CINETUDES
Dimanche 14 Mars 2010
1:21
Coups de Coeur

SNOW FALLING ON CEDARS (La neige tombait sur les cèdres) de Scott Hicks / 1999

Après le triomphe international en 1996 du film Shine qui l’a fait découvrir au monde entier, le cinéaste australien Scott Hicks a subi trois ans plus tard un revers tout aussi proportionnel avec sa première œuvre hollywoodienne. Un échec commercial et critique qui, sur nos écrans, passa complètement inaperçu. Il s’agit pourtant d’une œuvre majeure qu’il faut (re)découvrir d’urgence.



SNOW FALLING ON CEDARS (La neige tombait sur les cèdres) de Scott Hicks / 1999

Deux enfants courent le long d’une plage, pleins d’insouciance … l’image rappellera aux cinéphiles le final de Ivan’s Childhood, le premier film d’Andrei Tarkovski. Cela tombe bien, c’est le film préféré de Scott Hicks. Comme dans ce dernier, la guerre vient mettre fin au paradis de l’enfance, laquelle, pourtant, vit encore : c’est devenu un fait émotionnel, plus qu’un souvenir, qui ne disparaît pas. Ici, bien sur, l’image séminale est encore floue, sous forme de flash perdu dans les limbes de la mémoire, comme la silhouette d’ Henri Fonda avançant dans Once Upon a Time in the West . Mais elle finira par devenir plus nette, et mieux que ça, sortir de son cadre. C’est un moment de cinéma d’une force tellement rare que l’on ne le décrira pas plus précisément pour ne pas le gâcher… Passé et présent vivent main dans la main au quotidien.

Ce thème obsède le cinéaste Scott Hicks, et c’est sans nul doute le fait de pouvoir le développer à sa guise qui l’a intéressé dans le roman Snow Falling on Cedars de David Guterson. Ce best-seller sorti en 1994 obtint le prestigieux Prix Faulkner aux Etats-Unis. C’est en Décembre 1954 à San Piedro, une petite île imaginaire de l’Etat de Washington, que l’action implante son décor. Carl Heine, un pécheur, est un matin retrouvé mort dans son filet. Rapidement, les soupçons se porte sur Kazuo Miyamoto, pécheur américain d’origine japonaise. Le procès qui va avoir lieu va être l’occasion pour cette communauté symbolique de se replonger dans son passé et se confronter à son racisme et ses préjugés. Pearl Harbour et les camps où furent envoyés les nippo-américains ont tout déchiré. Ishmael Chambers, un journaliste qui couvre l’évènement, se sent particulièrement concerné : la femme de l’accusé fut son premier amour, et il ne s’est jamais remis de cette rupture. C’est pourtant lui qui aura entre les mains le destin de Kazuo.

La "relocation" et l’enfermement de ces populations nippo-américaines pendant la seconde guerre mondiale est un évènement qui reste une tâche pour les Etats-Unis : après des excuses et réparations tardives à la fin des années 80, ces derniers ne l’ont toujours pas déclaré anti-constitutionnel. Agissant du coup toujours comme une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête de la démocratie américaine, cet épisode fut une conséquence non seulement de la paranoïa d’une société intercommunautaire, mais aussi l’expression ultime d’un racisme anti-jaune en exercice depuis des années sur la Côte Ouest. Après le 11 septembre, l’angoisse qu’une telle chose se reproduise est particulièrement d’actualité pour les populations musulmanes des USA. Pourtant, en 60 ans, les films de fictions l’évoquant sont très peu nombreux. Deux téléfilms dans les années 70, Bad Day at Black Rock de John Sturges en 1955, Come see The Paradise d’Alan Parker en 1990, et le petit indépendant de Rea Tajiri, Strawberry Fields, en 1997.

Le roman Snow Falling on Cedars est symptomatique d’une lecture très WASP de cet évènement… Tandis que le film très dénonciateur et virulent d’Alan Parker avait échoué à rencontrer le public, ce livre fut un succès par son caractère apaisant vis-à-vis du sujet. Guterson a presque fait œuvre de psychanalyse pour les remords des blancs américains, via le parcours de son héros rédempteur. Avec Hicks, la transposition à l’écran de tout cela va toutefois s’avérer quelque peu altérée. D’origine australienne, Hicks a découvert l’évènement à la lecture du livre, et il ne se sent pas forcément complètement impliqué dans le processus rédemptoriste très américain du roman. Il va choisir de se concentrer principalement sur l’histoire d’amour et son thème très cher, celui des souvenirs et de la mémoire. La narration éclatée du roman, sa structure en différentes couches, intéresse tout particulièrement le cinéaste. Après la mosaïque temporelle de Shine, c’est l’occasion pour lui de continuer dans cette voie. Son approche du sujet se fait plus sous un angle philosophique, même s’il tient véritablement à insuffler de l’émotion. Dès lors, l’ensemble est ouvert à une réflexion beaucoup plus universelle. L’Histoire au cinéma pour Hicks doit s’imprégner au spectateur, pas se faire sous forme de leçon : il convoque ainsi des figurants qui ont vraiment vécu la relocation pour les scènes d’exils de nippo-américains. Avec leurs silences et leurs regards, c’est ainsi que doit passer ce qui peut dans la fiction ressembler au plus à la vérité : elle se ressent et ne s’intègre pas dans un discours.



