CINETUDES
Samedi 04 Juillet 2009
8:13
Films Etudiés

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993



TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993


Avec : Asia Argento (Aura Petrescu), Christopher Rydell (David Parsons), Frederic Forrest (Dr Judd), James Russo (Cpt Travis), Piper Laurie (Mrs Petrescu), Brad Dourif (Dr Lloyd).


Aura Petrescu, jeune anorexique d’origine roumaine, prend la fuite après avoir assisté à la décapitation de ses parents lors d’une séance de spiritisme. Elle se réfugie alors auprès de David Parsons, un dessinateur employé par une station télé locale. Ils enquêtent sur le tueur en série qui les prend en chasse.

A la sortie de Trauma, Dario Argento n’est plus vraiment au fait de sa gloire...


En 1987, son très coûteux et ambitieux Opera a connu un échec au box-office italien. Le film sera mutilé par son distributeur américain, et ne fera même pas l’objet d’une sortie en salle sur le sol français. Le film a également scellé sa séparation d’avec sa femme d’alors, l’actrice Daria Nicolodi . Un sketch du film Two Evil Eyes en 1990 (deux adaptations d’Edgar Poe , la seconde étant signée George Romero ) incite alors l’auteur à rester sur des terres américaines pour préparer son nouveau long métrage. Le thème de l’anorexie, qui a touché une jeune fille de son entourage, lui vient à l’esprit au coin de la rue pour monter ce nouveau projet qu’il annonce (comme souvent) comme son grand retour au genre du "giallo". Argento ne va pas se confronter aux grandes villes américaines comme il le fit avec les grandes villes italiennes, il va plutôt choisir un versant moins connu et presque banal des Etats-Unis à travers Minneapolis et sa banlieue.

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

La production ne se fait pas sous le contrôle d’une Majors, Trauma est un film monté en indépendant et produit par Argento lui-même. Toutefois, s’accommoder à la sensibilité de ses co-financiers américains va parfois être l’objet de douloureuses concessions pour le transalpin. A l’évidence Trauma est un film qui se doit de se couler un minimum dans un certain moule. Le co-scénariste T.E.D Klein , ancien directeur de la revue Twilight Zone, est là pour apporter quelque chose de plus anglo-saxon auprès des nombreuses idées du maître italien. Beaucoup de rumeurs ont souvent accrédité quelques problèmes, comme Pino Donaggio qui aurait été imposé par la co-production en lieu et place des Goblin . Une chose est sure, Trauma n’était vraiment pas la production idéale pour que Dario Argento renoue avec le succès : les compromis et le changement de style de l’auteur ne correspondent ni aux envies des Américains ni à celles de ses fans européens. Un film loin des sensations fortes, des idées extrêmes du maniériste et baroque Dario : c’est un nouvel échec financier, et Argento est piqué sur le vif artistiquement, décidant de rentrer en Italie. Le Syndrome de Stendhal , au départ prévu pour être un film américain avec Bridget Fonda sera finalement un retour au bercail en compagnie de sa fille Asia .

Trauma , sorti en France l’an dernier en DVD, a été l’occasion d’une redécouverte après une exploitation en salle et VHS plus que limitée. Si le film ne fait pas partie des œuvres les plus majeures du cinéaste (souffrant en particulier d’un montage haché et d’une musique mal intégrée), ça n’en est pas moins un film unique dans sa carrière, très intéressant au niveau thématique, et pour son regard d’un Européen sur l’Amérique.



Heads will roll !


" Dans mes films il y a souvent des personnages très jeunes. Quand une personne est encore très jeune elle n’est pas encore corrompue par la culture, les choses qui te font devenir un être massifié. " (1)

Le cinéma d’Argento est rarement orienté vers le social et le politique, et il serait exagéré de dire que c’est ce qui anime complètement Trauma , mais c’est un film où le cinéaste porte un réel regard sur le pays où il est en train de séjourner... Argento a souvent utilisé les villes italiennes comme de grands espaces baroques, jouant sur l’architecture et les éclairages vifs… en contrepartie il s’est également parfois positionné dans des espaces neutres, en Suisses ou en Allemagne (son scénario de La Secte ). Il a toujours insisté sur le désir d’universalité de son cinéma, le caractère international des castings complétant cette idée. Pourtant ici l’artiste fait de la collectivité, de la société, du décor où évoluent les personnages une des entités vivantes, trimballant son propre inconscient et comportement. Argento est au pays de la masse, et c’est un changement suffisamment radical pour son esthétique. Espace souvent désert et inquiétant, Minneapolis ressemble à une ville morte où erre toute une série de fantômes. Le héros, David Parsons ( Christopher R ydell), ancien toxico, se retrouve à la fin du film à déambuler dans la ville, redevenu en manque. Ce décor normé rejette en bloc la personne mal dans sa peau, David est littéralement jeté à terre et montré du doigt.

