire ou fantasmé par les producteurs, de la fameuse Cool Britannia en vogue de la fin des années 90, soit l'importance prise la Grande-Bretagne sur le plan culturel (mode, musique, Remember Oasis ?) en pleine euphorie blairienne. Le déjà vu ne meurt pas encore une fois, puisque le film fait la distinction entre Bons et Méchants chinois, ce dernier camp étant incarné par un général renégat allié à Carver dans le but de renverser le régime, permettant à Carver d'avoir le monopole des droits de diffusion télévisés en Chine (pour 99 ans, est-il précisé dans le film !). Mais n'y a-t-il pas de l'espoir à entendre l'alter ego chinois de Bond, Wai Lin, avouer qu'elle est issue d'une génération n'ayant pas lu le Petit Livre Rouge de Mao ? Demain... est donc un remake un brin moins monolithique de l'Espion qui M'Aimait … parce que à l'opposé de l'URSS de 1977, la Chine est bien le marché (et quel marché !) de demain.

Le Bond Diplomatique - 3e
L'opus suivant, Le Monde ne Suffit Pas, est encore hanté par l'économie (la productrice Barbara Broccoli avoue avoir été inspirée par un reportage de CNN vu dans un avion). L'enjeu est un peu plus en retrait dans un film où les relations entre les personnages sont un peu plus travaillées que d'habitude, mais on y parle bien pétrole et oléoducs, le Méchant cherchant à monopoliser l'apport de brut en provenance du Caucase. Meurs un Autre Jour était attendu au tournant, non pas tant à cause de son aspect commémoratif de musée pop (20ème film, 40ème anniversaire) mais parce qu'il s'agit du premier Bond post-11 Septembre, séisme historique à la mesure de l'effondrement de l'URSS.

Contrairement aux films américains, Bond ne semble rien avoir à dire sur Ben Laden et Al-Qaida. Mais Meurs un Autre Jour prend un peu une posture bushienne en allant titiller l'Axe du Mal, ici incarné par la Corée du Nord. Bond oblige, il y a encore les Méchants (belliqueux ou corrompus par l'Occident) et les Bons Coréens. Actualité oblige, on y parle de torture, de manipulation génétique à la Raël et d'armes de destruction massive – celle-ci étant bien sûr introuvable car en orbite autour de la Terre ! – mais pas d'Irakiens à l'horizon. Distance encore, même si quelques mois après la sortie du film, les Etats-Unis firent réellement pression sur la Corée du Nord pour qu'elle gèle son programme nucléaire militaire. Mais le film évoque involontairement des sujets plus particuliers, comme la dépendance militaire de la Corée du Sud aux Américains (qui mènent dans le film la défense finale d'une Corée menacée, provoquant à Séoul à sa sortie des manifestations de mécontents devant le peu de soldats coréens aidant 007 à sauver leur pays) ou la propension d'une certaine jeunesse asiatique à imiter les occidentaux jusqu'à la transformation physique.







Le Bond Diplomatique - 3e

Et le 11 Septembre, nous dira-t-on ? Au début de ce 20ème Bond, notre Héros est pensionnaire des geôles nord-coréennes pendant 18 mois. Manière commode de nous dire que Bond n'a pu sauver le monde ce jour-là car il était en prison, le bougre. Manière encore de faire face et dos au monde depuis 40 ans. Toujours dans Meurs un Autre Jour , M veut faire comprendre à Bond que pendant qu'il n'était pas là, "Le monde a changé". "Pas pour moi", réplique agressivement James. Oui, monsieur Bond, décidément vous ne changerez jamais.






Le Bond Diplomatique - 3e

Lundi 19 Juillet 2004
John Constantine

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