SNOW FALLING ON CEDARS (La neige tombait sur les cèdres) de Scott Hicks / 1999


La structure va être tout particulièrement travaillée. Quand Guterson a pour lui les chapitres d’un roman, Hicks a les plans, qui peuvent contenir des pages entières de descriptions. La rencontre avec un personnage est alors matière à scanner son intérieur via ses souvenirs, ses représentations du passé : on a une série d’images ainsi esthétiquement très travaillées. Difficile de parler de flash-back ou de flash-forward, le tout s’y exprime en continu, avec naturel. La tempête de neige du film est matière à un immense temps suspendu où passé, présents et futurs, synonymes de l’intériorité des êtres, ne font plus qu’un. Hicks n’est pas Tarkovski pour autant, son maniérisme, agaçant pour certains, le pousse à éclater constamment au maximum ce que l’on voit. Parce que les choses ne sont jamais claires et nettes, elles doivent à un moment ou un autre échapper au spectateur… L’obstacle d’un brouillard, d’une vitre, l’éclatement en reflets sont là pour exprimer sans arrêt que si l’on croit comprendre le monde, ce n’est pas véritablement le cas, les images qu’on s’en fait passent toujours à travers des prismes, qui empêchent de "tout" voir. Dans chaque plan, on doit ainsi ressentir que quelque chose nous dépasse. Les êtres humains sont aveuglés par leurs préjugés et leur envie de tout dominer, et la vérité du coup n’est plus que quelque chose de dérisoire vis-à-vis de ce qu’en fait le comportement humain. C’est comme ça que naissent les guerres. La plaidoirie finale du vieil avocat Nels Gudmunson, est à ce titre une merveille d’humanité, magnifiquement mise en valeur par Max Von Sydow. Hicks, qui a changé le final du roman, a voulu le prolonger par quelque chose de plus bucolique. Ce qu’il nous dit avec tout cela, c’est que pour vivre en tant qu’adulte, il faut savoir aller au-delà des préjugés et des haines qu’on se fabrique en grandissant, aller au-delà du ressassement du souvenir qui ne peut que nous condamner. Mais vaincre le ressassement ne veut pas dire oublier et optimisme béa. Shine, Snow Falling on Cedars, Hearts in Atlantis : différemment, c’est cette belle leçon que laissent ces trois films au spectateur, avec comme figure récurrente et symbolique l’intégration difficile de l’héritage parental.

SNOW FALLING ON CEDARS (La neige tombait sur les cèdres) de Scott Hicks / 1999
Snow Falling on Cedars est un film Hollywoodien qui n’en est pas vraiment un, il navigue dans ses eaux tout en ne s’y adaptant jamais. C’est ce qui fit peut-être son échec en salles. Le héros, Ishmael, est mis directement en fasse du spectateur qui doit accepter un comportement très fermé. On n’a pas ses pensées, plus facile pour l’identification, qu’offre le livre (Hicks a retiré la voix-off du scénario original de Ron Bass). Dans le film, l’identification au héros, si jamais elle arrive à se faire un minimum, est de toute façon beaucoup plus tardive. Le genre du film de procès, si familier au public US, est par ailleurs détourné. Le prétoire y apparaît comme un objet presque mystique, ressemblant à une église et un sas projetant vers les souvenirs. Un aspect graphique qui exclut des symboliques directement américaines. La construction anti-linéaire, les scènes aux frontières du cinéma expérimental, en font un objet un peu bâtard certainement, d’où une difficile reconnaissance critique. Toutefois, comme tout ce qui ne tient pas à sauter pas aux yeux du premier abord, comme toutes les œuvres qui s’installent dans le temps et ne choisissent pas la facilité, on peut espérer que dans le futur, elle soit matière à plus de reconnaissance. Sorti la même année que The Thin Red Line de Malick, ce film lui ressemble sur certains points, et lui doit aussi sans doute quelque peu d’avoir été éclipsé. Cela n’est pas, loin s’en faut, forcément justice.




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SNOW FALLING ON CEDARS (La neige tombait sur les cèdres) de Scott Hicks / 1999
DVD Zone 2 édité par Universal Pictures

Avec : Ethan Hawke, James Cromwell, Richard Jenkins, Sam Shepard, Max von Sydow
Format image : Cinémascope - 2.35:1
Format son : Français (Dolby Digital 5.1), Anglais (Dolby Digital 5.1), Espagnol (Dolby Digital 5.1)
Sous-titres : Français, Anglais, Portugais, Arabe





Mercredi 27 Octobre 2004
Guillaume Bryon (Ishmael Chambers)

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