OBSESSION de Brian De Palma / 1975
Scénario de Paul Schrader, d'après une idée de De Palma et Schrader
Photographie de Vilmos Szigmond - Musique de Bernard Herrmann Interprétation : Cliff Robertson (Courtland), Geneviève Bujold (Elizabeth/Sandra), John Lithgow (l'associé de Courtland) Nouvelle Orléans, 1959. Michael Courtland et sa femme Elizabeth ont une jeune fille. Après une réception, Elizabeth et sa fille sont kidnappées contre la demande d'une forte rançon. Courtland prévient la police, mais les ravisseurs s'enfuient avec leurs otages et ils sont tous tués dans un accident de voiture. Vingt ans plus tard, de passage à Florence pour des affaires, Michael Courtland rencontre une jeune femme, Sandra Portinari, qui restaure des fresques dans les églises, qui ressemble trait pour trait à Elizabeth. Il en tombe amoureux, mais elle se refuse à lui hors du mariage. Le matin du mariage, le cauchemar recommence : Sandra est kidnappée contre une forte demande de rançon. Obsession et la théorie du processus de création
Interpréter Obsession de Brian De Palma revient à se questionner sur les apports mutuels d'une œuvre originale (Vertigo, 1958, d'Alfred Hitchcock) et sur le film contemporain (Obsession). De ce questionnement théorique se dégage une réflexion essentielle à la compréhension du film de Brian De Palma : quelle réflexion porter sur la variation artistique au cinéma ? Ce qui est susceptible de nous intéresser plus particulièrement, et qui finalement est au cœur de toutes les préoccupations, est de savoir quelle place donner à Obsession. Rejetons l'idée d'un classement par genre (est-ce un thriller ? un film dramatique ?), d'une organisation par année (la contextualisation de l'objet se situe en 1975, mais le film s'entretient autant avec 1958 ou 1959), d'une hiérarchisation par cote critique (l'appropriation du film appartient à chacun) ou bien encore d'une simple étude critique. Car comprendre et interpréter Obsession revient à penser la variation cinématographique comme objet cinématographique et non comme simple piste de lecture. Le déplacement d'un film (l'original) vers un autre (celui-ci) tend à nous faire reconsidérer sa valeur non par "lui-même", mais par "en raison" voire "parce que". L'ambiguïté du film tient en sa place (im)précise au sein des films de genre. Comment considérer schématiquement un thriller romantique comme une œuvre purement artistique. C'est à dire, un moment qui dépasse et repousse les limites aussi loin qu'elles peuvent l'être sans jamais manquer de faire référence à l'original. Aussi, privilégierions-nous l'idée suivante : le propos même du film est une réflexion sur l'art et la variation dans l'art.
Dès lors, nous nous concentrerons avant tout sur l'estime à donner à une œuvre qui est une variation d'une œuvre originale admirée et dont l'appartenance à un genre n'est finalement qu'un prétexte-support pour être classifié. Or Obsession n'existe justement que parce que nous ne pouvons le classer ou le hiérarchiser. En dépassant la codification inhérente au genre, le film atteint une sorte d'épanouissement, d'une limpidité telle qu'il ne peut qu'en accentuer sa complexité dans son rapport avec l'art. Cette réflexion sur la variation artistique n'est pas simplement référentielle : elle l'est autant dans la forme stylistique que dans le fond dramatique. En mettant en scène Obsession, Brian De Palma a créé ce que nous pouvons appeler, voire théoriser sous ce nom, la réflexion sur l'art au sein de la variation dans l'art.
Questionnement sur Obsession : redéfinir la place d'un filmDans l'ouvrage d'entretiens que lui ont consacré Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud (*1), Brian De Palma répond à la question posée (p. 52-53) : "Obsession renoue avec l'inspiration hitchcockienne, mais différemment de Sœurs de Sang, puisque c'est littéralement à une variation autour de l'idée de Vertigo d'Hitchcock que vous nous conviez... ", le cinéaste américain répond : "Tout à fait. C'était exactement ce qu'on s'était dit avec Schrader(co-auteur du scénario du film) lorsqu'on a eu l'idée du film : quelle variation pourrait on imaginer à partir de Vertigo ?" Tout le film de Brian De Palma s'entretient avec cette réflexion sur le processus de création artistique et que le cinéaste n'aura de cesse de poursuivre tout au long de sa carrière, avec Murder a la Mod (1967), de Sisters (1973) à Phantom of the Paradise (1974), de Dressed to Kill (1980) à Blow Out (1981), Body Double (1984), Raising Cain (1992) et surtout Femme Fatale (2002), film-somme du cinéaste au sein duquel atteint à la quintessence, ce processus de déconstruction et de reconstruction de la grammaire référentielle dont toute la théorisation s'entretient justement avec ce processus de variation artistique. En fermant la parenthèse de cette digression sur l'évolution de l'œuvre du cinéaste, dont Obsession est le fondement matriciel, attardons-nous quelques instants sur les différentes questions et possibilités de théories qui s'offrent à nous en travaillant sur Obsession (et qui trouvent un écho visuel, sonore et verbal dans le film).