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

Qui dit massification dit télévision, et là Dario Argento ne se prive pas d’en mettre une couche. Parsons travaille pour une station locale, couchant avec une présentatrice arriviste qui ne voit en lui qu’un partenaire sexuel. C’est un artiste frustré qui met son talent au service de dessins illustrant les actualités… L’image pâle du poste resplendit dans la petite pièce où il travaille, étalant ses vérités sur les visages. Les informations faisant évoluer l’intrigue passent par ce mass média, tout comme ce qui aboutit à la vérité. Le collègue nonchalant de David vante la télé qui lui permet de "tout savoir" tout en passant son temps à se goinfrer.

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

Le petit écran est associé à une sorte de consommation rapide et vulgaire qui est aussi celle de la nourriture. Il faut se souvenir qu’Argento a tout de même produit et supervisé le Dawn of the Dead de George Romero , et c’est le même regard critique sur le consumérisme qui passe encore à travers Trauma . L’anorexie est un mal invisible et dissimulé des sociétés contemporaines. Certes c’est toujours associé au rapport fort avec la mère, la peur de la sexualité pour l’adolescente, mais elle représente aussi l’excès de consommation, comme une antithèse visant à vomir ce qui finit par susciter le dégoût. Argento étale la nourriture vulgairement, sans aucune notion de plaisir, juste de quoi ingurgiter et se combler, voir ainsi certains plans où le réfrigérateur est vidé et dont le contenu est étalé par terre, sur la table… On pense à la fameuse scène des réfrigérateurs qui explosent dans Zabriski Point , et ces regards italiens sur les Etats-Unis, d’Antonioni à Argento , se répondent l’un à l’autre. Les anorexiques peuvent être des silhouettes inconnues au coin d’une rue, tel que le point de vue de David va les scanner dans une courte et belle scène.

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

Par rapport à cette Amérique de masse, la rencontre de David et d’Aura est celle de deux "misfits" rejetés d’un système. Naguère Argento racontait des histoires de jeunes filles dans des pensionnats inquiétants et hostiles, isolées d’un micro système. Ici tout est étendu à l’espace de la société. On peut les opposer au couple de lesbiennes qui dans le film est un comble de la propreté, l’ultra clean d’un système de norme et de masse. Intégrées dans leur pavillon, le réalisateur prend une image de transgression qu’il retourne dans une image outrancière de la norme, comme si une sorte de formatage définitif avait été atteint. De manière identique, l’image du blondinet malicieux type Macaulay Culkin est ici utilisée avec ironie dans une sous-intrigue qui fut souvent très critiquée. On a reproché à Argento d’avoir adopté une idée opportuniste du co-scénariste, hors c’est sans doute l’un des éléments les plus savoureux de la rencontre entre le réalisateur et le cinéma américain, les clichés des suburbs ici détournés avec un certain sadisme.

Argento passe à la guillotine une certaine imagerie normée de l’Amérique mais qui a du sang sur les mains. L’image de l’échafaud révolutionnaire et le motif de la décapitation servent tout le long un propos narquois où, à travers la famille roumaine d’Aura, une Europe aux racines culturelles profondes, habitant de grandes maisons anciennes, règle son compte à un modèle très lisse. L’Amérique pour Argento ressemble à un corps médical inquiétant, il l’assimile d’ailleurs lors d’une des meilleures séquences du film à un hôpital psychiatrique de cauchemar, arrière-cour d’une société malade. Une société qui pratique l’électrochoc pour faire oublier ses tares.

Après la pluie...


TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993
Ruby Rain
Sliding Down my face
Ruby Rain
Following my trace
Too late now, I’ve found you.