Nous l'avons déjà écrit au cours de notre première partie, le propos même du film est une réflexion sur l'art et la variation dans l'art. La réflexion sur l'art (et plus ouvertement sur la création artistique) et le processus de variation s'imagent de manière métaphorique avec l'instant central du film qui contient de très nombreuses pistes de lectures qui se superposent et se chevauchent afin de ne constituer qu'une seule idée : la variation de la création :
En annihilant le passé et le présent et en assimilant l'œuvre originale et la nouvelle version, Brian De Palma propose une réflexion universelle sur la place de la création et de la valeur artistique du processus de variation : où se situe la frontière de la copie ? celle du plagiat ? de la reproduction ? A partir de quel instant le plagiat ou la simple falsification deviennent-ils des œuvres d'art à part entière, épanouies, reconnues et considérées universellement ?
Devons-nous regarder ce film en ayant à l'esprit le film d'Alfred Hitchcock ou omettre toute référence et le prendre pour une œuvre originale ?
Il y a dans Obsession deux scènes qui se condensent à une image et comportent toute la beauté, la richesse et la complexité de ce film : lorsque Courtland enterre sa femme et sa fille aux Etats-Unis, il leur fait construire un mémorial, l'exacte représentation de la façade de l'église de San Miniato. La première image du générique, sous une forme photographique, nous montre cette église. La deuxième fois où nous la revoyons, c'est sous la forme d'un mémorial reproduit à l'exact identique. Cette reproduction contient également tout le sens symbolique du film : peut-on recréer une œuvre déjà existante sous la forme d'une variation purement créative et artistique ? Cette question nous renvoie à notre refus de classer ce film dans un genre précis, ce qui amoindrirait précisément sa portée. Brian De Palma nous incite par conséquent à la question suivante : à l'exacte reproduction, la nouvelle version garde t-elle l'essence originelle de la première œuvre ?
En représentant Florence comme une œuvre d'art, selon la pure création artistique (beauté poétique et crépusculaire des images, photographie ouatée et lumière diffuse, contemplation par la mise en scène des moments, des personnages, des lieux), Brian De Palma nous renvoie certes à Vertigo d'Alfred Hitchcock. Il nous propose une version contemporaine de l'essence même du film du cinéaste anglais : la contemplation des instants baignant dans une atmosphère onirique, fantasmée, rêvée, cauchemardée qui rompt la frontière entre le passé et le présent, la réalité et le rêve. Pourtant, Obsession n'est absolument pas une copie de Vertigo. Nous parlions précédemment de la frontière entre plagiat et création artistique ; Brian De Palma a su suffisamment prendre du recul et se détacher de l'œuvre d'Hitchcock en apportant un regard critique et créer une œuvre originale, qui existe seule, et qui s'entretient avant tout avec le cinéma de Brian De Palma. Obsession et la création artistique
Brian De Palma est un poète tragique de l'amour perdu. Il est un authentique auteur romantique. Ce qui l'intéresse, c'est le romantisme tragique, le crépuscule des mots et des sentiments. C'est le moment intime du détachement entre la vie et la mort. Il s'attarde sur le visage de celui qui reste et non de celui qui part. Ce qui lui importe, ce sont ces sentiments éprouvants, déchirants, de la personne qui regarde s'en aller celui qu'il aime. Ce qui le bouleverse, c'est l'incapacité de sauver l'être aimé. Brian De Palma filme non pas le moment présent de la mort, mais l'instant d'après, celui des remords, des regrets, des refus, de la non-acceptation, du désespoir, de la remémoration, de la remise en cause. Dans le sublime Mission to Mars, le personnage de Tim Robbins retire son casque dans l'espace et son visage se glace, se recouvre d'un maque qui symbolise l'éternité du moment vécu. Les cris de douleurs, de déchirements du personnage de Connie Nielsen sont éprouvants, car nous assistons à sa propre douleur. En nous invitant à contempler les souffrances du moment d'après, Brian De Palma nous révèle à quel point ses personnages s'aimaient et sont fragiles, même s'ils ne purent se le dire dans le moment présent. Dans l'instant d'après, ils comprennent à quel point ils éprouvaient un puissant sentiment amoureux envers l'autre. Les personnages de Brian De Palma reconstruisent le passé, par la pensée et la douleur, et par la souffrance prennent conscience de la valeur de leur amour. Obsession est un film sur la tragédie de l'homme de son incapacité à aimer dans le moment présent.