Le changement de décor et l’adaptation à certains codes d’une cinématographie étrangère obligent l’auteur à modifier un peu ses habitudes, de se recréer aussi au sein du film de genre. Trauma sera son œuvre la plus axée sur la psychologie des personnages, et aussi l’une des plus élégiaques. Beaucoup ont reproché à Argento de s’être bridé au niveau des scènes de meurtres. Les décapitations à vrai dire ne cherchent pas le choc graphique mais plutôt l’ambiance… La violence atténuée, il ne s’en dégage ainsi pas moins poésie et malaise devant ces têtes tranchées, axé principalement sur ce fil coupant pénétrant la chaire en gros plans, alternant avec les regards et râles des victimes, le tout dans l’ambiance pluvieuse qui caractérise tous les crimes. D’une manière générale, ces meurtres permettent de créer quelques passages surréalistes comme cette tête coupée murmurant à l’oreille de David ses derniers mots. Dario se lâche même carrément lors d’une décapitation à l’ascenseur (dommage que les effets spéciaux moyens de Tom Savini gâchent une telle séquence à fort potentiel), et l’astuce concernant celle dont est spectatrice Aura.

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

Le Minnesota et son ambiance intemporelle change des décors et rythmes de vie des autres films du cinéaste. Adieu les éclairages vifs, le chef opérateur Rafaelle Mertes a concocté une photo tirant vers le jaune sépia, avec chaleur, moiteur et lumières diffuses :

" Je me souviens que mon père voulait une (certaine) lumière… D’après lui la lumière de Minneapolis était jaune. Il a donc opté pour une couleur jaune orangé y compris la nuit. Il voulait aussi de la fumée comme si tout devait être imprégné. Car il pensait que dans chaque pièce, la fumée allait lui obtenir une lumière évoquant l’enfance. Souvent les enfants aiment observer les particules dans la lumière. " (2)

Aura reste prisonnière de son corps d’enfant et refuse de devenir femme. C’est une résultante du conflit maternel qui occupe le film où Argento a loisir à ressortir des figures freudiennes très explicites, sans doute plus littéralement qu’à son accoutumé d’ailleurs. Narration américaine oblige, on appuie clairement plutôt deux fois qu’une au cas où l’on n’aurait pas compris. Piper Laurie qui hérite d’un clône de son rôle dans Carrie , n’hésite pas à jouer des excès de la mama roumaine avec zèle. D’autre part Trauma se base à priori sur un vieux concept récurrent du cinéaste datant de L’Oiseau au plumage de Cristal , à savoir la reconstruction mentale d’une image mal interprétée lors d’une séquence initiale. Mais Argento entre avec ce film dans une phase d'auto-citation où le souvenir de ses films antérieurs tient une place prépondérante, comme si son cinéma avait atteint une psyché autonome... Ainsi ce concept devient décorum du film et non plus son essence. Il en va de même pour l'utilisation des animaux, papillons et reptiles qui évoquent Phenomena, mais ne sert plus que d'arrière-plan d'un monde, celui de son réalisateur.

En fait, outre le regard sur l’Amérique, ce qui est attrayant ici c’est l’histoire d’amour entre David et Aura, qui associé au rapport à la mère et au traumatisme originel, nous offre un ensemble fortement marqué par l’influence du Marnie d’Hitchcock . C’est la première fois qu’Argento fait tourner sa fille, qui rempilera dans ses deux opus suivants, Le Syndrôme de Stendhal et Le Fantôme de l’Opéra . Le regard porté sur cette adolescente par son père est parfois troublant, car le réalisateur a su saisir l’essence de cet âge entre le fait de garder une forte part d’enfance et de s’ouvrir à la féminité et la sexualité. La libération n’est pas que mentale, c’est aussi une appropriation de son corps, apprendre à ne plus en avoir peur. David agit d’abord comme un grand frère, lançant à son collègue un "It’s a Kid !" quand on lui demande s’il a couché avec sa protégée… Pourtant la relation évolue très vite vers quelque chose de charnel.

Succédant à la déjà trouble figure virginale de Jennifer Connelly dans Phenomena , voici Asia , une star en devenir dont le père va se plaire à vouloir être l’un des pygmalions. Trauma touche autant par le thème de l’anorexie que sur celui du père observant le corps de sa fille évoluer. Difficile de savoir jusqu’où se télescopent l’amour et le désir, mais la caméra émotive et sensitive d’Argento pénètre ici les sphères de l’intime, donnant un cachet supplémentaire à ce film ... Il y a une ambiguïté dont Argento ne s’embarrassera même plus dans Le Fantôme de l’Opera où le caractère incestueux y est on ne peut plus explicite.

" J’ai filmé Asia pendant qu’elle grandissait. Chaque film est une étape encore plus troublante. Tourner des scènes de sexe était très embarassant pour moi et pour elle. Mais c’est très intéressant… J’ai fait une sorte de journal intime sur elle… " (3)

TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

Toutefois, pour le personnage de David il s’agit surtout de sauver son Ophélie des eaux de la solitude, que lui-même connaît trop bien. Ce qu’il y a de plus beau dans Trauma c’est justement la façon dont le film exprime le sentiment de solitude et plus précisément le fait d’être seul dans la masse… C’est sans doute précisément cette sensation même, de celles que l’on ne peut pas éprouver avec plus de force que lors d’un séjour en Amérique, qui a guidé Dario Argento jusqu’aux énigmatiques images de son générique de fin, libératoire et mélancolique.



TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993


A SUIVRE ...




  • NOUS VOUS INVITONS A VENIR DISCUTER DU FILM ET DE CE TEXTE ICI





    (1) Dario Argento in Le Tournage de Trauma , sur le DVD Zone 2 de "Trauma", Metropolitan vidéo.

    (2) Asia Argento in Rencontre avec Asia Argento , sur le DVD Zone 2 de "Trauma", Metropolitan vidéo.

    (3) Les Nerfs à Vifs , entretien de Jérôme Larcher et Nicolas Saada avec Dario Argento, Cahiers du Cinéma, N°532, p.57



TRAUMA de Dario Argento - 1e / 1993

DVD Zone 2 édité par Metropolitan
Format : 2:35.1, 16/9
Audio : Anglais et Français (5.1 et 2.0)
Sous Titres : Français

Critique du DVD sur Devildead

  • La version italienne de Trauma :

    La version disponible en DVD Zone 2 français et anglais propose la version internationale de Trauma, qui comporte par rapport à son montage italien 7 minutes en moins… Cette version intégrale est disponible uniquement sur le DVD italien, et post-synchronisée en italien. L’éditeur Anchor Bay qui doit proposer une édition collector de Trauma en Zone 1 prochainement, a annoncé qu’il offrirait cette version intégrale, à guetter donc. En attendant, voici les scènes supplémentaire qu’elle propose :


    - Une introduction différente des personnages d’Aura et David, se déroulant dans un aéroport. David y conduit en effet Grace, avant de voir Aura en train de se faire battre par l’homme à qui elle essayait de voler un billet d’avion.

    - Une scène supplémentaire : Grace vient visiter David à la station télé où elle l’interroge à propos d’Aura. David invite Grace chez lui, puis téléphone à Aura, lui demandant si elle a besoin de quelque chose à manger. Elle lui ment en lui répondant qu’elle a déjà déjeuné.

    - Aura tombe nez à nez dans un marché avec le Dr Judd, qui essaye de la rattraper.

    - Après l’évasion du Marigold, Aura avoue à David avoir gardé un souvenir de l'Infirmière Volkmann. On a également une scène supplémentaire où le directeur du Marigold parle à la police.

    - David pénètre dans un hôtel après avoir suivi la voiture de Linda Quirck, demandant une chambre.

    - David demande des informations sur le Dr Lloyd dans un bar.

    - Après que David ait demandé à Grace des ordonnances, elle le retrouve et tente de lui montrer comment il est redevenu un junkie.

    - Les morts de Linda Quirck et du tueur sont plus graphiques.



  • Filmographie de Dario Argento

    1969 : L'UCCELLO DALLE PIUME DI CRISTALLO/ L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL
    1970 : IL GATTO A NOVE CODE/ LE CHAT A NEUF QUEUES
    1971 : QUATTRO MOSCHE DI VELLUTO GRIGIO/ QUATRE MOUCHES DE VELOURS GRIS
    1973 : LE CINQUE GIORNATE - Cinq Jours de Révolution
    1975 : PROFONDO ROSSO - Les Frissons de l'Angoisse
    1977 : SUSPIRIA
    1980 : INFERNO
    1982 : TENEBRE
    1985 : PHENOMENA
    1987 : OPERA
    1990 : DUE OCCHI DIABOLICI - Deux Yeux Maléfiques
    1993 : TRAUMA
    1996 : LA SINDROME DI STENDHAL - Le Syndrome de Stendhal
    1998 : IL FANTASMA DEL OPERA - Le Fantôme de l'Opéra
    2001 : NON HO SONNO - Le Sang des Innocents
    2004 : IL CARTAIO





Mercredi 03 Août 2005
Guillaume Bryon (Ishmael Chambers)

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