Dante et Beatrice représentés par Henry Holiday en 1883
La contemplation chez Brian De Palma ne passe pas que par celle des sentiments les plus intimes et les plus douloureux. Elle passe également par les lieux : Florence est représentée de manière purement artistique, entièrement vouée à l'imagination, aux obsessions et aux émotions les plus intimes du cinéaste. Il nous invite à contempler la beauté artistique sous toutes ses formes : sculptures, fresques picturales, l'église, la ville ancienne, un pont sous un coucher de soleil.
En représentant de cette manière la ville de Florence, le cinéaste s'entretient purement avec l'imaginaire de l'artiste et qui se clôt sur une représentation picturale, très proche des teintes crépusculaires des œuvres de la Renaissance (notamment celles de Verrochio, Pollaiuolo et Michel-Ange). Le cinéaste fait de Florence une fresque créée par un artiste contemporain qui est empreint d'un romantisme tragique. Brian De Palma filme la ville comme un rêve, un souvenir très présent. La ville n'est jamais véritablement montrée de jours. Elle est surprise au coucher du soleil, comme cette magnifique et bouleversante image de Sandra marchant sur le Ponte-Vecchio surplombant le fleuve Arno, dont le souvenir s'entretient avec le couple d'amoureux le plus célèbre du monde : Dante Alighieri et Béatrice Portinari (le nom de famille de Sandra n'ayant pas été choisi au hasard), à la tombée de la nuit lors de ces doux échanges de mots susurrés entre Courtland et Sandra.
Ce romantisme tragique des lieux s'entretient pourtant avec un aspect classique de la représentation de la beauté culturelle. En utilisant tout l'espace qui lui est offert, Brian De Palma affirme le classicisme par la scène du café à Florence qui renvoie à la culture antique de la ville : Eve de Masaccio, la Vénus de Botticelli.
Si la dimension tragique du film renvoie aux leçons de la culture classique grecque et romaine, l'aspect religieux et spirituel s'entretient avant tout avec le caractère spirituel de la Renaissance.
Une partie de diptyque par Van der Weyden
Les couleurs du film s'organisent autour du ocre du coucher de soleil sur l'Arno et les tons gris par les nuages, brumeux et pluvieux, renvoient à l'influence de la peinture flamande, dès 1450, de Van Eyck et de Van der Weyden, chez les peintres florentins. Cette influence flamande se traduit par la recherche de la perspective qu'utilise parfaitement Brian De Palma par l'utilisation de l'espace et de la profondeur de champ. Le cinéaste s'évertue à créer une profondeur, à mettre en perspective les beautés de la ville, ses valeurs culturelles et son architecture. Lorsque De Palma et son directeur de la photographie Vilmos Zsigmond utilisent les lumières naturelles de la ville, cela renvoie au naturalisme du peintre de la Renaissance Masaccio, en faisant, tout comme lui, projeter sur les murs les ombres des deux personnages (notamment lorsque Courtland raccompagne Sandra chez elle la nuit où elle se refuse à lui). Si la lumière diffuse de Vilmos Zsigmond s'entretient avec le naturalisme et l'utilisation de la lumière de Masaccio, la mise en perspective de la beauté architecturale s'ordonne selon les principes des lois de la perspective de Paolo Ucello et Andrea del Castagno.
Brian De Palma a sublimé sa ville et son film. Nous pouvons nous rendre compte à quel point Obsession est différent de Vertigo de par sa conception purement visuelle. Les références à la Renaissance ne semblent pas apparaître chez Hitchcock, de même que la lecture classique grecque et romaine semble encore moins présente. Si Obsession est une variation par le style de Vertigo, il l'est également par l'histoire, ce qui tend à confirmer l'authentique valeur de ce film.
Obsession est une rédemption christique pour Courtland, en même temps qu'une délivrance et une victoire sur le passé, qui prend ses racines dans le symbolisme de la fresque de Bernardo Daddi que restaure Sandra : La Madone. Elle est la figure artistique de la mère de tous les hommes. Sandra offre à Courtland sa propre rédemption. Au sein de cette ville qui devient lieu miroir d'une quête initiatique, Courtland est hanté par cette mélancolie. Sa rencontre avec Sandra lui fait penser qu'il va pouvoir se débarrasser de ce passé qui le hante, de cette obsession profonde. Or la construction cyclique chez Brian De Palma est omniprésente dans toute son œuvre, le fameux "déjà-vu". De Palma et Schrader repoussent les limites dramatiques de Vertigo et proposent le deuxième enlèvement. Le thème de la machination, essentiel dans la filmographie Depalméenne, renforce le processus de création et abandonne celui de la variation. Le cinéaste a tout simplement repoussé les limites assez loin pour se dégager de la variation et tendre, sur le plan purement dramatique (puisque nous avons vu que l'aspect visuel se dégageait également de la variation), vers une nouvelle création.
Vierge à l'enfant entourés d'anges de Bernardo Daddi
En ce sens, Brian De Palma explore les méandres de la machination et surtout ceux de la mise en scène, du pouvoir manipulateur des images. Car tout le cinéma de Brian De Palma se fonde sur la manipulation par les images et l'utilisation d'une mise en scène pour dissimuler la vérité. Obsédé par le passé et l'image d'Elizabeth, Courtland n'a pas su capter l'image manquante : celle du visage de Sandra, sa fille, qui avec l'aide de son associé, pour se venger de son père, décide de le replonger dans cette psychose. Par conséquent, Courtland a contemplé non Sandra mais Elizabeth. Il ne l'a aimé qu'avec l'autre, et c'est la mise à jour de la vérité, qui viendra délivrer Courtland de son obsession et le libèrera de son passé.
Obsession est le film de la mise en scène et des images comme processus créatif. Le film de Brian De Palma ne part ainsi plus d'un film pour tendre vers un autre film, mais il se libère totalement du film d'Hitchcock pour n'exister que par lui-même. Obsession est le film de la quintessence de la création artistique. Ce qui au départ s'entretenait comme une variation de Vertigo, s'avère au final une authentique création de Brian De Palma qui s'entretient avec ses sentiments, ses obsessions les plus personnelles, intimes. Si d'apparence Obsession ressemble à Vertigo, c'est parce que Brian De Palma s'est servi des images de première lecture de son film pour faire croire qu'il s'agissait effectivement d'une variation. Cependant, derrière cette première impression, se cache un merveilleux trésor : un autre film, neuf, original, nouveau, depalméen et non hitchcockien. La contemplations des instants, des lieux et des regards, la réflexion sur la mise en scène, le cinéma et le pouvoir des images, la déclaration d'amour à l'art classique, à la Renaissance et au romantisme : Brian De Palma met en scène un film d'art sur la beauté de l'art, à l'image des retrouvailles entre Courtland et sa fille, l'un des plus beaux moments d'émotions jamais filmés au cinéma, bouleversant de sincérité, qui à chaque vision me fait couler des larmes, car c'est un film troublant et touchant. Brian De Palma délivre Courtland de son obsession par une valse déchirante. Filmée en travelling circulaire sublimé par la partition bouleversante et inoubliable de Bernard Herrmann. La quitessence de la beauté et de l'émotion pure, la contemplation du moment retrouvé qui s'étend jusqu'à l'éternité par ce regard entre un père et sa fille. Brian De Palma a capturé l'éclair dans la bouteille.
(*1) Blumenfeld Samuel, Vachaud Laurent, Brian De Palma, entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, Calmann-Lévy, France, 2001, 213 pages
OBSESSION est édité en DVD Zone 2 par Film Office (2002) en édition collector.
La qualité d'image est excellente. Le procédé de son Arkamys a parfois du souffle. Mieux vaut voir le film en version originale. Les suppléments se composent essentiellement d'un documentaire de 45 minutes sur le film, réalisé par Laurent Bouzereau, au sein duquel interviennent les protagonistes du film : Brian De Palma, Vilmos Zsigmond, Cliff Robertson, Geneviève Bujold. La surprise vient de l'absence de Paul Schrader, mais ce dernier n'a jamais vraiment pardonné à De Palma de ne pas avoir tourné la troisième partie du film.
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Jeudi 16 Décembre 2004
Jerôme Reber (Hugues)
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